Maurice Levy, le patron de Publicis, a trouvé la formule qui fait mouche. Tout le monde a peur se se faire Ubériser, nous dit il. L’image est forte et parlante : on imagine bien une horde de barbares assiégeant un marché, rentrant en force et délogeant les seigneurs installés. Un jour on se réveille et on se rend compte qu’on n’est plus le roi du château et que les pillards ont volé meubles et vaisselle pour aller s’installer plus loin, soutenus qui plus est par les vassaux et habitants d’hier.

Une image parlante mais qui, a mon avis, introduit un biais et ne reflète pas fidèlement la réalité. Elle suggère que l’initiative de l’attaque vient de l’extérieur, des barbares, de Uber et de ses homologues dans différents secteurs d’activités. Il y aurait donc d’un coté l’assaillant et de l’autre la (pauvre victime).

Personne n’a été ubérisé. Ils se sont ubérisés eux-mêmes

Si on reste sur le cas Uber Vs Taxis que s’est il passé ? Une entreprise attaque un marché avec deux éléments différenciateurs conduisant à une meilleur expérience pour le passager .

– une meilleure voiture et des chauffeurs aimables

– une application de réservation fondée sur la géolocalisation

Bien sur il y a d’autres choses mais relèvent du back-office, de la manière d’optimiser le système. Mais vu du client il n’y a que ces deux points. Le reste compte dans le modèle mais est invisible par le client).

Ce sont les deux éléments, les deux armes qui ont permis à Uber d’enfoncer la porte du château des taxis, les deux seuls choses qui séparent Uber d’une compagnie de taxi traditionnelle. La compagnie de taxi aurait-elle pu utiliser la géolocalisation avant ? Oui. Améliorer son niveau de service ? Oui. Cela aurait entrainé la remise en cause de certains de leurs métiers, des efforts et quelques grincement de dents mais elle aurait pu faire Uber avant Uber. Non sans quelques heurts mais, a posteriori, ça n’aurait été rien par rapport à ce qu’elles ont du endurer après.

Qu’est ce que cela veut dire ? Que Uber n’a rien attaqué et que les barbares n’ont pris aucun château par la force. Les portes étaient ouvertes, le pont levis baissé et, à la limite, un panneau leur disait « entrez c’est ouvert, buffet gratuit à l’intérieur ».

Non, personne ne s’est fait ubériser, ils se sont ubérisés eux-mêmes par leur inaction. Rien ne sert de montrer du doigt l’agressivité (pas toujours bien placée) du nouveau maître du château, mieux vaut aider ceux qui ont encore le leur à faire preuve de moins d’incurie.

Il n’y a pas eu d’assaillant, que des défaillants. Il ne sert à rien d’éviter de se faire ubériser (attitude défensive) mais, au contraire, il faut éviter de s’ubériser soi-même (attitude proactive).

Uber (et d’autres) ne sont pas le déclencheur d’une révolution, ils sont le résultat de l’incurie de ceux qui ne voulaient pas sortir du status quo. Nuance. En droit on dit que nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. En affaires c’est la même chose et le responsable de la situation n’est pas forcément celui que l’on désigne.

Seuls les emplois sont ubérisés

Finalement, au niveau du modèle, rien ne change. Ou peu. Un (quasi)monopole en remplace un autre dans une économie qui, quoi qu’on en dise, ne se désintermédie donc pas. Un nouveau monopole mais avec un effet de levier plus grand qui lui permet, justement, une gestion différente de son back-office et, en premier lieu, de sa force de travail.

A la différence des grandes entreprises la force de travail, elle, n’est coupable d’aucune légèreté. Elle a exécuté le modèle en suivant consciencieusement les règles. Mais, elle, a été largement Ubérisée et on n’en perçoit pas forcément à quel point et toutes les implications que cela va avoir.

Notre économie se transforme et il doit en aller de même de notre modèle social. Pour autant à l’heure où la réinvention des modèles économiques semble passer par la généralisation d’une culture de barbares, ne faudrait pas oublier de prendre en compte l’impact de ce qui est davantage qu’un changement de seigneur mais un changement de statut pour tous les ouvriers du château.

Crédit Photo : Barbarian Horde by Danomyte via Shutterstock