Le problème avec l’économie du savoir : elle n’existe pas !

Résumé : au travers des initiatives de type entreprise 2.0 ou social business on s’efforce de construire des entreprises adaptées à  ce qu’on nomme l’économie du savoir. Avec beaucoup de difficulté…et pour cause. L’économie du savoir n’existe pas. Le travail et les travailleurs du savoir oui. Pas l’économie. Que manque-t-il : un cadre global qui permette son épanouissement, son décollage plutôt que forcer les entreprises à  faire des choix industriels sur une matière qui ne s’y prête pas. Education, droit , fiscalité, comptabilité… sont à  repenser sous cet angle. En attendant on pourra bricoler ce que l’on veut dans l’entreprise : cela demandera beaucoup d’efforts et restera au final au mieux marginal, au pire futile au regard des enjeux de transformation beaucoup plus profonds auxquels nous faisons face.

Lorsqu’on parle de nouvelles logiques de management, d’organisation, des outils de communication et de collaboration qui les accompagnent on évoque souvent; comme justification, l’économie du savoir. Parce que l’on passe de l’ère industrielle à  l’ère du savoir, le contexte change et appelle de nouvelles modalités de réponse de la part de l’entreprise. C’est une évidence qui n’a rien à  voir avec une croyance de passionnés ou une vue de l’esprit. N’importe quel raisonnement rationnel arrive à  ce type de conclusion. D’ailleurs nous n’avons absolument rien inventé en la matière : alors que nombres de “spécialistes” de ce que l’on nomme le social business ou l’entreprise 2.0 étaient encore en train d’apprendre à  lire et écrire sur les bancs de l’école la littérature relative à  ce sujet était déjà  lourde et abondante. Si on enlève la dimension technologique n’importe quel vieux livre de Peter Drucker pourrait être réédité aujourd’hui avec un titre plus contemporain et devenir un best seller.

Donc l’économie du savoir est là  et entreprises et collaborateurs doivent s’adapter. Mais pourquoi le font ils avec tant de retenue, de craintes, de doutes ? Pourquoi n’y a-t-il pas cet appel d’air, cette marche en avant collective et évidente (même si elle a pu être douloureuse pour certains) qui a accompagné la dernière mutation de ce type ? La réponse est simple : parce que l’économie du savoir n’existe pas. Non pas qu’elle soit une pure invention mais parce qu’elle n’est pas une réalité concrète, un socle sur lequel on va pouvoir construire le futur.

Un champ n’a pas fait l’économie agraire pas plus que l’électricité, la vapeur ou une usine n’ont fait l’économie industrielle. Il y a eu des modes d’organisation nouveaux adaptés à  l’usine. Le droit du travail a évolué pour accompagner, encadrer cette évolution. Des mécanismes financiers ont été mis en place pour permettre les investissements adéquats et la croissance de cette économie. Une usine n’a pas fait l’économie industrielle, c’est un ensemble de règles, de pratiques, de mécanismes qui l’ont permis. Qui ont transformé un besoin et une opportunité en réalité.

Venons en à  la fameuse économie du savoir.

Une hirondelle ne fait pas le printemps et un travailleur du savoir ne fait pas l’économie du savoir. Le travail du savoir existe. Les travailleurs du savoir également et ils représentent non seulement une part de plus en plus importante de la population active mais, de plus, les ressources qui construiront une croissance durable dans le futur. A certaines conditions.

Car si le potentiel est là  il est faiblement exploité. Tout d’abord parce que les entreprises ne se mettent pas ordre de marche pour y parvenir mais c’est une excuse facile. Elles mêmes cherchent du sens, une raison de faire les choses. Une raison qu’elles ne trouvent pas car elles évoluent dans un cadre qui a finalement peu bougé ces 50 dernières années. Conséquence : elles peinent à  réinventer leur modèle, à  se réinventer tout court. La preuve, celles qui s’en sortent, trouvent la voie d’une croissance durable sont celles qui ont fait des choix  à  la fois “évidents” par rapport à  la direction que prennent les choses et fous, irraisonnés, disruptifs, non conventionnels par rapport au cadre dans lequel elles opèrent.

Que manque-t-il donc pour créer un contexte adéquat :

– innovation : des politiques qui incitent à  l’innovation et soutiennent la création et le décollage des entreprises innovantes. On ne peut pas dire que le potentiel manque en France, mais comment expliquer que pour passer un cap nos jeunes pousses les plus brillantes doivent souvent déménager ou se revendre ?

– un cadre comptable et fiscal approprié. Dans une économie qui fait la part belle à  l’Homme on aura du mal d’avancer tant que tout ce qui concerne ce dernier est considéré comme une charge et jamais un investissement. De manière générale c’est tout le traitement du temps qui est à  repenser. Dans une économie qui a besoin de temps pour créer du savoir, de la confiance, apprendre en permanence, le temps est un investissement lorsqu’il est bien utilisé. En ayant une vue court-termiste on gaspille des ressources et transfère les coûts d’adaptation aux autres.

– un cadre permettant de lier le revenu non pas à  l’emploi mais à  la participation. Aussi bien hors de l’entreprise qu’en son sein. Nombre de dispositifs sociaux ou communautaires dont les entreprises tirent leurs revenus reposent sur de la participation bénévole au plus grand nombre. Ce qui ne pose pas de problème tant que c’est une activité secondaire en plus d’une “vraie activité” rémunératrice. Lorsque les activités principales se font de plus en plus rares il faut faire vivre ce modèle, dont beaucoup estiment que c’est le modèle de l’avenir, autrement. Au sein de l’entreprise c’est aussi un frein important aux nouveaux dispositifs collaboratifs, émergents, où l’individu ne trouve pas son intérêt ni son manager dans l’utilisation faite des ressources dont il est responsable. Rappelons que l’affectation des couts est un tue la productivité dans des dispositifs non industriels.

– un cadre légal approprié. N’oublions pas que dans de nombreux pays les nouveau dispositifs de travail que l’on essaie de faire éclore et l’utilisation des outils qui les rendent possible sont parfois à  la limite d’un droit du travail écrit à  une autre époque ou peu adapté à  des nouvelles modalités de travail quand bien même elles seraient demandés par une partie des salariés (même si ça en inquiète d’autres…mais ça on en parle moins). Alors oui le droit est à  la traine…tellement, vous diront certains, qu'”on s’en moque”. Sauf que lorsque vient de mesurer le risque auquel on s’expose… Il ne s’agit certainement pas de faire tomber l’existant mais de nouveaux équilibres dans le flexibilité et la protection des salariés sont à  trouver. En attendant on a une raison de plus de ne pas aller dans un sens qui “serait bien….mais n’est pas possible”.

– l’entreprise ne se fera qu’avec les Hommes qui la composeront. A condition qu’ils soient formés et conditionnés pour les années qui viennent et non par rapport à  un référentiel dépassé.  Il faut un système éducatif adapté à  l’économie du savoir.

– des infrastructures appropriées qui aident à  développer à  la fois l’économie globalement et les territoires localement. Un plan fibre à  grande échelle est aujourd’hui aussi important que ne l’a été le TGV dans les années 80.

– comme on a bien compris qu’il s’agit d’enjeux globaux qui dépassent largement les entreprises, une vision à  long terme au niveau des états. Et là  encore… Il y a quelques mois, la France s’est dotée d’un Conseil National du Numérique. Initiative hautement louable dans un pays pour qui le “numérique” est une bête curieuse, peu connue, parfois inquiétante pour des élites dont l’horloge s’est arrêtée entre 1960 et 1985 et qui n’ont de cesse de vouloir recréer le monde d’il y a 40/50 ans plutôt que s’adapter à  celui d’aujourd’hui. Initiative hautement louable donc…jusqu’au jour où l’on regarde la composition du dit conseil. Non pour critiquer ceux qui y sont (ils ont fait leurs preuves, sont légitimes et ont au moins eu le courage d’y aller)…mais pour penser à  ceux qui n’y sont pas. Hors des marchands de tuyaux et ceux qui vendent des choses dans ces tuyaux…pas grand chose. Un représentant de l’éducation nationale, des organismes de formation ? Un fiscaliste ? Un professionnel du droit du travail ? Un professionnel des RH ? L’absence de vision est patent. Le “numérique” n’est vu que comme un canal de distribution des contenus et des biens. Peut il être un facteur de transformation de nos entreprises, de la manière dont elles travaillent, de leur croissance et de leur compétitivité future ? Faut il se pencher sur la question ? Ce qui précède nous suggère que oui. Cela fait il partie de l’ambition numérique du pays ? Non car elle n’existe pas et personne n’y comprend rien. Sinon il n’y aurait pas de structure dédiée à  l’économie numérique mais tout serait rattaché à  l’économie tout court.

On rappellera simplement que parce qu’elles sont relativement inefficaces sur les “processus de savoir”, les entreprises ont du aller chercher, ces dernières années, leur rentabilité ailleurs. Sur les marchés. Si vous cherchez les causes de la financiarisation de l’économie qui a causé les excès que nous savons ne cherchez pas plus loin : c’est l’incapacité à  se transformer en organisations du savoir en raison des contraintes d’une économie au cadre encore trop industriel.

Quand on voit à  quel point économie du savoir et des services se chevauchent, on comprend l’ampleur de la question.

Le travail du savoir existe. Les travailleurs du savoir également. Le potentiel en termes de croissance et d’emplois est patent. Mais l’économie du savoir n’est qu’un rêve alors que c’est, au delà  de l’entreprise, un nouveau modèle de société à  mettre en place si on veut construire les bases de la croissance de demain.

Sans une telle approche on trouvera les initiatives “2.0” ou “social business” soit trop peu impactantes, soit trop molles, soit pas assez… Ne cherchez pas les raisons ailleurs. Tant qu’on ne parlera pas des vrais problèmes, tout ce qu’on fera au niveau des entreprises sera bien futile.