Où l’on se rend compte du fossé entre management 2.0 et entreprise 2.0

J’avais quelque peu délaissé la thématique du management 2.0 qui avait été la ligne directrice de ce blog dès 2005 pour aborder celle, plus large, de l’entreprise 2.0 lors des deux dernières années. Quelque peu déçu que tout le monde se pique au jeu de faire rentrer des outils dans l’entreprise sans se poser le moins du monde la question du cadre de leur utilisation, question qui revient comme un boomerang à l’heure où on se rend compte qu’il ne suffit pas de petits ajustements périphériques pour donner une utilité aux outils mais une véritable refonte systémique pour qu’ils servent de catalyseur à un nouveau mode d’organisation.

Un rappel nous vient de Gary Hamel qui a publié dans l’édition de février de la Harvard Business Review un article intitulé “Moon shots for management” qui pose clairement les enjeux du management pour les années à venir.

A savoir :

Vous me pardonnerez bien sur de ne pas avoir traduit…

Ensure that the work of management serves a higher purpose.

Fully embed the ideas of community and citizenship in management systems.

Reconstruct management’s philosophical foundations.

Eliminate the pathologies of formal hierarchy.

Reduce fear and increase trust.

Reinvent the means of control.

Redefine the work of leadership.

Expand and exploit diversity.

Reinvent strategy making as an emergent process.

De-structure and disaggregate the organization.

Dramatically reduce the pull of the past.

Share the work of setting direction.

Develop holistic performance measures.

Stretch executive time frames and perspectives.

Create a democracy of information.

Empower the renegades and disarm the reactionaries.

Expand the scope of employee autonomy.

Create internal markets for ideas, talent, and resources.

Depoliticize decision making.

Better optimize trade-offs.

Further unleash human imagination.

Enable communities of passion.

Retool management for an open world.

Humanize the language and practice of business.

Retrain managerial minds.

Je vous conseille bien sur la lecture de l’article en entier. Nous en reparlerons bien sur ici puisque ce sont de toute manière les sujets qui sont mon fond de commerce. Mais on peut d’ores et déjà commencer à creuser la question et remettre les choses en perspective.

Je pense qu’on peut distinguer trois lignes directrices :

• Inscrire l’activité de l’entreprise et du collaborateur dans quelque chose de plus grand, qui transcende le coté purement économique de l’activité.

• Outiller l’entreprise pour la reconfigurabilité permanente: l’entreprise doit pouvoir se reconfigurer en permanence, informations, idées, personnes sont donc des ressources qui doivent être mobilisables en fonction des besoins dans des process adhoc. Les actifs intangibles sont quasiment un marché interne. Tiens ça me rappelle quelque chose.

• Repenser les rouages : tout cela nécessite une refonte des règles qui grippent l’entreprise. Au nombre d’entre elles la prise de décision, les impacts négatifs du modèle hierarchiques ainsi que les modèles de mesure de la performance concentrés sur le local au détriment d’une approche systémique.

Et l’entreprise 2.0 dans tout ça ? Question intéressante.

Pas une seule mention à la dimension technologique n’est faite, au contraire par exemple des analyses de McKinsey où elle est en permanence présente en tâche de fond. La question du lien entre management 2.0 et entreprise 2.0 peut être posée. Et il ne s’agit pas que d’une discussion de salon.

Une entreprise managée 2.0 est elle une entreprise 2.0 dans l’acception traditionnelle du terme ? Une entreprise 2.0 est elle obligatoirement managée 2.0 ?

A la première question la réponse est assurément non. On définit les outils en fonction d’un mode de management, d’organisation, et non l’inverse. Mais il est évident qu’une entreprise managée 2.0 va rapidement se poser la question d’un outillage adéquat. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle nombre de spécialistes du management en sont arrivés à s’intéresser à l’entreprise 2.0 comme prolongement naturel de nouvelles tendances évidentes. Mais a priori il est largement envisageable qu’une entreprise optant pour le management 2.0 fonctionne très bien sans les outils de l’entreprise 2.0. Même si elle travaillerait encore mieux avec.

A la seconde il ne semble pas encore y avoir de réponse claire vu le manque de recul mais il semble bien que la réponse soit oui. Si l’on se fie aux quelques études disponibles  la réponse est affirmative. Si l’on se fie à la pratique et notamment au dernier exemple en date, celui de Cisco, c’est la même chose. De manière générale les entreprises qui réussissent leurs projets 2.0 ont commencé à avancer, préalablement ou concommitamment, sur les points que liste Hamel. D’ailleurs à l’heure où la question la plus fréquente à l’égard de l’entreprise 2.0 est “comment”, qu’on voit les exemples réussis ou en bonne voie chez CISCO, GE ou d’autres, on se dit que beaucoup de ceux qui ne voient toujours pas ce “comment” sont ceux qui ne veulent pas voir au delà de l’aspect du déploiement logiciel et se refusent à voir l’aspect managérial de la chose. La réussite du projet n’est pas dans le déploiement et ce qui l’accompagne, c’est souvent autour.

En attendant je vous suggère vivement de participer à l’étude lancée par la Harvard Business Review quant aux “Moon Shots” de Hamel et de diagnostiquer à quel point ils sont importants pour vous et dans quelle proportion votre entreprise a commencé à les prendre en compte. Les participants recevront les résultats de l’étude avant leur publication. Je ne doute pas que l’idée de benchmarker ainsi votre organisation ne manquera pas de vous intéresser.

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  • Fabrice

    Je comprends ta déception Bertrand… mais peut-être n’est-il pas si simple, surtout aujourd’hui, de suggérer et faire accepter “une véritable refonte systémique” aux décideurs, au travers de l’adoption d’outils qu’ils ne connaissent souvent pas, et dont ils ne voient pas nécessairement le potentiel…(et que beaucoup n’utiliseront peut-être même jamais eux-mêmes). Parfois, les visionnaires internes en sont réduits à ruser par la bande, à tenter la pénétration virale de ces outils, sur de petits projets, afin de démontrer sur le terrain leur utilité, avant de pouvoir justifier de vrais changements…

  • http://www.duperrin.com Bertrand DUPERRIN

    @Fabrice : ça n’est pas une déception…c’est juste un regret parce que ça a fait perdre beaucoup de temps à tout le monde. C’est d’autant moins un regret que finalement tout le monde y revient.

    Par contre quand tu dis “faire accepter “une véritable refonte systémique” aux décideurs, au travers de l’adoption d’outils qu’ils ne connaissent souvent pas” c’est justement ce que je veux éviter. Mettre l’outil avant la réflexion c’est mettre la charrue avant les boeufs.

    Je pense que :

    • L’outil est indispensable pour démultiplier à moindre frais une logique qui est purement managériale.
    • Mais que le buzz ambiant a focalisé toute l’énergie sur l’outil (indispensable in fine) au détriment des étapes préalables.

    C’est justement pourquoi je plaide pour la simplicité (voir mon analyse du dernier rapport McKinsey à paraitre d’ici peu…et tout ce que j’ai pu écrire depuis longtemps) : focus sur les objectifs et l’optimisation de la production. C’est tout ce qui compte. L’outil suivra s’il est légitime, sera oublié dans le cas contraire.

    Regarde les cas que je cite : l’adoption des outils, qui ne sont qu’un moyen, a toujours éé d’autant plus massive que l’outil a été positionné comme un moyen, la conséquence d’un projet managerial, et pas comme leur cause.

  • http://blog.ecairn.com Laurent Farcy

    @Bertrand: J’abonde totalement dans le sens de ton dernier commentaire. Définir un projet voire une stratégie, avec un ou plusieurs objectifs clairs, une cible qui va prendre la forme d’une communauté à trouver et un mode d’action (simple veille ou participation active) doit venir avant la sélection et l’utilisation des outils.

    L’investissement en moyen de l’entreprise doit être focalisé et coordonné au risque de ne rien donner en terme de retours et de générer déception et frustration.

  • Laetitia Garabello

    Et puis finalement, est ce que ce n’est pas comme ça aussi qu’on peut finir par se poser les bonnes questions : en commençant par s’attaquer aux mauvaises ? Les outils 2.0 étaient sexy, les organisations ont voulu croire qu’ils seraient des solutions au progrès, à la performance, à l’innovation… beaucoup d’organisations se sont plantées et pourtant comme dit Bertrand “on y revient”. Il fallait donc peut-être ce pied dans la porte pour que le management se risque à l’introspection et prenne le courage de profondes remises en questions.
    Ceci dit, quand je lis les enjeux posés par Gary Hamel, je ne peux m’empêcher de penser que le chemin va être très très long pour un grand nombre de boîtes.

  • http://www.duperrin.com Bertrand DUPERRIN

    @Laetitia : “Ceci dit, quand je lis les enjeux posés par Gary Hamel, je ne peux m’empêcher de penser que le chemin va être très très long pour un grand nombre de boîtes.”

    Je me souviens que quand j’avais lu “the future of management” la partie où Hamel disait “les entreprises vont avoir besoin d’une crise majeur pour se réiventer et malheureusement il va avoir de la casse” m’avait semblé un peu pessimiste.

    Aujourd’hui, et c’est un sujet que j’aborderai dans une note prochainement, je me dis de plus en plus que cette crise est surtout celle d’une inadaptation flagrante des business models et des modèles managériaux. La liste est longue mais nombre d’entreprises qui souffrent paient leur refus d’avoir vu le monde bouger lors de ces dernières années.

    J’avais déjà un peu réfléchi à la question ici :

    http://www.duperrin.com/2008/12/12/une-crise-pas-si-economique-que-ca/

    Deux bons posts de Umair Haque également :

    http://blogs.harvardbusiness.org/haque/2009/01/davos_discussing_a_depression.html

    http://blogs.harvardbusiness.org/haque/2009/01/a_users_guide_to_21st_century.html

    Ses conclusions vont dans le même sens : les entreprises qui ne vont pas avancer sur ces sujets ne sont pas adaptées à l’ère actuelle. Et l’avenir s’annonce on ne peut plus gris pour elles.

  • Fabrice

    @Bertrand
    “Mettre l’outil avant la réflexion c’est mettre la charrue avant les boeufs.” : je n’ai pas dit qu’il fallait mettre un outil en place sans savoir à quoi il allait servir… et j’abonde dans le sens d’un autre de tes articles où tu disais que l’outil doit s’effacer devant l’usage, au point que l’utilisateur ne doit faire aucun effort pour réaliser la tâche qui est la sienne.
    Si je fusionne ces deux propos, j’arrive à la chose suivante : les décideurs ont besoin qu’on leur démontre la validité des solutions qu’on leur propose. Mais si les outils sont trop innovants, il arrive qu’ils n’en comprennent pas le potentiel, ou qu’ils se méprennent à leur propos. Lancer de petits projets, sur de petits besoins identifiés (ie pas des besoins majeurs), permet alors de démontrer l’apport d’une solution. Il ne s’agit pas ici de mettre en oeuvre des solutions pour le plaisir, mais bien pour répondre à une attente de l’organisation.
    Une fois la solution validée, et le ROI démontrable, alors il devient possible d’élargir le déploiement, avec la bénédition du management.
    Evidemment, ce serait peut-être mieux de pouvoir lancer de grands projets, avec l’adhésion et l’engagement de tous, dès le départ… mais est-ce souvent réaliste dans nos organisations, lorsque l’on parle d’innovations de rupture ?

  • Fabrice

    Une petite vidéo pour mieux expliquer mon propos :
    http://www.youtube.com/watch?v=GjwuKPTpzB8&

  • http://www.conseilwebsocial.com vincent

    J’aime bien ce que dit Hamel et merci Bertrand de me l’avoir fait découvrir.
    On reste trop souvent avec nos auteurs fétiches, Drucker, Crozier, Mintzberg…
    Le gros problème de ton approche est qu’elle fait peur et il faut donc que quelque chose leur fasse encore plus peur pour l’adopter !

    C’est toute l’opportunité de la crise actuelle :-)

  • http://www.duperrin.com Bertrand DUPERRIN

    @Vincent : Hamel frappe souvent assez fort et j’ai été le premier à dire, par exemple, que sa vision dans “La fin du management” était trop catastrophiste quand il disait que les entreprises allaient devoir s’adapter “dans la douleur et dans le sang” faute d’avoir le changement dans leur ADN. Maintenant, un an après, je me promets juste de ne plus le juger hativement car il met souvent dans le mille.