La vraie nature de l’évaluation 2.0

Lorsqu’on parle d’évaluation 2.0 tout le monde se jette sur les statistiques que peuvent fournir les outils du même nom. Mais l’entreprise 2.0 étant d’abord une manière de faire les choses je me suis laissé aller à me demander si, davantage que mesurer l’activité 2.0 des employés il ne devrait pas y avoir une manière 2.0 de les évaluer, aussi bien quantitativement que qualitativement.

Cela me rappelle un article du Wall Street Journal sur l’incongruité de l’entretien d’évaluation et la nécessité de s’en débarrasser. Je ne peux qu’abonder dans ce sens, et ce pour différentes raisons.

• Périodicité : faire le point tous les ans est ridicule en 2008. L’évaluation et la correction doivent se faire en permanence, en temps réel sauf à apprécier de laisser un collaborateur en perte de repères, ou en chute libre en se disant “si rien ne change je vais l’incendier dans dix mois” plutôt que le prendre en main de suite. Un bon élément en phase de désengagement parce qu’il s’ennuie dans sa fonction, qu’il a besoin d’évoluer, n’attendra pas l’entretien, il sera parti avant. Sans même vous parler d’un “Génération Y” qui de plus recherche la récompense immédiate.

• Subjectivité : une personne, deux évaluations, deux résultats différents. L’entretien est par définition subjectif sauf à oublier qu’il ne s’agit que d’êtres humains et en déshumaniser le contenu ce qui serait un remède pire que le mal. Mais partant de là on sait que rien d’objectif n’en sortira jamais.

• Individualité : on évalue une personne alors que son travail même est conditionné par celui des autres. Qu’il soit bon ou mauvais, heureux ou malheureux, tout cela compte au final mais n’est pas du qu’au fait de l’individu concerné. Les autres ont leur part de responsabilité. Son manager également. L’évaluation individuelle est souvent, parce qu’elle met des individualités en compétition, un frein manifeste à la collaboration que recherchent avant tout les entreprises aujourd’hui.

• Unilatéralité : l’entretien se fait en mode descendant et est trop souvent le moment de l’expression unilatérale d’un pouvoir normatif et de sanction (je dis ce qui est bien et je décide de savoir si tu as bien fait) que de la possibilité d’évoluer et d’avancer. Avant un entretien un employé a plus tendance à se demander ce qu’on va trouver à lui reprocher que se dire “super, voilà l’occasion d’avancer”.

• Partialité : celui qui évalue ne peut être en permanence dans le dos de celui qui est évalué et par conséquent n’a qu’une vision partielle de ce qu’à été son activité et de ce a quoi il a du faire face.

Ajoutons que même les managers trouvent de moins en moins d’utilité à la chose et, afin d’aller au delà des limites que je viens d’énoncer, nombre de “bons” managers court-circuitent les dits entretiens pour être davantage en phase avec la réalité du terrain, ce qui les vide de leur sens lorsqu’ils ont lieu.

Pourrait on dès lors dire que l’évaluation 2.0 serait permanente, fondée sur un 360°, prenant en compte la totalité du contexte et de la part même invisible du travail et du contexte de chacun, et orientée vers le progrès et non vers la sanction ?

Dans l’esprit oui. Et je dirai même qu’elle serait à effet immédiat, autrement dit qu’on n’en sortirait pas avec des promesses mais avec la certitude que des choses seront faites pour progresser. L’obligation de résultat ne repose pas que sur l’évalué…l’évaluateur ne doit pas que sanctionner mais avoir à sa disposition des outils permettant de faire avancer les autres.

Ca c’est l’esprit 2.0.

En termes d’outils il est également vrai que la mise en place de plateformes collaboratives 2.0 (appelez les comme vous le voulez) permet également de diagnostiquer en temps réel l’implication, sentir les prémices d’un désengagement, avoir des arguments tangibles pour une évolution de carrière et le tout de manière objective puisque ce qui n’était avant du domaine du (faiblement) ressenti repose désormais sur des contenus tangibles. Un meilleur moyen de prendre en compte la réalité de l’individu pour l’aider à avancer mais également d’être objectif en s’appuyant sur du tangible lorsqu’il s’agit de réprimander des attitudes a priori intangibles. Avant seule la partie dédiée aux résultats chiffrés était objectivée, désormais on peut aller plus loin tout en restant factuel.

Si l’on veut mettre en place des évaluations 2.0 c’est davantage à la nature même de l’évaluation qu’il faut penser. Ensuite on verra bien ce que permettent les outils nouveaux pour donner aux managers les données nécessaires pour une évaluation permanente, plus complète et plus objective.

Related posts:

  1. L’évaluation 2.0 pour les salariés : un concept pas si simple
  2. Quelle sera la prochaine révolution du SIRH ? De l’évaluation à la réalisation du capital humain
  3. Comment éviter que les notions émergentes ne troublent l’entreprise…et quelques mots sur le plaisir
  4. L’immatériel a une vraie valeur (non comptabilisée) pour l’entreprise
  5. A entreprise 2.0 sale con 2.0
  • http://www.talentpower.org David de Talentpower

    Une mauvaise évaluation de la performance annuelle est néfaste pour le collaborateur, le manager et l’entreprise.

    Si je partage un certain nombre d’éléments du diagnostic, je crois dangereux de jeter le bébé avec l’eau du bain.

    L’évaluation de la performance s’inscrit dans une démarche de gestion de la performance qui est l’un des piliers de la gestion des talents de l’entreprise. Et tout cela est indispensable pour la très grande majorité des entreprises. Une pièce clef du puzzle de la relation employé-employeur.

    L’évaluation comme méthode doit se moderniser.
    Rappelons que le 360° existait bien avant le 2.0 … je me souviens avoir fait un étude de benchmarking sur cette pratique en 1997 je crois, il y a avait Xerox, Totale et Axa de mémoire.

    Au-delà du comment de l’évaluation, il y a la définition de la performance elle-même. Et ce n’est certainement pas le moins important des chantiers (qui doit associer la DRH avec les Directions Business)à mener dans cette modernisation.

    Je vais essayer de préciser tout cela très bientot dans une note.

  • http://www.duperrin.com Bertrand DUPERRIN

    @david : de toute manière la grande partie de tout ce que nous évoquons existait largement avant le 2.0.
    Dans l’évaluation il y a le quoi et le comment. Ici on parle principalement du comment. En passant on doit également composer avec la spécificité de l’entretien annuel tel que prévu légalement dans la loi française.

  • http://luisalberolasblog.blogspot.com Luis

    Je crois qu’il y a certainement une révolution à faire dans ce qu’est l’évaluation (en cours dans certains groupes).

    Je rajouterai, par rapport à ce que tu as dit, que la notion même d’évaluation est à remettre en cause au sein de certaines populations.

    Pour ma part, je considère que sont utiles:
    - Une revue annuelle collégiale au sein des populations managériales (high level) ayant pour but le développement des nouvelles générations de managers (plutot pour grands groupes)
    - Un système de rating, à construire, au sein des populations d’experts ou de techiciens, aussi bien qu’au sein des populations de “client-service” ou “client-facing teams”. Dans ce système de rating, il faudrait inclure les clients
    - Des systèmes de développement professionnels généralisés, fondés sur au moins quatre éléments: usages, capacité à identifier les sources d’informations et à collaborer, compétences techniques, comportements de leadership
    - Ces systèmes de développement devraient être fondés sur une mobilité organisée (et efficace)

    Après, on peut parler d’évaluation comme d’un outil qui permet de bien faire tourner ces systèmes.

    Et oui. D’abord développement. Ensuite objectifs. ensuite moyens. Ensuite confiance et corresponsabilité. Et seulement ensuite évaluation

  • Pingback: La vraie nature de l’évaluation 2.0 | Bloc Note de Bertrand DUPERRIN « Veille de la MINUM

  • Mickaël

    Au-delà de l’évaluation permanente, il me semble important de conserver des moments ponctuels et “solennels” dédiés uniquement à l’évaluation (annuels ou bi-annuels, cela se discute).

    Cela permet de s’arrêter deux minutes, de regarder le chemin parcouru, de prendre du recul sur ses actions, etc, y compris en ayant le regard de personnes connaissant moins bien notre activité.

    Maintenant, cela peut très bien se faire en groupe et de manière collégiale… (et non via l’entretien individuel).

  • http://www.duperrin.com Bertrand DUPERRIN

    @Mickaeil : je suis totalement d’accord avec toi. Il faut savoir se poser, prendre du recul, regarder où chacun veut aller, en parler. Et cela nécessite un climat de confiance que l’entretien annuel ne rend pas forcément possible. Je pense que des “micro moments” tout au long de l’année sont une très bonne chose, ça renforce le lien et permet de ne pas accumuler incompréhension et ressenti.

  • http://bernardsady.over-blog.com/ Bernard Sady

    Bertrand,
    Tout à fait d’accord avec David pour dire qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Car si l’entretien annuel d’évaluation est imparfait (voir le diaporama humoristique fait par le Journal du Net que j’ai relayé sur mon blog (http://bernardsady.over-blog.com/article-25254343.html)), il a permis à de nombreuses personnes de se parler réellement. C’est déjà un premier résultat non négligeable et un (petit) pas vers un management plus humain (ou 2.0 si tu y tiens…;-)).
    Maintenant, il est vrai qu’il doit être modernisé.
    Je n’ai jamais aimé le mot “évaluation”, comme si on donnait une note une fois par an, ce qui, j’en conviens ne veut pas dire grand chose. Mais en fait, chaque manager en fait ce qu’il veut ou presque. Pour ma part, j’ai toujours considéré cet entretien formel, comme le dit Mickaël, comme un moment permettant de s’arrêter (un peu plus de 2 minutes quand même…) pour faire un point. J’en ai toujours profité pour dire réellement à mes collaborateurs ce que je pensais d’eux et de recueillir leur avis à mon sujet. Ce qui ne se fait pas en temps normal, sauf cas particuliers qui sont traités rapidement. Chacun a besoin de savoir ce que son supérieur pense de lui, non? Et ce ne sont pas dans les “micro moments” dont tu parles qu’un point aussi délicat peut être abordé.
    Par ailleurs, les managers sont en général surbookés et ont malheureusement peu de temps à accorder à leurs collaborateurs, en dehors de “micro moments” dans la journée, mais qui sont plus consacrés au relationnel quotidien et au travail. Leur accorder 2 heures est une marque de respect. D’ailleurs, certains collaborateurs attendent avec impatience ce moment “solennel”.
    Je ne dis pas que la communication doit se limiter à l’entretien d’évaluation, mais cet entretien complète très bien la communication entre supérieur et subordonné. Et peut éviter des non-dits dramatiques.
    Améliorer l’entretien d’évaluation, oui. Le supprimer, certainement pas…

  • http://www.managementetmoi.blogspot.com Monsieur J

    Moi je pense que à défaut d’autre systme l’entretien de fin d’année reste un moment privilégié. Il est souvent décrié parce que les salariés ne s’en servent pas forcément comme ils le devraient pour valoriser le travail accompli.
    De même côté managers, ils nt trop souvent tendance à laisser venir, sans le préparer. D’où une déception et une frustration du collaborateur non ?

    http://managementetmoi.blogspot.com/2009/01/russir-son-entretien-de-fin-danne-mme.html

    • http://www.duperrin.com Bertrand DUPERRIN

      @Monsieur J : effectivement, l’idée est bonne mais c’est la réalisation qui pêche. Je ne pense pas qu’il faille le supprimer mais le compléter par quelque chose qui convient plus aux attentes des uns et des autre. Si, à terme, ce quelque chose fait que l’entretien n’a plus de sens alors il conviendra d’aviser.

  • Pingback: Tweets that mention La vraie nature de l’évaluation 2.0 | Bloc-Notes de Bertrand Duperrin -- Topsy.com