Les montres connectées n’ont rien de neuf mais l’arrivée de l’Apple Watch braque les lumières sur ce marché. Entre l’enthousiasme des uns et le scepticisme des autres on voit bien que l’outil ne fait pas encore l’unanimité. La montre intelligente sera-t-elle un virage majeur de la digitalisation de nos vies ou une des premières déceptions de l’économie connectée ?

La montre connectée : un écran déporté du smartphone

Si je devais donner une définition un peu brutale de la montre connectée c’est qu’il s’agit d’un écran déporté du smartphone. Ni plus ni moins.

La montre est dépendante du téléphone à de multiples points de vue. D’abord elle ne peut fonctionner seule mais connectée au téléphone qui sert de point d’accès à internet. Ensuite il n’y a pas d’application « montre » sans application « téléphone », la seconde alimentant la première. Ensuite – et ça n’est pas le moindre sujet – c’est la durée de la batterie du téléphone qui détermine le potentiel de connectivité de la montre : une fois le téléphone hors service la montre connectée n’est plus qu’une simple montre.

Bref vous n’aurez sur une montre que ce que vous aurez au même moment sur le téléphone. Ni plus ni moins. Ce qui va changer est simplement la mise en forme, l’expérience et l’actionnabilité du message sur lequel reposeront des cas d’usage qui feront (ou non) la valeur ajoutée de la montre par rapport aux dispositifs existants.

La montre connectée : pratique mais pas irresistible

De ce point de vue on ne peut pas dire que les applications proposées aujourd’hui  – et sur l’Apple Watch pas plus qu’ailleurs – ne créent une vraie révolution de l’usage. Je conçois parfaitement que ça soit plus pratique dans certains cas : plus besoin de sortir son téléphone, on a sa montre tout le temps dans les yeux. Mais de là à être irresistible il y a un pas qui n’est pas encore franchi. Autant les smartphones ont montré des cas d’usage qui ont rendu les anciens téléphones mobiles obsolètes, autant ici nous sommes dans l’amélioration incrémentale : on améliore à la marge sans pour autant révolutionner. Si votre téléphone tombe en panne vous avez de gros problèmes, si votre montre tombe en panne vous pouvez largement survivre voire remettre sa réparation aux calendes grecques.

La montre connectée : meilleur capteur que récepteur

Il y a aujourd’hui deux fonctionnalités clé dans une montre connectée : récepteur et capteur. En tant que récepteur elle reçoit des informations qu’elle affiche. En tant que capteur elle génère des données qu’elle envoie, avec des cas d’usage spécialement évidents dans le domaine de la santé et du bien être. Il faut reconnaitre qu’aujourd’hui son seul usage différenciant est dans le second domaine.

Pour ce qui est de la fonction récepteur, en plus des limites liées au jumelage avec le téléphone, vont également se poser les questions liées au filtrage de l’information et à la batterie. Vous imaginez bien que recevoir un ou deux signaux par minute sur sa montre n’est pas supportable. Gérable sur un téléphone qu’on consulte régulièrement mais pas pour quelque chose qui est sous nos yeux en permanence. D’ailleurs, dans le cas de l’Apple Watch, on nous dit bien qu’il faudra faire le tri et ne pas rediriger tous les messages sur la montre. Il y a donc un juste milieu à trouver entre la proposition de valeur (l’information sous les yeux) et son usabilité (surcharge informationnelle). En ajoutant un troisième paramètre : plus il y aura de messages relayés plus l’impact sur les batteries des deux appareils est fort, ajoutant  un problème déjà majeur même en l’absence de montre.

Ne pas oublier qu’on a deux poignets

Pour la fonction capteur on peut se passer d’une connexion temps réel pour peu qu’on synchronise 2, 4 ou 6 fois par jour, ce qui est suffisant pour tout le monde. Et la valeur ajoutée en termes de services est évidente. Oui mais voilà. Ce terrain est déjà pris par des bracelets spécialisés qui ne font que ça et le font bien, avec des contraintes énergétiques moindres qui plus est, et dont la fonction « connectée » ne met ni la batterie du téléphone celle de la (vraie) montre en danger. Cela fait deux appareils ? Une « vraie » montre et un bracelet, plus discret ? Cela tombe bien, on a deux poignets.

Personnellement mon choix est fait : ce sera une vraie montre plus un bracelet. Quitte a investir autant privilégier quelque chose de beau et d’authentique (et comme on me le faisait remarquer cette semaine, la montre est seul bijou que porte un homme, c’est le seul « slot » disponible. Donc si on veut se faire plaisir…).

La montre connectée sera un succès…mais quel succès ?

Pour autant je pense que la montre connectée sera un succès. L’attrait de la nouveauté en général, la curiosité, un marché boosté, ne le nions pas, par le pouvoir marketing d’Apple et la volonté des marques et éditeurs d’applications de ne pas rater ce moment clé, quitte à ne pas être innovants dans l’usage. Il va s’en vendre et il va s’en vendre beaucoup. De quoi mettre suffisamment le marché en mouvement pour qu’il puisse tenir jusqu’à de vrais use case irrestibles arrivent, jusqu’à ce qu’on ait géré la question des batteries, jusqu’à ce qu’on puisse s’affranchir du téléphone. Et là le marché reprendra un second souffle.

Mais cela nous demande également de réfléchir à ce qu’on appelle « succès commercial » sur ce créneau très précis.

Quelle est la taille du marché ? On touche aussi bien les possesseurs de montre que les non possesseurs. Pour autant si tout le monde a besoin d’avoir l’heure tout le monde n’a pas besoin d’une montre (il y a le téléphone) et dans ceux là tout le monde n’a pas besoin d’une montre connectée. De manière générale, en ce qui concerne les objets connectés (hors smartphone) je pense qu’il va falloir relativiser les critères de succès. Passé le téléphone, on s’attache à des niches plus ou moins grande et il ne faut  pas s’attendre à des succès aussi massifs que pour les produits élémentaires comme le PC ou le smartphone. La montre est peut être la plus grande de ces niches mais, par exemple la balance touche déjà beaucoup moins de monde.

Ensuite il y a la question de la vitesse de renouvellement du marché. Rapide pour le téléphone, plus lent pour les PC. On a vu que les tablettes suivaient plutôt la courbe des PC : le fait qu’il s’en vende moins aujourd’hui ne veut pas dire que le produit n’est pas un succès mais qu’il se renouvelle moins souvent que le téléphone. Quelle sera la vitesse de renouvellement de la montre connectée ? On peut s’attendre à ce qu’elle soit rapide mais pas à 750 euros d’autant plus que contrairement au téléphone elle n’est pas aidée par les remises des opérateurs. Soit il faudra attendre une basse drastique des prix soit ce sera un appareil à renouvellement long. A moins que cela ne se fasse au détriment du téléphone, ce qui n’est pas à exclure non plus.

Enfin il ne faut pas oublier les leçons apprises des Google Glass. Si beaucoup y voient un échec j’ai plutôt tendance à penser qu’on ne regardait pas le bon marché. Les Google Glass ont une valeur supérieure pour des usages professionnels que privés. Il se peut largement que les cas d’usage les plus intéressants, à la valeur ajoutée la plus importante des montres connectées, viennent d’usages professionnels très verticalités.

Bref, la montre connectée sera un succès lors de son lancement, ça n’est pas la question. Le vrai sujet est double :

– combien de temps avant de la rendre vraiment autonome (durée de batterie et jumelage téléphone)

– combien de temps avant l’émergence de cas d’usages irrésistibles qui installeront le marché durablement et accéléreront sa vitesse de renouvellement.

 

Crédit photo : Smart Watch by chanpipat via Shutterstock

 
  • Nicolas Lozancic

    Bonjour,
    Lecteur assidu, je vous remercie pour la multitude d’informations que vous partagez régulièrement.

    A propos des montres connectées, une ou deux remarques.
    Certaines sont autonomes, et embarquent le cas échéant une carte SIM, et ne dépendent alors pas d’un téléphone. Mais elles se plaisent à échanger avec ces derniers, nous parlons d’objets connectés, et nous ne pouvons que souhaiter qu’ils interagissent mutuellement. Faut-il souhaiter à un objet connecté de ne plus l’être ?

    Les applications sont encore limitées, c’est vrai. Des versions « compactes » d’applis que nous connaissons déjà. Mais où placer la date de naissance des montres connectées, quand Apple en un seul week-end dépasse le volume de ventes de tous les autres fabriquants réunis (Samsung, Sony, LG, etc), sur plus de 4 années ? La montre connectée n’est-elle pas née le 10 avril dernier ? Question qui flirte avec la polémique, je l’avoue. Peu importe, nous voyons arriver des applications si ce n’est dédiées à ce terminal porté au poignet, qui les prennent nativement en charge. L’exemple de Car-Net de Volkswagen, ou de la collaboration très étroite entre Audi et LG, en sont des exemples très récents.

    La connectivité n’est pas non plus incompatible avec la tradition horlogère. Frédérique Constant, Tag Heuer, IWC, et d’autres encore vont proposer leurs modèles cette année pour la plupart d’entre eux.

    Je ne souhaite pas formuler un avis définitif à ce jour, c’est trop tôt. Mais vouloir une indépendance de la montre connectée, peut se transposer à thermostat connecté, au cuiseur connecté, au porte clé connnecté. Pourquoi finalement ?

    Nicolas

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