L’économie des données tout le monde en parle mais finalement peu la font vraiment. Entre ceux qui ont conscience du sujet mais ne savent pas par ou le prendre, ceux qui sont englués dans leur complexité interne et un cadre légal qui n’aide pas à l’innovation les raisons en sont nombreuses.

Aujourd’hui j’aborde ce sujet avec Mouloud Dey, Directeur Business Solutions chez SAS, notamment dans la perspective de la Loi Numérique.

Bertrand Duperrin : L’économie des données est un enjeu majeur pour les entreprises aujourd’hui et demain. Tout le monde en parle mais pour autant on a l’impression que cela peine à se concrétiser. Qu’en pensez vous ?

Mouloud Dey : Tout le monde est conscient que les données ont de plus en plus de valeur. Les entreprises en ont d’ailleurs accumulé sans rien en faire pendant des années.

Elles ont d’ailleurs intérêt à sortir du périmètre de leur SI pour prendre des données à l’extérieur car la vraie richesse vient de la confrontation des données internes et des données externes.

BD : Sont elles vraiment si peu utilisées que cela ?

MD : Parlons d’abord des données internes, celles qui sont présentes dans le SI. 90% sont mal ou pas utilisées. Tout le monde fait de la relation client mais on continue à recevoir la même offre ou le même courrier en trois exemplaires.

Le gros problème des entreprise réside dans leurs silos : plusieurs départements ont des données sur le client mais ils ne consolident pas et ne collaborent pas entre eux.

Des données enfermées dans des silos sont des données sans valeur

Au delà de ces données « historiques », d’autres données sont devenues disponibles : données personnelles sur le consommateur, données mobiles comme la géolocalisation, données techniques comme l’internet des objets (pas l’IoT grand public mais l’industriel, celui des capteurs et senseurs…)

Mais jusqu’à présent on a rien consolidé. Le terme Big Data a été totalement galvaudé car au final les entreprises ne se sont pas posées la question essentielle qui est celle du partage de données entre acteurs de domaines différents.

BD : Pouvez vous me donner un exemple ?

MD : Par exemple, quand on est banquier, il peut être utile d’avoir des informations de géolocalisation des paiements. A l’inverse, quand on est opérateur on pourrait avoir intérêt à avoir une vision des paiements effectués via le mobile.
Alors bien sur cela pose la question de la réglementation sur l’utilisation des données personnelles : il faut a minima informer les gens et obtenir leur consentement. Mais il faut avoir conscience que tant que rien n’est fait dans le domaine on laisse les rouleaux compresseurs US et chinois avancer et qu’eux ne posent pas autant de questions que nous.

 

BD : On voit quand même de telles initiatives de partage dans le marketing,  une des plus connus étant celle entre Starwood et Amex. Par contre ça a l’air plus rare au niveau opérationnel ?
MD : Effectivement, il y a un vrai blocage sur le partage des données opérationnelles internes. L’information est le pouvoir alors déjà qu’on ne partage pas en interne, on ne va pas partager avec d’autres entreprises. Au final cela crée un problème de management car on prend des décisions à l’instinct et pas en fonctions de données.
Derrière cela c’est un problème culturel qui se pose : un décideur doit s’appuyer sur des données et savoir partager des données.
C’est finalement le propos de la transformation numérique : partager les données.

Il faut partager les données en interne et en externe mais cela se heurte à des barrières culturelles

Le second enjeu, après l’interne, c’est de partager les données avec le secteur d’activité d’à coté . Bien sur cela pose des questions sur qui doit, par exemple, posséder l’information sur le paiement : la banque, l’opérateur, un tiers comme Amex ? En attendant, pendant qu’on se pose ces questions de légitimité, Apple et Google avancent.
Il y a une vraie urgence car si les acteurs ne réagissent pas il y a risque fort qu’ils se voient dépossédés de leur cœur de métier.

BD : C’est dans ce contexte qu’arrive la Loi Numérique.

MD : Cette loi a le mérite d’exister et de poser des questions, notamment sur le consentement. Elle ouvre le débat. Pour autant je ne suis pas sur qu’il faille une loi. En effet il faut des mois pour faire une loi et une fois adoptée elle va rester là, en place, figée pour 5 ans, 10 ans…. alors que les acteurs, eux, avancent beaucoup plus vite. Ils vont l’exploiter, exploiter ses brèches, la contourner alors que la loi va figer pendant des années la capacité des entreprises françaises à s’adapter.

Une loi numérique c’est bien mais elle doit évoluer à la vitesse de la société et du business

De manière générale la réglementation est en retard sur ce qu’on vit au quotidien et c’est dommage car elle pose un cadre intéressant en renforçant la CNIL sans brider l’innovation. Un Google va la trouver contraignante mais elle a le mérite de poser un cadre que je juge indispensable à la mise en circulation et au partage des données. En théorie, par exemple, une entreprise qui a une activité de banque et une d’assurance ne doit pouvoir partager ses données entre ces deux activités…enfin en théorie.  Mais, je le répète, son grand défaut est que le monde va plus vite que le législateur.
De plus ce sont des législations locales alors qu’elles devraient être transnationales. Le cadre d’utilisation et de circulation des données est un enjeu majeur dans une société mondialisée. Au delà c’est même un sujet de cyber-sécurité.
Une loi Française qui n’est pas partagée avec nos collègues européens, américains, voire chinois ne servira pas à grand chose.
BD : Ces divergences nationales, vous devez les vivre en tant qu’éditeur, non ?
MD : Effectivement…parfois on fait de très belles offres aux USA et nos client français ne peuvent pas les acheter. Par exemple en matière de téléphonie on peut faire des graphe des appels entre opérateurs (sur les appelants…pas sur les contenus des conversations) et identifier les clients « influenceurs » qui peuvent inciter leurs propres contacts à changer d’opérateur. Bien sur il n’est pas question d’écouter les échanges mais simplement représenter du lien et des métadonnées entre les individus.
Une telle offre ne peut pas passer en France alors qu’en Italie cela passe.
BD : Pourtant les lois entre les deux pays sont similaires non ? Il y aurait un autre problème ?

 

MD : Oui…une question de culture. Parfois, même quand la loi permet c’est la culture qui fait qu’on n’ose pas essayer.
Les entreprises doivent arrêter d’être frileuses. Non seulement sur la data mais aussi sur la conduite du business. Ca se voit d’ailleurs sur les échanges entre acteurs : Orange va vers la banque en achetant une entreprise plutôt qu’en coopérant avec elle. Quand on achète on fait fi d’une culture d’un détriment d’une autre alors qu’il faut rapprocher les cultures, pas les absorber.
Orange aurait pu se rapprocher du secteur bancaire en général et pas d’une banque en particulier, créer un modèle de valorisation de la donnée au service de tous, un modèle de transaction et de paiement nouveau, une nouvelle relation entre la banque et l’opérateur qui est le dernier maillon de la chaine. Cela permettrait de créer les bases d’un IoT à l’échelle industrielle capable de gérer toutes les transactions futures.

C’est ce genre de coopérations et d’initiatives que la Loi Numérique devrait accompagner.

BD : Encore une fois on en revient à des questions de management, pas de technologie.
MD : Le problème est culturel et organisationnel avant tout. Les entreprises sont engluées dans leurs silos et une culture qui veut que la décision soit prise en haut et que les autres exécutent. Au contraire il faudrait collaborer, installer une culture du partage interne et  externe, collaborer avec les startups au lieu de les acheter, faire de l’innovation ouverte, recruter des talents de mondes différents, d’autres secteurs.
Tout le monde parle de transformation digitale mais peu de choses se transforment. Au mieux c’est du marketing digital mais rien ne change en interne.

La frilosité freine l’innovation autant que la loi

AccorHotels  y va mais ils restent attentistes. Chez les banques c’est pire : ils ne voient le digital que comme une manière d’améliorer la relation client. On fait de la banque en ligne et on s’en contente alors qu’il faut réinventer le paiement, faire des partenariats avec d’autres acteurs et secteurs.
BD : Le secteur de la banque est également un secteur très régulé qui ne peut faire tout ce qu’il veut
MD : Il est vrai que pour les banques la réglementation prend une grande partie des budgets IT et la partie dévolue à l’innovation et à la réinvention des modèles reste mineure. La banque avait tout pour être leader dans l’usage de la donnée mais ils ont perdu cette avance et sont devenus frileux sur l’innovation.
BD : Mais dans d’autres secteurs on voit tout de même des entreprises utiliser la donnée comme moteur de leur transformation digitale…
MD :La donnée est au cœur de la transformation digitale. L’enjeu est de passer d’une utilisation a posteriori à une utilisation a priori pour concevoir des produits et services…mais surtout des services. Quand on fabrique un moteur d’avion il faut être capables non seulement de vendre la data du moteur mais aussi de vendre le moteur comme un service.

Les acteurs industriels ont saisi les enjeux de l’économie des données

Les grands acteurs industriels ont bien compris, eux, que c’était une manière de réinventer leur modèle. La vraie transformation numérique est sur le terrain, sur le physique. On va encore avoir quelques Kodaks qui disparaitront et d’autres qui vont comprendre que le « as a service »va tout changer.
De la même manière l’objet connecté de type gadget n’est pas l’avenir…c’est l’IoT industriel et la supply chain qui sont l’avenir. Comme le dit le PDG de General Electric « on peut s’endormir industriel et se réveiller comme une analytics company« .
NDRL : Quand on me demande des exemples d’entreprises qui ont vraiment bien avancé sur leur transformation je cite systématiquement des industrielles. Je vous invite à aller lire cette interview du CEO de Siemens ainsi que  celle-ci du CEO de GE pour bien comprendre ce qui est vraiment en train de se passer et l’importance de l' »industrie 4.0″)
BD : Et où en sont les entreprises Françaises par rapport à leurs homologues étrangères ?
MD : Un Schneider Electric a bien compris, d’autre moins. L’automobile prend conscience du véhicule connecté…peut être pas assez vite.
Globalement les entreprises industrielles françaises ont bien compris le sujet…. Michelin, Airbus, SNECMA. Mais ces entreprises sont aujourd’hui plus internationales que Françaises.

La banque voit trop le digital comme un outil de relation client

Les banques, comme on l’a dit, se posent davantage la question de la relation client et sont vraiment en retard sur la réinvention du modèle. Elles pourraient par ailleurs regarder la blockchain de beaucoup plus près. L’enjeu de la blockchain c’est la décentralisation des transactions et de toute information contractuelle. On voit pleins de déclarations d’intention mais les grands acteurs français sont encore loin de se poser la question de monter un consortium dans le domaine et c’est une erreur. Si demain la confiance réside dans le blockchain, les banques ne peuvent laisser des tiers gérer cette confiance.
La question pour les banques vis à vis de la blockchain – ou de son futur – n’est pas technologique. C’est de savoir si on veut être dans la confiance ou ne pas y être. Et là encore je ne suis pas sur que la Loi Numérique ait pensé à la gestion de l’authenticité des données personnelles….
NDLR : Je vous renvoie à mon article sur une récente étude Arthur D. Little qui montrait bien que le secteur où sentiment d’urgence était le plus faible était celui de la banque.
BD : Merci Mouloud pour cette interview.