Cela arrive une voire deux fois par an : McKinsey nous sort son rapport sur l’état des lieux de la “networked enterprise” (le mots maison pour dire social business, entreprise 2.0, entreprise collaborative et j’en oublie). Et comme à  chaque fois tout le monde se rue dessus. Et comme à  chaque fois on essaie désespérément d’en ressortir quelque chose, confrontés que l’on est à  un étrange paradoxe : plus les choses avancent moins il y en a dire. Même lorsqu’on s’appelle McKinsey.

Le rapport s’appelle donc “Evolution of the Networked Enterprise” et dès le sous titre on apprend qu’il est question d’adoption des médias sociaux dans l’entreprise. Je veux bien entendre ça de n’importe qui, d’un éditeur de logiciel, d’un consultant qui s’est imaginé que sa connaissance de facebook pouvait faire de lui le nouveau Peter Drucker, d’un chef de projet complètement perdu qui a gagné le droit de porter un tel projet dans un concours de circonstances. Mais pas McKinsey. A quoi cela sert il d’avoir inventé les 7S pour lier modèle d’entreprise et utilisation d’un type de technologie.

On avait déjà  eu droit à  quelque de similaire avec un titre racoleur promettant des gains de productivité stratosphériques grâce aux technologies sociales….à  condition de changer culture, organisation et process – ce qui en dit long sur l’importance de la technologie dans le dispositif – , voyons si la tendance se poursuit.

Une adoption qui stagne

On nous dit que l’adoption globale continue de grimper. Nonobstant le fait que, une fois pour toutes, je trouve que l’idée même d’adoption est une des plus dangereuses et stupides qui soit car elle fait porter le poids et le risque du changement aux seuls salariés dans  une entreprise qui elle ne se remet pas en cause (et donc peut sanctionner le collaborateur qui suit un discours qui va contre un système qui lui ne change pas), je ne vois pas ici la moindre trace de quoi ce soit qui “grimpe”. Je vois de légères augmentations tendancielles, du quasi sur-place voire un peu de régression.

social adoption

En plus quiconque s’est déjà  frotté à  de tels projets sait toute la différence qui existe entre “utilisation de la technologie par l’entreprise” qui veut uniquement dire déploiement, utilisation par les collaborateurs et utilisation productive par les collaborateurs.

A coté de cela on nous dit qu’en quasiment 2 ans le nombre de “fully networked enterprises” est passé de 3 à  11%. Mais si les chiffres sont mesurés en fonction des technologies utilisées et non pas du mode d’organisation et de travail mis en place il ne veut pas dire grand chose.

Des bénéfices rares au delà  des premiers “quick wins”

Des bénéfices certains…mais qui stagnent.

On pourrait longuement discuter du sujet et de l’effort nécessaire pour qu’un tel projet porte ses fruits. Comme le laissait entendre la précédent étude McKinsey citée au début de ce billet, il faut deux choses – à  mon sens – pour que les bénéfices se réalisent pleinement : un véritable changement systémique et / ou une gouvernance forte.

On est encore loin du premier, ce qui explique qu’après les “quick wins” on soit en recherche d’un second souffle. Quand à  la seconde on voit bien qu’il y a des sujets plus simples que d’autres et qu’il est plus aisé de changer la politique de déplacements que de toucher à  certaines vaches sacrées.

social benefits

 

Quoi qu’il en soit, sur le sujet des “bénéfices”, si je suis un des premiers convaincus de leur potentialité (à  défaut de l’être systématiquement sur la manière dont on nous vend leur réalité) j’aimerai qu’en 2013 on arrête de nous dire “selon la direction….”, “les entreprises / les dirigeants disent que” sinon, à  ce rythme, social business, médias sociaux et entreprise 2.0 mourront de manque de crédibilité par absence de mesure et de traçabilité de la valeur. Comme le disait ce bon vieux Deming :

“In God we trust. All others must bring data” !

Le but n’est pas convaincre moi ou mais pairs mais donner à  des entreprises et des gens “normaux” des outils pour comprendre, valider et piloter. Quoi que de plus normal ?

Percée du mobile et du Big Data

Deux points intéressants et qui ne portent pas trop à  discussion : les usages mobiles vont en croissant ce qui est une bonne nouvelle car reflétant la réalité du travail. Maintenant je ne sais s’il faut se réjouir outre mesure : c’est un retard qui se comble et pas une avancée manifeste. D’autant plus que la notion de mobilité ne semble signifier qu’un portage sur mobile des applications existantes alors qu’il y a tout un paradigme et une proposition de valeur à  réinventer par des usages nouveaux et contextualisés. Mais on en reparlera plus tard.

Pas de surprise non plus coté Big Data : après avoir fait l’éloge du contenu pour le contenu on se dit qu’il y a une valeur et un sens à  tirer d’intéractions s’organisant sur un sujet précis. L’avenir du social est de toute manière certainement dans le décisionnel.

Rien de nouveau sur les risques

On pense toujours à  la fuite de donnée  et la la réputation de l’entreprise. Dans les deux cas un problème qui se règle par la sensibilisation car ce sont davantage des dangers comportementaux que technologiques.

La technologie est elle sa propre contrainte ?

La technologie comme contrainte

Les entreprises voient que les technologies sociales pourraient aider à  supporter de nouveaux process mais qu’il y a des limites dues aux contraintes technologiques dans l’entreprise. Permettez moi de ne pas trop saisir ce point et ce qu’on appelle contraintes technologiques.

Est-ce du au rejet des technologies sociales par la DSI ? Au fait qu’on s’échine à  pousser aux utilisateurs des technologies qui n’ont de social que le discours peu scrupuleux de l’éditeur qui les vend ? Au fait qu’on se rend compte qu’un projet d’urbanisation de long terme est nécessaire ?

Tout cela est légitime mais aurait mérité davantage de détails sur les cas rencontrés. A coté de ça j’aimerais beaucoup rencontrer ces entreprises qui se définissent comme n’ayant aucune contrainte technologique…

Et pour finir sur ce point c’est bien la première fois que j’entends parler des contraintes technologiques comme barrières premières à  un projet de transformation…sauf à  vouloir les faire passer pour le bouc-émissaire facile de l’échec d’un changement qu’on ne veut pas conduire. Sinon, si on voit  la chose comme un projet technologique,  on ne pourra pas s’empêcher de trouver ironique de voir ainsi la technologie érigée en barrière au changement technologique.

Ma conclusion ? Comme je le disais dans le titre de ce billet il n’y a absolument rien de neuf qu’on ne sache pas déjà  ce qui explique, par ailleurs, la stagnation globale de ce type projet (mot visiblement tabou…on préfère faire passer des gains de 1% comme des avancées spectaculaires), les leaders eux-mêmes étant en recherche d’un second souffle. Ce qui par contre me stupéfie est que des maisons aussi sérieuses peuvent continuer à  prendre le sujet sous l’angle de l’utilisation des technologies surtout lorsqu’elles disposent de matrices et méthodologies d’analyse des organisations aussi poussées que les leurs. Ou alors sont ils restés coincés en 2012 ?

Bref vous n’apprendrez rien ici sauf si vous chercher à  vous rassurer et justifier vos propres atermoiements. Pour les autres trouvez les indicateurs que vous voulez faire bouger et alignez vos dispositifs derrière : management, décisionnel, structure, outils… Si vous n’osez pas, effectivement, vous pourrez ressortir ce rapport devant votre supérieur et dire “mais tout le monde rame chef !”.

 

 

 

 
  • http://www.facebook.com/axyome.ux Axyome Ux

    Et oui ça tourne en rond dans le monde merveilleux du Social Business, et quand je vois qu’on ressort joyeusement les exemples de Gore, zappos etc… on se dit qu’effectivement il n’y a rien de neuf…

    • http://www.duperrin.com/english Bertrand Duperrin

      Oui mais alors qu’on sorte Gore (ou Morning Star) me gêne beaucoup moins. Déjà  parce qu’il y a un vrai modèle, une approche structurelle, systémique et pas un réseau social érigé en cache misère d’une boite qui veut pas changer. Au moins ça a du sens.

      Non, ce qui me gêne le plus c’est qu’ils ont vraiment les outils pour monter un scorecard qui tient la route en prenant vraiment en compte le management, le leadership, les modes de décision etc. et qu’ils tombent dans le panneau techno. Disons que j’attends ce type de discours de beaucoup de monde mais pas d’eux. D’un seul coup c’est un mythe qui s’effondre.

  • Arnaud Poujardieu

    Salut Bertrand,
    Cela faisait longtemps que je ne t’avais lu! Toujours beaucoup de plaisir a te lire et suivre l’évolution de ta pensée.
    Je partage ton point de vue.
    Question: Quelle est ta vue en Europe d’Entreprises qui se sont profondément engagées sur le chemin de leur transformation continue, par le déploiement de technologies sociales, lié à  des évolutions des pratiques managériales, et un réel accompagnement des collaborateurs /managers?

    • http://www.duperrin.com/english Bertrand Duperrin

      J’ai plutôt tendance à  voir des entreprises qui ont une vision managériale, qui la mettent en œuvre et font arrivée la technologie après comme accélérateur d’un projet qui a du sens par lui-même. Donc avec un certain décalage entre les phases. Danone par exemple. Il y a également des choses intéressantes chez BASF avec un peu plus de synchronéité entre le management et la techno.
      Mais même si on voir de plus en plus de choses intéressantes au niveau cas (ou des cas bien présentés…) on est loin de la transformation dont tu parles. Finalement tu vois des choses plus intéressantes chez Gore, Semco ou Morningstar mais sans techno.
      A se demander si le problème n’est pas la technologie sociale. Les entreprises qui ont démarré avant qu’elle soit à  la mode ont du faire sans et l’ont adopté en connaissance de cause par la suite. Aujourd’hui la technologie est – malgré elle et les avertissements des éditeurs – le levier dont on pense qu’il va permettre de ne pas s’occuper du reste. D’ailleurs au lieu d’accompagner le changement on fait accompagner l’outil…ce qui est symptomatique.
      D’ailleurs en parlant d’accompagnement le fait même qu’on accompagne l’utilisateur est lourd de sens. Si ton système est cohérent tout est évident pour le collaborateur. C’est davantage le management qu’il faudrait accompagner…mais lui pense que le changement c’est pour les autres.

      Qui a dit qu’on tournait en rond ?