Bloc-Notes de Bertrand Duperrin

Reflexions sur l'entreprise, le management, la collaboration et les réseaux sociaux. Vers l'entreprise 2.0…

"Les entreprises les plus performantes sont celles qui pensent solidairement le changement technologique, le contenu du travail et le changement des rapports sociaux internes à l’entreprise” Antoine Riboud.
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Je suis un goulot mais je me soigne

May 9th, 2009 · View Comments · Entreprise, organisation et management

J’ai écrit “je”, j’aurais tout aussi bien pu écrire “nous”, “vous”…Une petite histoire bien sur totalement fictive, et toute ressemblance avec des situations réellement vécues par des personnes existant effectivement serait purement fortuite, comme de bien entendu.

Finalement je ne m’en suis pas si mal sorti. Avec le temps j’ai franchi les échelons et pris davantage de responsabilités.

Aujourd’hui je “manage” une grande équipe. Je suis responsable des résultats de mon département donc, bien entendu, je veille au grain et m’assure de garder la situation totalement sous contrôle. Rien n’est fait que je n’ai pas décidé. Et rien que je n’ai pas décidé ne se fait sans mon aval. Avec le temps je suis tout de même devenu moins directif. Maturité oblige. Désormais je sais que donner des ordres et fixer des objectifs ne suffit pas. Et que la pression n’est pas le meilleur moyen pour les atteindre. Alors j’essaye également de me rendre disponible pour aider mon équipe, les aider à avancer.

J’ai également des responsabilités internes. Sur nombre de sujets stratégiques rien ne se décide sans mon avis. Je participe à un nombre incroyable de groupes de réflexion internes, groupes sans le travail desquels aucune décision ne se prend.

Sans compter les relations avec des clients et partenaires clés qui ne passe que par moi.

Ca n’est pas toujours facile. Dans mes relations avec mes alter egos j’ai affaire à des gens qui sont au moins aussi sollicitées que moi. Il est bien difficile de trouver un moment pour s’entretenir ensemble, pour prendre les décisions qui débloquent les situations et qui, celles-ci, ne peuvent pas se prendre par email. Je ne vous parle pas des réunions internes où il faut faire avec les emplois du temps d’une quinzaine de personnes. Un peu dommage : souvent il y cinq personnes qui parlent et les autres qui ne sont là que pour le décorum. Parfois je fais partie des cinq. Parfois je me demande ce que je fais là, un simple compte rendu en fin de réunion me suffirait.

Bref, je suis responsable et indispensable. Rien se fait sans moi. C’est vous dire combien je rapporte à mon entreprise.

Enfin, parfois j’ai des doutes.

Tout ce qui concerne les “hautes instances” étant prioritaire je n’ai vraiment plus le temps de me rendre disponible pour mes équipes. Alors quand ils ont besoin de moi ils m’envoient un mail et…attendent que j’aie le temps de m’en occuper. En attendant…ils passent à autre chose et le dossier reste en plan. Pas sur que le client apprécie. Le pire c’est qu’ils me demandent parfois un renseignement, une information dont ils ont besoin pour avancer et ma seule plus value est de les renvoyer vers un de leurs collègues. Enfin…quand j’ai le temps.

Remarquez que c’était pareil quand j’étais simplement chef de projet. J’étais le fameux “point de contact unique”. En fait je passais mon temps à relayer des messages…et leurs réponses. En espérant que rien ne se perde, que je traduise bien les demandes des uns et des autres sur des problématiques métier qu’il m’était impossible de forcément comprendre. J’étais l’homme clé. Avec le retour je me suis rendu compte que j’étais celui qui ralentissait tout.

Aujourd’hui je continue mais à plus haut niveau. 6 mois pour prendre une décision par manque de temps pour la préparer. Des messages que je fais remonter et redescendre sans apporter la moindre plus value. Pareil avec les clients. Finalement dans 95% des cas c’est à quelqu’un d’autre de traiter les choses, je ne fais qu’avaliser. Bon, je suis tout de même là pour aider mes équipes, les faire avancer. En fait pas trop…une fois que j’ai fait tout le reste je n’ai plus le temps de m’occuper d’eux. Alors je rebascule en mode “command and control”, je les laisse se débrouiller et je relève les compteurs à la fin du mois.

En fait je crois que je ralentis tout. Les demandes clients non traitées, les collaborateurs qui attendent mon avis, ma réponse, mon “go”. Mais finalement pourquoi ne se débrouillent ils pas seuls ? Peut être parce que je leur ai interdit.

On sert moins bien, moins vite, on met la pression sans s’attaquer aux vrais freins. En fait je suis effectivement une personne centrale. Mais au lieu de créer de la valeur j’en détruis en freinant toute l’entreprise. Suis-je un poids pour mes équipes ? En fait à force de “passer de l’info”, participer à tout, coordonner tout, même là où on pourrait se passer de moi j’ai l’impression que la seule chose que je ne fais pas c’est mon job : aider mes équipes à avoir des résultats. Je me demande si jusqu’à présent ils n’ont pas réussi grace à moi mais malgré moi. Le pire c’est que je ne suis seul. Nous sommes des centaines, des milliers comme moi dans le groupe. Tu parles d’hommes clé ! Nous sommes des poids, des goulots. C’est nous qui empêchons l’organisation d’avancer. Nous exhortons nos équipes à en faire toujours plus alors que finalement le facteur limitant ce serait nous ?

J’ai vu ce se faisait chez Cisco, chez Schlumberger et bien d’autres aussi aussi. Créer des communautés, laisser gens s’organiser pour arriver à leurs objectifs. Faire en sorte que l’information me soit accessible si besoin mais ne m’innonde pas…afin de me concentrer sur l’essentiel. Discuter en asynchrone, online, afin de réduire les réunions et faire en sorte qu’elles soient plus productives. Sont ils fous. Où auraient ils compris quelque chose qui m’aurait échappé. En tout cas ils vont vite, ils agissent.

Il faudrait que j’en parle au prochain Comex. Non. Ils vont me rire au nez. Autant faire comme si de rien n’était jusqu’à ce que…..jusqu’à ce que quoi au fait ?

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  • Bertrand,
    Bien sûr, tous les goulots ne sont pas uniquement dus au "syndrome du dernier poste". Mais dans la description que tu faisais, il y avait d'autres indices permettant de conclure à ce syndrome. On pourrait quand même se demander si le fait de "ne pas avoir le temps" (surtout si c'est permanent) ne serait pas une non-compétence...
    Quant à savoir si le goulot est quantitatif et la "peterisation" qualitative , cela ne me semble pas d'un intérêt essentiel...
    Mais tu n'as toujours pas répondu à ma question concernant la conclusion que tu voulais tirer de cette histoire.
  • Bonsoir Bertrand
    Cela ressemble étrangement au principe de Peter et au syndrôme du dernier poste... Celui qui est arrivé à son niveau d'incompétence ne fait plus rien d'utile : il s'occupe. Heureusement qu'il y a les autres (ceux qui sont encore compétents) pour faire le boulot...
  • Là je ne te suis pas totalement. Il doit bien y en avoir quelques uns qui sont des goulots par vocation (ou par instinct de survie) faute de pouvoir faire mieux.

    Mais je suis convaincu (et en ai souvent eu la preuve) que pour la plupart on à affaire à des gens compétents que l'organisation ne met pas dans les meilleures dispositions pour utiliser leurs qualités au mieux. C'est typiquement le genre de cas où, si on identifie un "monsieur goulot" la pire des choses serait de s'en prendre à lui en croyant régler le problème. C'est le système (oui il a bon dos le système mais en l'occurence c'est le cas) qui est la cause de l'inefficacité d'une personne, pas la personne.

    Je ne retrouve plus le chiffre exact (mais peut être l'as tu ou as tu pu le vérifier durant ta longue expérience), mais le nombre d'insuffisances personnelles dues non pas à la personne mais à l'ensemble est tout simplement hallucinant.

    Pour terminer par un bon mot, je me rappelle d'un prof de RH qui, lorsque nous avons abordé la question des évaluations nous avait dit :
    "Imaginez que vous êtes entraineurs d'une équipe de foot. Si votre gardien en prend 5 à chaque match une solution de facilité est de le virer. Mais apprendre aux 10 devant à mieux défendre et ne pas perdre le balon au bout de deux passes est une solution souvent plus efficace car sans ça même le meilleur gardien du monde ira ramasser la balle au fond des filets 2 ou 3 fois à chaque match".

    CQFD
  • Bonsoir Bertrand,
    Manifestement tu ne connais pas très bien L. J. Peter et son principe. Si cela t'intéresse tu peux consulter le billet que j'ai publié sur mon blog (http://bernardsady.over-blog.com/article-302967...).
    Voici le principe de Peter : "Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence".
    C'est donc bien le "système hiérarchie" qui est la cause de l'inefficacité de la personne. La personne n'est pas à mettre en cause, car dans son poste précédent, elle était certainement très compétente...
    Donc d'accord sur le fait que "le nombre d'insuffisances" individuelles vient plutôt de la hiérarchie (plus que de l'ensemble) que de l'individu.
    L'analyse de Peter est intéressante, même si elle n'est pas à prendre dans l'absolu : elle permet d'expliquer certains comportements.
    Et dans la description que tu donnes, il y a de nombreux indices qui montrent un syndrome du "dernier poste" : le fait de ne plus avoir de contacts avec ses collaborateurs, l'apitoiement sur soi-même, le fait de vouloir tout suivre et contrôler, l'incapacité à prendre une décision appropriée... Le fait d'être un "goulot" semble bien un indice d'atteinte du niveau d'incompétence.
    Le scénario que tu présentes sent le "vécu", mais il est inspiré par des syndromes de "dernier poste". Il y en a beaucoup dans les entreprises, même si les individus atteints ne sont pas responsables de cet état.
    Au fait, tu voulais tirer quelle(s) conclusion(s) de cette histoire?
  • Je suis d'accord avec toi sur le principe de Peter. Mais il n'empêche que tous les goulots ne sont pas forcément "peterisés" : on peut avoir la compétence pour un poste et ne pas avoir le temps matériel de l'assumer. Par contre toute personne touchée par le syndrome de Peter devient de facto un goulot.

    Ce qui peut d'ailleurs nous amener à voir la chose autrement : pourrait on penser que le phénomène de goulot est plutot quantitatif alors que la "peterisation" touche plutôt à l'aspect qualitatif du travail ? Tu en penses quoi ?
  • Bravo, ceci est très proche de ma réalité (enfin, de celle de mon supérieur).

    @fabrice, +1, moi aussi je suis surpris de la productivité de ce blog !
  • Excellent.
    Je suis juste stupéfait du nombre et de la qualité de la réflexion de tout ce que tu publies. Tu prends quoi ? ;-)) J'en prendrais bien un peu aussi ;-)))
  • Une envie de changer de crémerie?
  • Aucun rapport....simplement le constat que ce qui s'est passé dans les usines avec des machines il y a 30 ses reproduit aujourd'hui avec des hommes.

    Mais heureusement pas mal d'entreprises essaient de régler le problème mais ça demande du travail.
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