C’était la grosse rumeur de 2014, devenue réalité en 2015 : Facebook lance la version entreprise de son réseau social grand public, nommée Facebook At Work.

De quoi s’agit il ? D’un réseau social d’entreprise qui ne reprend ni plus ni moins que les fonctionnalités et le « look and feel » de Facebook. Il est disponible via une application mobile dédiée ou via le site principal Facebook.com sur lequel les entreprises peuvent se créer leur réseau social interne avec des identifiants spécifiques ou permettre à leurs collaborateurs de partir de leurs comptes existants.fbwork_press_newsfeed

J’avais déjà partagé à l’automne dernier ce que je pensais d’une telle initiative et ce produit me semble confirmer les craintes que je pouvais avoir au début.

Que propose Facebook At Work ? Ni plus ni moins que ce que propose Facebook. D’aucuns y voient les prémices à un développement d’usages nouveaux, moi les signes annonciateurs d’un accident industriel.

Facebook at Work n’est ni plus ni moins qu’un immense fil conversationnel qui semble aujourd’hui convenir à la plupart de leurs utilisateurs. Pour autant, l’histoire de ce marché nous montre une chose : ce qui convient à Monsieur Durand dans sa vie privée ne convient pas à Monsieur Durand une fois qu’il rentre dans son bureau.

Le simple fil conversationnel ne convient plus aux entreprises

Les réseaux social d’entreprise sont une catégorie vaste et très hétérogène. Cela va du simple fil de conversation à des outils beaucoup plus structurés et structurants et à même de gérer à la fois des questions de process et de gouvernance de l’information. Pour simplifier la chose, les premiers sont simples d’appréhension et faciles à adopter mais ne permettent pas des usages orientés tâches, métiers, process et ne rassurent pas sur la gouvernance d’un certain nombre d’assets et de risques. Les seconds sont plus compliqués à prendre en main mais sont à même d’adresser des vrais besoins d’entreprise.

A ce jour personne n’a trouvé le bon « mix » entre les deux et je ne suis pas convaincu qu’il existe. On fait simple ou on fait riche mais simple et riche c’est compliqué. J’ajoute que la complexité et la diversité des situations en entreprise ne peut se contenter d’un « one size fits all » qui va obliger tout le monde à se conformer à sa philosophie. Il faut quelque chose capable de se greffer sur chaque besoin et donc une richesse qui est, à prori, un frein à une utilisation spontanément intuitive.

Reconnaissons toutefois une qualité aux fils conversationnels : ils sont parfaits pour faire les premiers pas quitte à les jeter ensuite , lorsqu’on se rend compte qu’on ne peut qu’y converser et pas y travailler et que l’information qui y est mise est quasiment inretrouvable par la suite.

La simplicité des outils personnels n’est pas toujours gage de réussite en entreprise

Mais ce créneau est déjà encombré. Le meilleur exemple d’ailleurs en est Yammer qui au fil des années s’est largement enrichi pour passer du rang d’outil pour débuter au rang d’outil pour travailler et manager (tout en sachant qu’il s’inscrit dans la gamme plus large des outils Microsoft pour ceux qui veulent des usages plus avancés). Facebook At Work n’apporte rien par rapport au Yammer d’il y a 7 ans. Pire, il est loin d’apporter ses garanties en termes de sécurité de l’information. En gratuit, en freemium ce créneau est saturé et les seules cibles possibles pour Facebook sont les comptes n’ayant pas l’intention de payer (ou peu), une ambition des plus limitées et ne faisant aucun cas de la sécurité de leur patrimoine informationnel. Ca existe mais ça ne va pas changer le monde.

Quant aux plus ambitieux et regardants ils iront (ou sont déjà) chez IBM, Jive ou Microsoft ou SAP et ne sont pas concernés.

La conversation isolée du document et du métier cela ne marche pas

Le fait que – semble-t-il – la création d’un compte relève de l’entreprise et non des salariés pourrait sembler une bonne chose en termes de gouvernance mais va de fait priver Facebook des initiatives « pirates » initiées par les salariés qui ont fait le succès de Yammer en son temps. Et qu’en est il de la connexion avec l’annuaire d’entreprise et les autres application du poste de travail ? Pas à l’ordre du jour aujourd’hui et même si ça le devenait je ne vois pas beaucoup d’entreprises envisager de connecter leur LDAP et leurs applications critiques à Facebook. Souvenons nous bien que la conversation isolée du document et du métier cela ne marche pas.

Pour le reste et comme je le disais dans mon billet précédent, Facebook at Work peut avoir des arguments et un savoir faire à faire valoir. Mais là encore le moins qu’on puisse dire est que nous n’avons aucune garantie du fait que ce qui contribue au succès d’un outil grand public ne devienne pas une cause d’échec dans l’entreprise (pas assez spécifique, contenus trop filtrés, absence d’un search descent…).

Un gros problème de gouvernance pour Facebook at Work

Par ailleurs – mais attendons d’en savoir davantage sur le fonctionnement du produit – je suis curieux de voir l’articulation au sein d’une même application des activités personnelles et professionnelles. Qu’une et une seule fois un collaborateur se trompe de canal au moment de partager une information et c’est toute la confiance en l’outil qui tombe (et quand on voit à quel point ce sujet est sensible même au sein de plateformes dédiées à l’entreprise…). Et s’il est possible de passer facilement d’un environnement à l’autre est-ce que les collaborateurs ne vont pas passer davantage de temps sur leur timeline personnelle que professionnelle (ce qui peut être une bonne idée pour Facebook en termes de monétisation ceci étant…).

Venons en justement au business model, encore inconnu à ce jour. Peut être payant, peut être pas on verra. Dans le premier cas « combien » ? Ca n’est pas le jour où on a 5000 collaborateurs sur une plateforme qu’on se pose la question du prix. Dans le second « quelle est le contrepartie »…et là je doute qu’elle fasse plaisir aux entreprises.

Ma conclusion pourra sembler dure mais je rejoins en tout point ce qu’en dit Frederic Cavazza.  Un outil pauvre, qui arrive avec 5 ans de retard et qui a tout l’air d’une erreur de casting. Je ne vois pas trop qui cela peut intéresser aujourd’hui en dehors d’une expérimentation jetable. Trop de zones d’ombres et d’insuffisances ne font pas du produit une alternative viable pour une entreprise « sérieuse » dans le cadre d’une démarche pérenne.

Facebook at Work : un cheval de Troie pour ramener Facebook sur le poste de travail ?

Pour autant cela ne veut pas forcément dire que l’idée soit mauvaise pour l’entreprise de Mark Zuckerberg :

– un coût de développement quasi nul

– la possibilité de tester un marché à zéro frais

– sur un malentendu faire « déblackilister » Facebook par les entreprises, capter du trafic perso sur du temps pro et ainsi obtenir de nouveaux leviers de monétisation. Bien que vicieuse cette hypothèse me semble des plus crédibles.

Bref, Facebook a les moyens de tenter des choses en attendant de voir ce que cela va donner. Le problème c’est que ça n’est pas le cas de ses clients.

Facebook a peut être les moyens de changer les choses en termes de collaboration d’entreprise. Mais pas avec ce produit en l’état.

 

 
  • L’accès au graph mondial (FB représente combien de milliards de users déjà ?) me parait être un argument de poids qui va au delà de la simple intégration d’un outil au contexte métier.

    • Et bien justement ça serait plutôt un désavantage. Les entreprises veulent « leur » graphe. Si tu commences à faire un graphe interentreprise ça va faire hurler sur la privacy et ça n’est pas acceptable d’un point de vue compliance.

      Il faudrait justement que je me penche sur la question mais légalement parlant c’est même borderline (je crois même que ça tombe sous le coup des futurs réglements européens en la matière).

      Bref c’est l’exemple type du truc qui a de la valeur pour une plateforme grand public mais qui ne marche plus en entreprise.

      • L’aspect privacy ne me parait être qu’un point technique.

        Mais dans les faits, personne ne peut totalement contrôler son graphe (les stakeholders ne sont pas qu’interne non ?).

        Par exemple un LinkedIn échappe déjà et ne peut qu’échapper aux entreprises (malgré toutes les bonnes volontés ou réglementations du monde).

        • Mais linkedin est utilisé à titre individuel et n’est pas un outil de travail, de collab, de stockage et partage de documents interne. Utiliser un graph global pour te faire des recos dans un outil réservé à tes collaborateurs c’est juste le meilleur moyen de te faire jeter par la fenêtre par l’IT, le légal voire les deux de concert.

          • Bien au contraire, c’est un outil de travail. On prospecte, on recrute, on fait du business sur un réseau type LinkedIn. Tout comme on peut atteindre ses clients sur Facebook ou Twitter, voir même sur le blog de Bertrand Duperrin 🙂

          • Mais ça n’est ni un outil d’organisation, ni de gestion de projet, ni de gestion des savoirs et de l’information stratégique de l’entreprise. Il n’est simplement ni pensable ni sérieux qu’un fournisseur de service soit capable d’identifier les sujets chauds de ton entreprise, ce sur quoi travaille chacun etc et, en tout cas, de faire bénéficier ses autres clients de ce savoir, même de manière anonymisée.
            Si tu prends l’exemple de Yammer par exemple, le graph joue son rôle mais seulement en se basant sur l’analyse de ce que font les collaborateurs d’une entreprise. Si on enrichit ça avec les comportements des utilisateurs d’autres entreprises le produit disparait du radar des entreprises direct.

          • Bien évidemment ! Là où on se rejoins c’est que l’interne (avec toute la sécurité/confidentialité associée) prévaudra toujours pour les données / apps métier. Mais pas sur la capacité que pourront avoir les entreprises à s’interconnecter aux grands hubs mondiaux que sont les grands réseaux type LinkedIn ou Facebook (car tout le monde y est, ça me parait aussi simple que ça).

            Exemple typique vu en début de semaine. Une entreprise de 5.000 personnes qui veut embarquer un « gros » client dans son RSE. Le plan est finement ciselé mais le jour de l’annonce, fin de non-recevoir = le client impose SON réseau social. Clap de fin, le graph et la data leur échappe.

            Où et comment s’interconnecter ? partout et nulle part à la fois ? Ça parait insoluble vu comme ça, mais au final les seuls points de rencontres (places neutres) me paraissent être ceux qui concentrent le plus de « nœuds » de ce fameux graph global.

          • Donc pour en revenir à FB, dès lors qu’ils vont avoir des clients entreprise il va falloir rendre le graphe étanche, séparer tes activités pro de tes perso et ne se servir que du graphe de ta boite pour faire des recos et analyses dans l’espace de ta boite. Je n’y avais pas pensé avant que tu l’évoques mais je ne suis pas sur qu’ils amènent toutes les garanties sur le sujet.

            Sur le sujet de la collab interentreprise (qui pose un autre pb que FB), ça me rappelle quelque chose : http://www.duperrin.com/2013/09/27/collaborer-avec-ses-clients-partenaires/

          • Oui là dessus, Facebook reste Facebook. Côté éthique on a vu mieux 🙂

            Merci le lien. Les conclusions de ton article résume tout.