En deux phrases : on ne cesse de se demander s’il existe une vraie dépendance à  l’égard des médias sociaux. Il existe surtout une dépendance de l’Homme, animal social, par rapport aux autres. Pour la satisfaire il est en partie tributaire de certains outils, mais pas nécessairement.

Le sujet revient de manière récurrente. Traité dans les médias ou sous la forme d’une question qui arrive, comme ça, d’un seul coup, au cours d’une conversation ou d’un diner. Sommes nous trop dépendants aux médias sociaux ? Et suivant la compagnie en laquelle je me trouve, je me retrouve souvent dans le rôle du soit disant « social addict » supposé expliquer voire justifier sa maladie aux autres.

Et je n’ai bien souvent rien à  répondre. Et d’ailleurs plus je me creuse la tête sur le sujet plus la seule réponse que je trouve est que la question n’a aucun sens. Ce que j’exprime poliment par… »c’est une question de paradigme ». Non franchement, j’ai beau n’être ni un « Y », ni un « digital native », j’ai même du mal de comprendre le pourquoi de la question.

Bon, essayons d’être un peu constructifs quand même. Déjà  entendons nous sur le mot de dépendance qui peut avoir deux sens (que l’on mélange allégrement). Etre dépendant c’est être tributaire de quelque chose pour faire quelque chose. Comme on est dépendant de sa voiture pour faire un trajet. Mais dépendance peut également être synonyme d’addiction. Ne pouvoir se passer de quelque chose qui n’apporte rien, voire peut être nocif.

Re-posons la question sous chacun de ces angles.

Les médias sociaux ne sont pas indispensables, mais sans c’est plus compliqué.

Est-on tributaires des médias sociaux ? La question est un peu creuse si on ne pose pas celle, préalable, de ce à  quoi ils servent. Avoir des informations sur les sujets qui nous intéressent. Des nouvelles de ceux qu’on apprécie. Et inversement, partager une idée, une réflexion, quelque chose qu’on a vu ou fait avec tout ou partie d’entre eux. Et pour y parvenir les médias sociaux ne sont, comme leur nom l’indique qu’un médium. Car de tout temps ces activités ont été naturelles.

Oui on peut faire tout cela sans les médias sociaux. Nos parents et grands parents envoyaient des lettres à  leurs amis, passaient des coups de téléphone. D’ailleurs ma génération a commencé de la même manière. Et on lisait les journaux et regardait le JT pour avoir des infos. Des revues spécialisées pour des sujets spécifiques. Et on se téléphonait et ou attendait de se recroiser pour se dire « hé tu as lu ça, tu as vu ça », « tu as fait quoi ce week end ? » etc.

Simplement cela prenait du temps. Les occasions étaient plus rares. Parfois, entre temps, le sujet était passé de chaud à  tiède et l’échange perdait de son intérêt. Et puis cela se prêtait peu aux échanges courts. Passer 20 coups de téléphone pour rester 10 secondes en ligne ça n’a pas de sens. Pas plus que d’envoyer 30 lettres de deux lignes. Et lettres et appels téléphoniques étaient des intéractions de « un à  un », pas de « un à  plusieurs », ou « plusieurs à  plusieurs ».

Alors dépendants ? Je ne sais pas. Une chose est sure, on peut faire autrement mais ça va être plus long, plus cher et on va perdre des occasions d’interagir. Pas vital mais tellement pratique.

De ce point de vue on est aussi dépendants des médias sociaux qu’une personne vivant au 20e étage d’un immeuble de son ascenseur. On peut vivre sans mais forcément ça sera plus compliqué.

Ca n’est pas les médias sociaux mais la mobilité qui a changé notre relation à  l’espace et aux autres.

Et du coté de l’addiction alors ? C’est d’ailleurs souvent le sens qu’on sous-entend par dépendance. La preuve, tous ces articles sur « comment déconnecter pendant les vacances » etc. Après tout c’est vrai…pourquoi nous jetons nous sur nos mobiles à  la moindre seconde de libre ? Peut être justement que la réponse est davantage dans le mobile que dans le média social.

C’est la généralisation des smartphones et de l’internet mobile qui a changé les choses. Non en rendant les gens addict mais en permettant de meubler les moments faibles : transports , files d’attentes, en prenant son café, en attendant quelqu’un. Mais est ce que ça permet de conclure à  une addiction ? Que faisait on avant ? On lisait la presse, un livre, on s’ennuyait ?

Cela relève également de la gestion de l’attention et d’une certaine forme de multitasking. Gestion de l’attention car l’individu va la déporter vers ce qu’il a de plus intéressant sous la main. Les téléphones sortent peu pendant un bon film, une conversation intéressante, un bon match. Par contre lorsque la situation manque d’intérêt, est ennuyeuse, l’attention fuit. Rien de nouveau non plus. Avant c’était simplement moins visible, faute de périphérique on se perdait dans ses pensées. Là  on a une alternative. Mais que quelque chose de plus mobilisateur ou intéressant se passe, le téléphone retourne dans la poche. Quant au multasking c’est également la possibilité de garder un oeil sur un sujet tout en étant avec les autres ou en ayant une autre activité principale.

La mobilité permet de mobiliser son attention sur ce qui nous intéresse

Ce qui peut ressembler à  de l’addiction serait plutôt le résultat du fait de ne plus être contraint par le moment et le lieu où l’on se trouve. Avant on faisait avec ceux qui étaient autour de nous. Pour le meilleur ou pour le pire. Aujourd’hui, comme me le disait dernièrement un « millénial », on peut être en permanence avec ceux avec qui ont veut. Dit avec ses mots « si tu es avec moi et que tu m’intéresses je suis avec toi. Si t’es pas intéressant je retourne voir des gens avec qui je veux être. Ils sont tout le temps avec moi…en tchat, sur Facebook ou Twitter ». Un peu cru mais tellement réaliste.

Si addiction il y a elle ne concerne pas l’outil ou le média. Elle concerne le fait d’être avec ceux avec qui on veut être à  un moment donné, ceux qu’on veut écouter, lire, à  qui on veut parler. Ce qui me ramène à  la réflexion que je me fais souvent quand on parle de « déconnecter pendant les vacances ». Pourquoi donc ? Je ne vois pas pourquoi, parce que je suis en vacances, je vais me couper de ceux que j’aime, de mes amis. Pourquoi lcher Facebook…et leur envoyer des cartes postales et attendre un mois pour partager avec eux ce que j’aurais pu partager en direct. La question de « lcher » le média me semble donc totalement dénuée de sens. Par contre on va « consommer » des informations différentes, porter son attention sur d’autres sources et sujets. De la même manière qu’on n’emporte pas forcément en vacances les mêmes livres qu’on lit pendant l’année. Mais couper les médias sociaux pour envoyer des cartes postales et lire la presse papier ça ne veut absolument rien dire.

L’Homme n’est pas addict aux médias sociaux. Il est addict aux autres.

D’ailleurs par expérience, si on « lche » un peu plus en vacances c’est pour d’autres raisons. Prix du roaming quand on est à  l’étranger mais, surtout, parce qu’on y a davantage l’occasion de mobiliser notre attention sur d’autres choses que l’on a voulu, désirées et qu’on attendait. Enfin quand peut avoir les vacances dont on a envie. Sino…

L’Homme est un animal social. Il n’est pas accro aux médias sociaux, il est accro aux autres, à  la découverte. C’est plutôt une bonne chose. Car si on enlève « les autres », plus personne n’a de raison d’utiliser le média.

Je disais donc que c’est une affaire de paradigme. Je vous renvoie à  cette excellente tribune du philosophe Michel Serres sur le changement de monde que nous connaissons. Il nous dit entre autres

Nous sommes en dehors de l’ordinateur. Petite Poucette, elle, vit DANS l’ordinateur. Pour elle, l’ordinateur n’est pas un outil, mais fait partie de ses conditions de vie. Elle est sur Facebook, les réseaux sociaux, son téléphone est branché avec elle€¦

Poser la question de la dépendance c’est être dans un paradigme. Celui ou nous sommes « hors » du réseau. Dans quelques années la question ne se posera plus. On peut discuter le fait que les nouvelles générations aient une utilisation optimale ou pertinente des outils ou du réseau. Mais par contre ils sont dedans. Il ne se posent pas plus la question de l’utilisation de l’outil que nous de décrocher notre téléphone ou allumer la lumière le soir pour lire. L’outil devient un prolongement des sens, de la volonté, de la personne. On ne l’utilise pas, il prolonge simplement l’intention, l’action. On utilise pas d’outil ou de média. On vit. Tout simplement.

Comme l’écrivait Melissa Parrish de Forrester :

Increasingly, “going online” isn’t something we do.   It’s something we are.  Instant access to information and services isn’t just convenient€”it’s how we live our lives.

Si dépendance il y a c’est une dépendance aux autres, à  l’information, à  l’échange. Ensuite certains outils permettent de la satisfaire plus vite et intensément que d’autres. Mais à  moment la question ne concerne plus l’outil mais simplement le monde dans lequel nous vivons et ce besoin d’instantanéité qui est le notre.