La nouvelle entreprise se construit à  l’école…et c’est pas gagné

Résumé : malgré une prise de conscience réelle du besoin d’évoluer, l’entreprise peine à  enclencher un mouvement de transformation en profondeur. Les lourdeurs structurelles n’expliquent pas tout. L’humain est devenu le facteur lent du changement et pas uniquement parce que changer dérange. Changer implique de réapprendre nombre de routines, habitudes, présupposés profondément ancrés en nous. Si les habitudes se prennent jeune et s’ancrent avec le temps, il faut admettre que l’évolution de notre système éducatif est clé pour fournir à  l’entreprise un capital humain en phase avec ses besoins sous peine de rentrer dans un jeu perdant perdant entre des entreprises qui peinent à  avancer et des collaborateurs qui perdent en valeur ajoutée donc en employabilité. L’entreprise opère dans un contexte global dont elle ne maitrise pas tous les leviers et il devient urgent de mettre en place des dispositifs pédagogiques favorisant l’apprentissage de la collaboration, la créativité, la maitrise d’un environnement à  haute intensité informationnelle…ainsi qu’une attitude proactive face à  l’émergence des nouveaux métiers pour des “entrepreneurs de soi-même”. La société comme l’entreprise ont besoin de nouveaux comportements assis sur de nouvelles valeurs. Et d’un système éducatif qui les promeut et les dispense…

Malgré le fait qu’il y ait un large consensus sur le besoin de réinventer le modèle opérationnel et managérial de l’entreprise, tout le monde convient que la chose est loin d’être aisée. On a bien compris que dans de tels dispositifs c’est l’humain qui constitue le facteur lent. On parle beaucoup de la difficulté de changer mais elle n’est que la partie immergée de l’iceberg. Il s’agit principalement, avant tout et surtout de désapprendre, d’oublier réflexes et mauvaises habitudes. C’est vrai pour des personnes qui ont 10, 20 ans de carrière et plus. Mais c’est tout aussi vrai pour les plus jeunes. La raison est bien connue : le “logiciel” humain se construit dès le plus jeune ge, les bons réflexes et les bonnes habitudes apprises avant un certain âge s’impriment profondément et il est difficile de les changer plus tard. A l’inverse, passé un certain ge, il devient difficile d’acquérir de nouveaux comportements, réflexes, et à  plus forte raison lorsqu’ils sont contraires à  ce qui fait quasiment partie de notre inconscient.

En 2006 j’écrivais sur toutes les mauvaises habitudes que nous prenions au long de notre scolarité et qui expliquaient en grande partie que, à  notre arrivée dans l’entreprise, le mal était déjà  fait. Et profond. Malheureusement je ne vois pas le moindre soupçon d’amélioration pointer le bout du nez, mis à  part quelques initiatives isolées trop peu nombreuses pour avoir le moindre impact significatif à  long terme tant la question de la masse critique importe. Ce qui n’empêche pas de tirer notre chapeau à  ceux qui continuent à  ramer à  contre courant.

Passons en revue certains points essentiels.

Collaboration

Inutile de répéter ce que j’ai écrit dans le billet mentionné plus haut. Mais si dès le primaire on intègre des vérités telles que “on apprend seul”, “on garde son savoir et ses idées”, “l’autre ne doit pas savoir ce que tu fais ni ce que tu penses”, que pensez vous qu’il advienne à  l’ge adulte. Alors bien sur, dans le secondaire et le supérieur on passe aux travaux de groupe. Mais le mal est fait. Plutôt que penser ensemble, partager et élaborer une vision commune, on se répartit les tches en fonction des points forts de chacun et on empile le tout au lieu de le mêler. Le rendu final est la somme des capacités individuelles, jamais plus, parfois moins et on passe à  coté du vrai potentiel de la collaboration. Précisons bien qu’on se regroupe par niveau…pas question qu’un maillon faible ne vienne pénaliser un groupe de “bons”.

Appropriation

Dans une économie de la connaissance apprendre, savoir pour savoir, ne suffit plus. Il faut comprendre, s’approprier les choses, les mettre en contexte pour, plus tard les réutiliser, les adapter. Mais appropriation demande échanges, explications, discussions…qui sont aux antipodes de notre modèle. Bien sur noircir des pages et des pages en cours (pour n’écrire rien de plus que le contenu du manuel qu’on a dans son sac) aide à  apprendre. Mais pas à  comprendre ni s’approprier. Vous avez dit “échange”, “discussions”‘ ? Le professeur sait, l’élève écoute. Un peu plus et on remettrait en cause le dogme de l’infaillibilité professorale….

De la même manière, on aura du mal de former des personnes aptes à  comprendre la complexité du monde qui les attend si elles sont trop mono-disciplinaires. Comprendre le monde, l’économie, le contexte, trouver des modèles pertinents en apprenant de ceux d’hier sans renouveler les erreurs va demander un minimum de backgroung historique, économique, géopolitique etc. même pour un homme de chiffres et de science. Je dirais même surtout. Quand on veut enlever l’histoire/géo aux bacheliers scientifiques on en prend vraiment pas le chemin. Et pourtant on sait où ça nous a mené.

Innovation

L’innovation est déjà  et sera de plus en plus un ressort clé de la compétitivité de nos entreprises…et de leurs salariés qui se doivent d’être de plus en plus créatifs dans des postes où l’essentiel de leur activité sera de la résolution de problèmes. C’est d’ailleurs une tendance émergente : on voit de plus en plus de profils littéraires ou sciences humaines embauchés là  où régnaient habituellement ingénieurs et diplômés d’écoles de management. Maintenant quand on voit la place donnée aux matières d’éveil dans notre système et, surtout, la manière dont elles sont valorisées, il y a peu de chances qu’on arrive à  quoi que ce soit de bon. Pareillement,  l’hyperspécialisation qui arrive trop tôt n’aide en rien tant au niveau des savoirs individuels qui restent très “siloisés” que du manque d’intéraction entre les élèves de fillières différentes. On voit, heureusement des programmes mélangeant étudiants en écoles de commerce, ingénieurs et filières créatives se généraliser. Mais rien de tel au niveau universitaire. Quant aux filières du bac….je n’en parle même pas.

Maitrise d’un monde digital

Mais il est évident que les jeunes générations n’ont pas besoin du système éducatif pour être à  la pointe des usages des nouvelles technologies. Vous en êtes si surs ? Dans la vie privée peut être, dans un contexte de travail non.

On se targue aujourd’hui du taux d’équipement de nos établissements. Et alors ? En 2000 cela prouvait qu’un étudiant était supposé maitriser un minimum d’outils bureautiques. Ca n’est plus suffisant ni pertinent aujourd’hui. Ce qui compte est l’usage qui en est fait pour travailler, seul ou en groupe, de manière connectée. Cela suppose également que les dispositifs pédagogiques soient adaptés. Peut être dans un siècle ? Trouver, traiter, partager, améliorer de l’information va devenir un comportement et une compétence aussi vitale que savoir lire et écrire.

Voilà  pour les 18-25 ans. Mais pour les plus jeunes ?

Quand on parle de nouveaux médias à  l’école c’est pour deux choses : les dangers liés aux réseaux sociaux et le risque qu’ils soient amenés à  prendre connaissance d’une information erronnée. Il faut donc les protéger des premiers et s’assurer que la seconde est “validée”. Dommage. Le monde est ce qu’il est et le monde en ligne comparable au monde réel dont il n’est que l’émanation : il a ses risques et ses avantages. Plutôt que protéger il s’agit d’apprendre à  se mouvoir dans ce monde, d’en comprendre les risques et de tirer le meilleur des opportunités. Pour ce qui est de l’information il faut justement apprendre aux plus jeunes à  développer leur esprit critique, à  recouper, vérifier, valider, ne jamais prendre quoi que ce soit pour argent comptant. A condition que le sachant ne voit pas cela comme un risque de remise en cause de sa position.

Gestion de sa carrière et de son employabilité

Nous vivons dans un monde ou les métiers naissent et disparaissent à  vitesse grand V. Et lorsqu’ils survivent il sont en proie à  des mutations profondes et rapides qui mettent en danger la pérénité de l’adaptation de l’homme à  son poste. Il est urgent d’apprendre à  apprendre en permanence, veiller, détecter les tendances émergentes, prendre en charge son évolution personnelle et réinventer son métier, son futur par soi même, se positionner sur ce qui émerge plutôt que disparaitre avec ce à  quoi on s’accroche. En somme être à  l’écoute, se nourrir, enrichir et reconfigurer son “portefeuille compétences” par soi même sans attendre qu’une formation tombée du ciel (ou de la DRH) vienne sauver la mise.

Mais non. On apprend un métier plutôt qu’à  manager et faire évoluer un portefeuille de compétences.

Echouer et s’améliorer

N’innove et n’améliore que celui qui sait échouer avec succès. On en est loin. Les systèmes de notation ne sont pas vu comme des outils au service du progrès et, lors de la remise des copies, on passe beaucoup plus de temps à  traiter celui qui a 8/20 de nul qu’à  féliciter celui qui a 18. Très bon pour démotiver les deux. De manière générale c’est  un système qui ne fonctionne que sur la sanction de l’erreur et stigmatise celui qui se trompe au lieu de féliciter celui qui réussit et encourager les autres à  progresser. Le simple fait que la note maximale soit impossible à  obtenir est éloquent.  Au final les uns finissent pas se dire “je suis nul et je le resterai” alors que les autres se disent “je suis bon et les autres ont qu’à  se débrouiller”. Le jour où c’est le résultat du groupe et non celui qui meilleur qui conditionne tout, la mécanique est déjà  biaisée…

Partant du principe de l’échec est définitif, irrémédiable et intolérable nos chères têtes blondes sont rarement les plus à  mêmes de créer les entreprises de demain ou améliorer celles d’aujourd’hui lorsqu’ils entrent sur le marché du travail. Et répliquent avec leurs collègues les scénarios qu’ils ont vécu (subi?) à  l’école. Cercle vicieux.

Développement personnel

J’ai déjà  un peu abordé le sujet en parlant d’éveil et de créativité et il n’y a pas besoin de trop en rajouter. Là  où dans d’autres pays les enfants, une fois l’école finie, ont des activités autres et son incités à  avoir des activités “socialisantes”, ici ils rentrent….et font leurs devoirs et pas autre chose. Et le week end ? Ne vous inquiétez pas, il y a assez de devoirs pour en occuper au moins la moitié. Et le développement personnel ? Passe ton bac d’abord. Et termines tes études…. Un enfant c’est fait pour apprendre…les futilités on verra plus tard.

Alors, bien sur, j’ai volontairement noirci un tableau qui, par d’autres aspects, est beaucoup plus agréable à  regarder. Mais il faut bien prendre en compte que ceux qui font vivre, dirigent et créent nos entreprises ne se transforment pas en un coup de baguette magique une fois qu’ils sortent du système pour entrer dans le monde du travail. Alors que l’entreprise (et même la société) sont à  la recherche de nouvelles valeurs, de nouveaux types de talents et de compétences pour se reconstruire, il ne faut pas perdre de vue qu’on a que ce que notre usine est destinée à  produire….

Je vous laisse regarder cette “vieille” vidéo (elle date de 2008). Il est vital que les jeunes que nous formons soient à  même de tirer le meilleur parti de cette réalité et non de se heurter à  elle comme on heurte un mur.

On peut également jeter un oeil à  ce travail sur les compétences essentielles en 2020…sachant le temps qu’il faut pour adapter le système.

Les leviers qui permettront de construire l’entreprise et la société de demain seront d’ordre comportementaux. On n’y arrivera pas sans un système éducatif adapté qui sera porteur d’autres comportements assis sur d’autres valeurs, une plus grande curiosité et davantage d’ouverture aux autres. Tout cela conditionne et appelle le reste. En attendant on commence déjà  à  payer le prix (élevé) de l’inaction.

 

 

 

 

 
  • cecil dijoux

    Excellent billet Bertrand, merci. Cela rejoint la présentation du Directeur de l’institut Agile (Laurent Bossavit) qui explique que lorsque les ingénieurs informaticiens fraà®chement éloulus des écoles débarquent, il faut leur désapprendre le génie logiciel car celui-ci ne marche pas.

    A recouper avec cette vidéo passionnante de DHH : Unlearn your MBA, ou David Heinemeier Hansson rejoint Gary Hamel ou Matthew Stewart dans leur doute sur la pertinence des MBAs à  former des dirigeants solubles dans l’économie d’aujourd’hui.

    Je te recommande la lecture de On Acheve bien les Ecoliers de Peter Gumble sur le sujet c’est extrêmement éclairant et tout à  fait en ligne avec ton texte.
     

  • http://twitter.com/fredericsidler frederic sidler

    Mille fois d’accord. Et maintenant…

    J’ai des enfants en début de scolarité, mais c’est moi qui les éduque à  l’utilisation de ces outils. Je me bats pour que cela se passe à  l’école. Tout est bloqué. Politiquement personne ne veut bouger ou prendre de risques. C’est fatigant.
    Je suis l’excellent travail de Laurence Juin (http://twitter.com/#!/frompennylane) en France qui s’implique depuis 3 ans, mais qui est bien seule. La question est comment faire pour que ça change? J’apprécie de voir via ton article que nous sommes plusieurs à  le penser, mais il faut que ça bouge.  Je suis en train d’essayer de monter un projet avec un établissement et deux enseignants qui veulent utiliser ces outils avec leurs élèves. Mais quel histoire pour que ça se passe ;-(

  • http://twitter.com/jackdub jacques dubois

    Globalement d’accord, et c’est pour ça que je me demande comment former à  la collaboration (http://prodageo.wordpress.com/2011/11/04/former-a-la-collaboration/). Heureusement que la réalité n’est pas complètement noire, il faut s’accrocher à  la petite lumière …

  • Clochette

    il y a des pédagogies qui encouragent ce genre de compétences nécessaires dans les entreprises de demain : par exemple, la pédagogie Freinet, très basée sur du travail collectif, la coopération, l’entre-aide, de la responsabilisation, sur l’auto-évaluation pour progresser, etc. La pédagogie Montessori permet  aussi par exemple de voir l’erreur comme une façon de progresser, et non comme un échec, met l’enfant en situation d’être créatif et autonome. Vous pouvez encourager ce genre de pédagogie à  débarquer à  l’école publique si vous souhaitez qu’elles soient appliquées : si les entreprises manifestaient pour cela (au lieu que seuls quelques parents avertis se battent), nul doute que l’éducation nationale changerait de cap, en attendant c’est loin d’être le cas…

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