Discours en vogue dans les entreprises : les collaborateurs perdent du temps sur les réseaux sociaux, et même sur internet en général. Il faut donc verrouiller tous les accès.
Si en matière de réseaux sociaux je pense que tout dépend de l’outil et de l’usage, et par conséquent je conseille de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, je trouve cette attitude plus que regrettable pour ce qui concerne internet en général.

Quels sont donc les motifs invoqués ?

Tout d’abord la sécurité. Je pense qu’elle a bon dos et sert surtout à  trouver de bonnes excuses par rapport au second point que nous allons évoquer. Et ensuite c’est leur travail de faire en sorte de gérer le risque sans tout bloquer a priori. A-t-on supprimé portes et fenêtres des logements et des bureaux pour lutter contre le cambriolage ? Non. Pour la simple et bonne raison que les gens ont besoin de rentrer, sortir, recevoir un peu de lumière et regarder par la fenêtre. Mais nous en reparlerons plus tard.
Deuxième point : la productivité. C’est une perte de temps et les collaborateurs ne sont pas là  pour faire ça pendant leurs heures de travail. Mais pour faire quoi en fait ?
Jouer ? Je suis totalement d’accord. Mais avec un bémol : le collaborateur qui veut perdre du temps, se distraire, faire une pause a des milliers moyens de le faire, et ce même sans internet. C’est une réalité quasi séculaire, et rappelons que ce n’est pas l’outil qui crée la déviance mais l’homme. Au lieu de fermer toutes les sources de distraction pourquoi ne pas se demander pourquoi les collaborateurs ont envie de s’évader, rechignent un peu à  la tche. Ah ? Ca mettrait certains devant leur responsabilités de manager ? Dommage. Ceci dit n’importe qui vous dira qu’un être humain ne peut être actif de manière continue 8h par jour. Même pas 6 avec une pause. Ca n’est pas de la paresse, c’est physiologique, et le meilleur moyen de voir leurs performances chuter avec le temps, de voir les arrêts de travail s’accumuler, la motivation baisser c’est justement de considérer qu’ils peuvent travailler 8h par jour sans relche. Bon bien sur tout le monde le sait, mais évite bizarrement de s’en souvenir lorsque c’est nécessaire.
Chercher de l’information ? Ca ne serait pas une partie intégrante de leur travail par hasard ? On leur demande de tout savoir, d’anticiper, d’être réactifs, et on voudrait qu’ils fassent de la veille en lisant dans le marc de café ? Faisons le point : soit ils ne font rien et on va les réprimander lorsque cette déconnexion d’avec le monde réel va impacter leur performance professionnelle, soit ils attendent d’être chez eux pour faire des recherches, actionner leurs réseaux…et partant de là  lèvent le pied au bureau pendant une demi journée ? Et encore ne parle pas de la frustration générée. Ok, je ne suis pas objectif : tous les managers savent que nombre de leurs collaborateurs doivent avoir cette activité de veille que Peter Drucker évalue à  près de 30% de travail d’un travailleur du savoir. Mais ils aimeraient simplement qu’ils aient cette activité pourtant professionnelle…en dehors des heures de travail. Allez donc savoir pourquoi…(j’en ai une vague idée, mais je veux pas m’étendre ici sur l’illusion du contrôle, le mythe du présenteisme, le fait qu’il faille avoir l’air occupé pour montrer qu’on est productif et l’héritage génétique du chef d’atelier qui revient à  la surface).

En somme tout le monde sait, tout le monde a compris, mais, « vous comprenez mon bon monsieur, c’est culturel, on peut pas changer les choses comme ça, et puis les collaborateurs ont bien vécu sans net ni réseaux sociaux pendant des décennies ». C’est vrai, j’ajouterai même qu’ils ont même travaillé sans électricité pour rentrer dans des domiciles sans eau courante avant le début du siècle précédent. Sans même savoir lire ni compter d’ailleurs. Ah ? Ca ne serait plus possible maintenant ? Parce que le travail nécessite de savoir lire et compter ? Continuons…on tient le bon bout.

Passons.

A coté de ça j’ai discuté avec deux directeurs d’une grande entreprise française courant juillet (peut être se reconnaitront ils ?). Et là  discours inverse.

Nos collaborateurs ne peuvent pas ne pas être au courant de ce qui se passe, de ce qui se dit, des analyses qui sont faites, des points de vue qui circulent. Ils en ont besoin pour faire leur boulot convenablement. Ne pas savoir ou savoir tard a un impact direct et rapide sur la qualité de leur travail. On estime qu’ils doivent passer au moins 10% de leur temps à  veiller, et pour cela il leur faut un accès total à  l’information. Ne pas le faire relève quasiment de la faute professionnelle.

Tiens d’ailleurs…quand je parlais de fenêtres et de portes un peu plus haut. Le collaborateur n’a-t-il pas besoin de voir ce qui se passe dehors ?

Quoi qu’il en soit, en dehors du fait qu’avec des enjeux similaires, on a deux visions réellement différentes du rôle de l’employé et de ce que sont ses tches quotidiennes on peut se demander si une autre chose notable n’apparait pas également derrière tout cela. En fait je vois trois points (non exhaustifs)

La différence entre la productivité immédiate, quitte à  obérer la capacité du collaborateur à  rester performant dans la durée, et la volonté de permettre au collaborateur de rester en permanence au niveau et maintenir sa performance dans le temps.

La différence entre un mode axé sur le contrôle (mais quel contrôle ?) et l’illusion du pouvoir d’un coté, sur les résultats avec l’autonomie nécessaire de l’autre (et la responsabilité qui s’en suit)

La différence entre une organisation qui fait confiance, et une organisation qui ne fait pas confiance.

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