Il y a quelques temps je vous disais que la transformation digitale était une véritable chance pour les RH de reprendre pied sur un sujet vital, un enjeu qui conditionnera la réussite ou le déclin des entreprises pour les décennies à venir. Un billet qui a eu un certain écho auprès d’un grand nombre de mes contacts RH qui y voient non seulement une opportunité mais une obligation. « Si nous sommes absents de ce sujet à quoi servons nous ?« . « Comment peut on prétendre contribuer au succès de nos entreprises si nous abandonnons ce terrain au croisement des évolution sociétales, de l’humain, des modes de travail ? » sont des commentaires que j’ai souvent entendu.

Et, heureusement, comme je l’écrivais, je vois nombre de directions des ressources humaines se positionner proactivement sur le sujet. Pas assez diront certains – et j’en conviens – mais une évolution notable qui va dans le bon sens et qu’on ne peut que saluer.

Début juillet c’était justement un des sujets de  mon intervention au Social Business Forum de Milan. Visiblement le fait de dire que « Transformation Digitale = Social Business + RH » a fait plaisir à une partie de l’audience qui trouvait justement que l’humain restait le parent pauvre de ces évolutions. Avec un bémol : aux dires de mes interlocuteurs et des journalistes avec qui j’ai  pu échanger il semble que la dynamique soit un peu moins forte de l’autre coté des Alpes.

Les RH s’emparent du digital mais trop lentement

S’il semble évident que les RH ont toute leur place dans ce mouvement – et on verra dans de futurs billets à quel point cela est cohérent avec leur cœur de métier – ça n’est pas la tendance naturelle dans nombre d’entreprises et pour cause : d’autres ont pris le sujet avant et il importe de revenir prendre place avec eux sur le devant de la scène. En la matière pas de surprise : c’est le duo CMO (directeur Marketing) – CIO (Directeur informatique) qui mène la danse sans pour autant que les choses soient simples pour eux non plus.

Je me réjouis chaque année à Milan de voir Esteban Kolsky et R « Ray » Wang interpréter leur numéro de duettiste sur les relation CMO-CIO. L’an dernier ils nous avaient montré  l’impératif besoin d’entente et de collaboration entre ces deux personnes car, s’ils vivent dans deux mondes différents avec leurs contraintes propres, ils contribuent tous les deux au même objectif.

Cette année ils ont poursuivi avec l’évolution de chacun, CIO et CMO vers des postes de « Chief Digital Officer » très en vogue à l’heure actuelle. Les titres changent mais le besoin de composer avec des contraintes parfois opposées et de réussir reste. Pour autant, on peut épiloguer longuement sur le fait de savoir qui du CIO ou du CMO prendra le pouvoir sur l’autre, si le Chief Digital Officer les supplantera, s’il sera l’émanation de l’un ou de l’autre, j’ai trouvé qu’il restait un grand absent dans le débat : le DRH.

Les RH à la recherche d’une place entre marketing et informatique

Je me suis donc empressé d’en parler avec R « Ray » Wang pour avoir sa perception du sujet. Et je partage totalement son point de vue : le DRH ne transformera pas les opérations, les métiers, mais il doit créer les conditions pour que ceux dont c’est le rôle le fassent dans les meilleures conditions possible. Son rôle est donc de s’occuper de la dimension culturelle du changement et de former ceux que Ray appelle les « artisans digitaux », ceux qui vont « polliniser » à travers l’entreprise. J’y ajouterai également le volet recrutement et formation : il est urgent de recruter des talents « différents » et de faire évoluer ceux qui sont déjà présents. Comme le disait Einstein, on ne peut pas résoudre des problèmes en gardant l’état d’esprit qui est la cause de leur survenance.
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Alors pourquoi sont il absents du débat ? Moi je verrai bien un DRH rejoindre la discussion CMO-CIO. Mais voilà, après avoir posé la question à un grand nombre de personnes j’ai systématiquement eu la même réponse : à de rares exceptions près les DRH risquent fort de laisser passer le train. Soit parce que la direction ne les laissera pas prendre le sujet soit parce qu’ils ne le veulent pas, quelle qu’en soit la raison (incompréhension, peur de sortir d’un territoire maitrisé et connu, manque d’intérêt…). Tant qu’on continuera de parler de ressources humaines et de définir leur rôle en fonction de cela et qu’on ne parlera pas de « People Officer » il sera difficile de franchir le pas.
Ne pas oser, ne pas se remettre en cause, ne pas essayer est finalement quelque chose de confortable pour une fonction dont, ne le perdons pas de vue, une partie de la mission est hautement critique d’un point de vue social et légal.
Maintenant quel est le risque de ne pas le faire ?
Pour l’entreprise avancer sans ses RH est finalement moyennement risqué. D’autres prendront de toute manière la place. Et pour ce qui est de la composante humaine de la transformation digitale elle sera de toute manière prise en compte : des profils RH ou avoisinant rejoindront la direction digitale au lieu de rejoindre la DRH et c’est tout. Cela engendrera nécessairement quelques frictions, une partie du travail qui relève du « pur RH » sera plus compliqué à réaliser mais au moins on avancera et c’est mieux que rien.
Maintenant quel est le risque pour les RH ?
Les RH font aujourd’hui face à la même injonction que les DSI il y a quelques années. « Cessez de ‘juste’ faire tourner la machine mais montrer votre contribution à la stratégie de l’entreprise, à son exécution ». « Devenez un fournisseur de solution, ayez une approche de service ». « Montrez la plus-value que vous nous apportez ». Les DSI ont, parfois non sans difficulté, pris ce virage vital pour éviter de devenir inutiles ou, en tout cas, d’être perçues comme telles.

Si les RH ne s’occupent plus du vivant, qui va le faire ?

Que pensera un PDG d’une telle inertie sur le sujet ? « On parle de réinventer le travail, de mobiliser et développer les talents à une échelle jamais vue dans l’entreprise, on parle de reinventer la manière dont on acquiert et transmet les savoirs, on reconnait que les collaborateurs sont aujourd’hui les premiers ambassadeurs, la voix de l’entreprise, la transformation de notre culture, de notre manière de penser et nous comporter est vitale, il nous faut des profils différents, il y a un risque d’exclusion par le manque de ‘littératie digitale’ et vous que faites vous ? Vous assurer que le système fonctionne comme il fonctionnait dans les années 80 ? Qu’il ne dévie pas ? Qu’on soit à l’abri du changement alors que notre environnement nous dicte de bouger et nous adapter en permanence ? ».
Quotation-Nicholas-Negroponte-living-computers-Meetville-Quotes-207674Nicholas Negroponte du MIT Media Lab nous dit quelque chose qui abonde dans ce sens. L’informatique n’est pas une affaire d’ordinateurs, c’est simplement notre vie.
Question légitime d’un PDG : si les ressources humaines ne s’occupe pas du « vivant » dans l’entreprise qui va s’en occuper ? Et si elles ne s’en occupent pas à quoi servent elles ?
Suite de mon échange milanais sur le sujet.
Les ressources humaines ont donc leur rôle mais jouer mais risquent fort de ne pas sauter sur l’occasion et voir un Chief Digital Officer ou autre prendre en charge la dimension humaine d’une transformation qui est, avant tout, culturelle et comportementale.
Quid du futur des RH à ce moment ? Le déclassement. Comme me le disait Ray Wang « les RH sont inamovibles en raison de leur rôle relatif à la conformité légale« . Par contre la personne en charge risque fort de passer du rôle de Vice-Président à celui de simple directeur ou responsable, de perdre sa place dans les plus hautes instances. Pour reporter à qui ? Vraisemblablement au directeur financier.

Les RH : premiers déclassés de l’ère digitale

Alors qu’on a depuis des années les yeux rivées sur la lutte entre le marketing et l’informatique, la première fonction qui risque le déclassement à l’heure du digital est la fonction RH.
Je ne pense pas que quiconque puisse s’en réjouir et ce serait même dramatique. Pour autant ce n’est pas faute d’avoir tiré la sonnette d’alarme depuis de nombreuses années. Maintenant les RH sont en face d’une porte. Mais elles seules peuvent décider de l’ouvrir ou non.
Je vous laisse avec cette excellente vidéo de Jamie Notter qui exprime à la perfection un ressenti et une crainte largement partagées. A chacun d’en faire ce qu’il en veut.