Si mon dernier article concernant ce que je considère des manques évidents du débat Davenport Vs McAfee n’a pas déchainé les foules, son « alter ego » sur mon blog en anglais a tout de même réussi à  faite naitre une petite discussion.

En fait, comme on me le faisait remarquer, ce manque n’est pas propre au débat mais à  la discussion générale sur le sujet « enterprise 2.0 ».

On lit ça et là  que l’entreprise 2.0 c’est une histoire de blogs et de wikis, on lit ailleurs que l’entreprise 2.0 c’est avant tout une problématique d’individus (d’ailleurs j’ai l’impression que la scission idélogique entre les uns et les autres se précise d’autant plus que la mainmise des éditeurs de logiciels sur la conférence n’a pas été visiblement du gout de tous).

Il y a une chose que je n’ai jamais lu. Dans la série « enterprise 2.0 is about…. » j’aurai aimé qu’un des pontes en la matière dise « enterprise 2.0 is about…enterprise ».

Si l’on considère que l’entreprise 2.0 est une question d’outil on fait un raccourci dangereux : c’est une question d’usages que supportent les outils. Si les outils sont rendus indispensables par la structure même de la grande entreprise et par ses enjeux ils ne sont qu’une conséquence, en aucun cas un point de départ. Les grecs avaient déjà  l’agora longtemps avant l’invention du wiki. Pour faire un parallèle audacieux regardons les moyens de transport : le déplacement n’est pas une question d’automobile. Il existe un besoin de se déplacer que l’automobile rend possible (ainsi que le train et le velo ou l’avion d’ailleurs…). Si demain plus personne ne veut sortir de chez soi le moyen de transport indispensable aujourd’hui n’aura plus de raison d’être demain. C’est l’usage qui justifie l’outil. Et là  la demande est forte…

Dire que l’entreprise 2.0 est une question d’individus se rapproche davantage de la réalité. Car les usages viennent des individus. Mais nous sommes dans un cadre professionnel, les individus sont ici pour servir les buts de l’entreprise (quand bien même on reconnait de plus en plus qu’il faut trouver une synergie entre les buts propres de l’individu et ceux de l’organisation). Dans ce cadre l’intéraction entre les individus s’appelle l’organisation et leur régulation du management.

Et qui décide du management et de l’organisation ? Le top management bien sur mais pas de manière arbitraire : ils essaient de concilier la pérennité de l’entreprise et l’atteinte d’objectifs immédiats, leurs décisions impactent lourdement l’organisation et ils ne peuvent se permettre d’oser n’importe quoi. Ce que des « innovateurs, early adopters etc… » peuvent prendre pour de la rigidité est (sauf dans quelques cas d’immobilisme extrême) largement compréhensible. Et que représente ce top management si ce n’est l’incarnation executive d’une entité morale qui les dépasse : l’entreprise. N’oublions pas que s’il n’est d’entreprise que d’hommes, les hommes passent et l’entreprise reste, elle doit exister au présent mais se forger une identité, une culture, des buts, qui s’inscrivent dans la durée. IBM, par exemple, est une entreprise quasi centenaire, ne l’oublions pas. Et c’est cette identité propre, détachée des hommes qui l’ont incarnée au fil du temps qui l’a amené à  se transformer à  de nombreuses reprises pour passer d’une fabrique de balances appelée je ne sais comment à  l’Internationnal Business Machines que nous connaissons en 2007. Ou un des exemples qui prouve que l’entreprise en tant qu’entité abstraite, si elle ne vaut que par les hommes qui les composent à  un moment donnée, les dépasse et les transcende largement sur la durée.

Et donc on voudrait faire l’entreprise 2.0…sans l’entreprise ?  On ne parle pas ici de jouets pour geeks ni de rêves de technophiles, on parle d’enjeux largement plus profonds et je suis convaincu d’une chose : si on peut s’amuser « sous le radar » en comité restreint et avec les outils appropriés, il est essentiel de positionner outils, usages par rapport à  un sytème organisationnel et par rapport à  des enjeux d’entreprise. Ce sera le meilleur moyen de vraiment construire l’entreprise 2.0.

Quel est l’enjeu : voir les individus utiliser des outils que nous apprécions ou contribuer à  la performance de l’entreprise via, in fine, les outils en question. Vous me direz qu’au bout du compte le résultat est le même, je vous répondrai que dans un cas on crée une relation gagnant ) gagnant entre les individus et l’entreprise visant à  atteindre des objectifs communs, dans le second on risque de provoquer une réaction de défense immunitaire, légitime, de l’entreprise dont le paradoxe est qu’elle ira contre ses impératifs de performance.

Alors, quand nous parlons d’entreprise 2.0 n’oublions pas l’entreprise et ceux qui incarnet et assument ses enjeux. Car c’est avec eux que seront faites de grandes choses.