En deux mots : la composition du futur conseil national du numérique sera un signal fort quant à  la compréhension réelle que nos dirigeants ont du sujet. Va-t-on enfin voir le numérique non plus seulement comme un secteur en soi mais également comme un levier de compétitivité pour toutes les entreprises, tous les secteurs d’activité et un enjeu de responsabilité sociale des entreprises ? Les chances apparaissent faibles.

Tiens, je l’avais presque oublié celui là . Mais le temps passe et c’est donc mi-janvier que la nouvelle composition du conseil national du numérique devrait être connue. Alors que les anciens membres avaient collectivement démissionné il y a 6 mois, on voit bien à  quel point le sujet est prioritaire. Une composition que je vais quand même regarder du coin de l’œil, espérant quelques bonnes surprises sans trop y croire.

Au delà  des noms et qualités de chacun, la composition du conseil national du numérique sera également un signal fort de la compréhension qu’ont les pouvoirs publics des enjeux liés au sujet.

Rappelons les données de manière simple : en 2015 internet représentera 5% de notre PIB. 13% en Angleterre. Il y a donc, malgré la qualité de nos chercheurs, salariés et entrepreneurs un retard à  combler, idéalement un leadership à  développer.

Les légitimes “Usual Suspects” du monde du web et des contenus.

Faisons le pari que, comme par le passé, on y retrouvera tout ce qui compte dès qu’on parle d’internet en France. Entrepreneurs pour parler des mécanismes qui permettront à  davantage d’entreprises innovantes de naitre, croitre et prospérer en France. Car les talents et les idées sont là , les jeunes pousses également. C’est la question du passage à  la taille critique et la pérennisation des activités qui pêche trop souvent. Pour ces gens là  je ne me fais pas de soucis : ils peuvent réussir. La question est qu’ils puissent réussir ici plutôt qu’ailleurs. Réussir ici plutot que d’échouer ici parce qu’ils n’auront pas voulu partir, qu’ils seront resté ramer avec les autres à  leur corps défendant. Mais la solidarité n’a de sens que pour une réussite collective, pas pour échec collectif quand bien même il rassurerait quelques consciences.

Parions également qu’on y retrouvera quelques sages pour aborder la dimension sociétale du numérique devant laquelle on ne peut fermer les yeux. Libertés publiques et savoir vivre numérique sont en effet au nombre des conditions indispensables au développement d’une société numérique harmonieuse, prospère et vivable.

Producteurs et distributeurs de contenus seront là  également. Parce qu’ils fournissent et distribuent la matière vitale. Et avec eux les opérateurs dont dépend le fait qu’on roule onctueusement sur une voie à  grande vitesse ou se fait chahuter sur une route de campagne.

Avec tout cela on sera parés à  identifier et traiter les nœuds du problème et aller chercher dans les secteurs de demain les emplois et la croissance que les secteurs d’hier ne peuvent nous donner. Sous réserve qu’on fasse bon usage des compétences ainsi réunies.

Et bien un tel organe ne ferait qu’adresser une partie du problème et montrer, une fois encore, la myopie numérique de nos dirigeants.

Le numérique n’est pas que le web.

Parce que le numérique ça n’est pas qu’internet. Parce que notre économie et notre croissance ne sont pas qu’une affaire de création et diffusion de contenus à  laquelle on limite trop souvent le secteur, donnant une vision par ailleurs biaisée à  l’opinion publique. Oui les entrepreneurs du web compteront beaucoup dans ce qui nous arrivera demain. Mais ils ne sont pas les seuls et j’ai peur qu’on se contrefiche des autres. Pas qu’on les néglige, mais qu’on soit tout simplement incapables de faire le lien entre le sujet et eux.

A l’heure où les entreprises sont confrontées à  des pertes de savoir dues au départ des séniors (retraite ou jeunisme rampant), le numérique est un fantastique levier de transmission des savoirs qui permet de plus de redonner aux seniors un vrai rôle dans l’entreprise. Un contrat de génération avec transmission de savoirs incluse, l’usine à  gaz en moins.

A l’heure où nos entreprises se doivent d’être sans cesse plus innovantes, le numérique est un support des dispositifs d’innovation participatifs.

A l’heure où le maintient de l’employabilité est un enjeu clé de responsabilité sociale des entreprises et un enjeu de société tout court, le numérique est des outils indispensables à  de tels dispositifs. Il est vital pour des dispositifs d’apprentissage en continu, dans le flux de travail, reposant des échanges de savoirs entre salariés.

A l’heure où le coût du travail et des transports ne cesse de se renchérir, le numérique est le support de nouvelles formes de travail et télétravail permettant des économies pour les uns, une meilleure qualité de vie pour les autres.

A l’heure où pour rester compétitives nos entreprises doivent devenir organisationnellement agiles, le numérique permet de nouveaux modes de collaboration, de coordination.

Le numérique c’est également des pratiques plus compétitives pour nos “anciennes” industries.

Tout cela demande un investissement en technologie, bien sur, qui fera la joie de nos éditeurs de logiciels mais aussi de tout le secteur des services informatiques. Cela demande une nouvelle allocation du temps pour permettre la participation, chose difficile à  mettre en place alors que coût du travail augmente. Cela demande parfois un aménagement d’un code du travail qui n’est pas fait pour une société et des entreprises digitales. Cela demande, alors qu’on veut remettre l’homme au centre de l’économie et de l’entreprise qu’il n’émerge pas uniquement dans la colonne “charges” du compte de résultat mais qu’une partie de son temps soit considéré comme un investissement. Cela demande qu’investir dans les Hommes et leur développement personnel et professionel ne soit plus une hérésie financière et comptable. Cela demande qu’à  activités numériques corresponde une économie numérique avec des règles qui lui sont adaptées.

Pour créer le terreau fertile qui fera du numérique un outil de compétitivité pour nos entreprises, indépendamment de leur secteur d’activité, c’est tout un environnement légal, comptable, fiscal qu’il faut adapter. Car le numérique, s’il est levier phénoménal, ne peut pas grand chose lorsque le contexte dans lequel on l’utilise a été créé et pensé pour une économie, une société, un modèle marchand voire un type de production qui aujourd’hui n’existent plus.

L’entreprise ne se numérisera pas plus que ses pratiques managériales, sa manière de procéder dans un cadre conçu pour favoriser le développement du modèle industriel du début du siècle précédent et ses lourds investissements en biens et machines mais inadapté à  l’investissement sur la matière humaine.

L’enseignement : un enjeu majeur pour le numérique.

Et je ne parle même pas des enjeux que tout cela fait peser sur notre système éducatif. Apprendre de nouveaux modes de travail, d’apprentissage, de management d’un portfolio de compétences qu’on fait évoluer au fil de sa vie vs. s’accrocher à  un métier qui peut disparaitre du jour au lendemain. Acquérir une vision de l’économie et de la société qui fera de nos jeunes soit de futurs entrepeneurs de l’économie digitale soit les rendra agiles dans un marché  du travail où l’on doit savoir changer de métier avec fluidité et sans inquiétude. Cela passe plus que par de l’internet des ordinateurs à  l’école. C’est une nouvelle manière d’enseigner, une refonte de la pédagogie et des mode d’étude et de travail. C’est une nouvelle perspective sur l’économie à  des années lumières des caricatures qu’on lit les dans les livre d’économie de lycée. C’est une nouvelle perspective sur l’histoire, la philosophie, les sciences humaines qui doivent préparer nos collégiens et lycéens au monde qu’ils trouveront pour qu’ils se l’approprient et le dominent plutôt que le craindre et le défier.

C’est à  ce prix que se développera une société numérique, ce qui va bien plus loin qu’une industrie numérique. C’est en enjeu social et économique.

Les praticiens utilisateurs du numérique en entreprise auront ils droit de cité au Conseil National du Numérique ?

Alors j’espère voir, dans la composition du notre prochain Conseil National du Numérique, des gens qui ne sont pas dans la conception et la distribution de contenus, qui ne sont pas dans des entreprises de l’économie numérique mais ont besoin du numérique pour transformer leurs “vieilles” organisations et sauront impulser incitations et adaptations nécessaires.

J’espère y voir un DRH, un responsable formation, un knowledge manager, un responsable d’une ligne de business, un directeur de l’innovation voire un DSI…tous ces gens qui sauront dire quels sont les freins à  l’adaptation de leur organisation au monde qui est le notre. Et des gens du monde de l’enseignement également.

Comme le dit Michel Volle

Ce n’est pas faute de parler du « numérique ». Mais justement, ce vocable fait oublier l’essentiel. On parle beaucoup des effets médiatiques et culturels de ces mutations. On parle des problèmes de la presse, notamment. Mais presque jamais on n’évoque les effets sur le système productif.
Les politiques français ne connaissent pas les entreprises.

C’est tout notre problème.

J’espère donc. Mais j’ai comme l’impression que je vais être déçu.