L’économie du partage chamboule les modèles traditionnels et remet en cause la position de leurs acteurs. Sa croissance, rendue possible par le web et la logique de plateforme (il est plus simple de trouver des gens avec qui partager quand on peut s’affranchir des contraintes de localisation et aller au du périmètre des gens qu’on peut toucher dans son environnement propre) semble inéluctable et, aux dires de certains, presque infinie.

L’économie du partage ne connait elle aucune limite intrinsèque ?

Avant de commencer il est important de se souvenir que les mots ont un sens et que le mot « partage »  est souvent dévoyé à des fins marketing. Qu’on parle d’économie du partage ou d’économie collaborative on se rend compte à y regarder de plus près qu’il n’y a souvent ni partage ni collaboration, simplement des logiques de rentabilisation d’actifs (pour les individus) et d’intermédiation (pour les plateformes). Mais ça n’est pas le sujet mon propos aujourd’hui.

Une des premières limites que je vois à l’engouement béat qui accompagne cette tendance sur un fonds de « produire c’est has been, partager c’est in », est il faut bien garder en tête qu’on ne peut partager que ce qui a été produit. Donc de là à dire que le partage va tuer l’économie traditionnelle il y a un pas à franchir que je ne franchirai pas.

On partage facilement des objets, pas des services

On va continuer à produire mais on aura certainement besoin de moins produire, ce qui est certainement une bonne chose d’un point de vue d’une gestion optimale des ressources naturelles à condition qu’une masse critique de chose soient partageables. Or il semble bien que si le partage fonctionne bien à grande échelle pour des biens nécessitant un investissement conséquent (covoiturage par exemple…et encore cela dépend des pays) c’est une pratique qui peine à vraiment décoller sur des petits objets du quotidien dont on se moque bien, finalement, de les avoir acheté pour les laisser dormir dans une armoire et ne les utiliser qu’une fois tous les 3 ans.

Et puis il y a des choses très difficiles à partager. Les services. Si le partage fonctionne à merveille pour les biens physiques, il est plus compliqué pour les services. Je peux à la limite partager ma connexion WiFi mais pour la plupart des services que j’utilise c’est plus compliqué.

  • déjà parce que contrairement à un objet, je continue souvent à payer mensuellement donc j’ai envie d’en maximiser l’usage à mon profit
  • parce qu’un service est le plus souvent nominatif et incessible

Là où le sujet devient intéressant c’est quand on regarde la tendance à la « servicisation » de l’économie qui n’est ni plus ni moins que la généralisation du « produit as a service ».  Et je remets ça plus précisément dans le contexte de l’internet des objets et de l’économie qui va avec.

Quand l’objet est l’accessoire d’un service on perd le droit d’en disposer à sa guise

Ce qui compte dans l’internet des objets c’est le service que permet la connexion. A la limite on peut envisager demain un modèle économique où l’on paie pour le service et où l’objet est quasiment offert. Un peu comme avec le téléphone mobile mais en poussant la logique un peu plus loin.

L’objet ne peut fonctionner sans le service, le service est nominatif et voilà toutes les possibilités de partage qui s’effondrent pour deux raisons :

• parce que celui avec qui on partage l’objet ne peut en avoir qu’une utilité limitée sauf à payer pour le service

• parce qu’en dehors de la notion d’utilité le contrat de service disposera de manière claire et imparable que le service n’est ni cessible ni « sous-louable ».

• parce que si le service concerne de prêt ou de loin mes données personnelles (et c’est quasiment toujours le cas) je serais moins tenté de partager un objet quand bien même je me moque d’enfreindre les conditions d’utilisation du service.

Bref on sera client d’un service et plus propriétaire d’un objet. Et quand on n’est pas propriétaire on perd tout simplement l’usage de tout ou partie des attributs du droit de propriété.

Les services connectés sont un frein à l’économie du partage

Alors bien sur on est encore très loin d’un tel futur. Mais au fur et à mesure que nous vivrons dans un monde et une économie de services dont les objets matériels ne seront que des accessoires, il est possible, envisageable, que la capacité de faire ce qu’on veut de nos biens soit limitée par les conditions d’utilisation du service dont ils dépendent.

A moins que…attendez. En fait cela est déjà en train de se produire. Saviez vous que certains fermiers ne sont plus propriétaires de leur tracteur en vertu du contrat de licence du logiciel de ce dernier. Le tracteur n’est plus que l’objet permettant la mise en œuvre de l’offre « réelle » qui est le logiciel permettant de faire fonctionner le tracteur.  Une fois qu’on en est là il n’y a plus qu’à mettre toutes les clauses qu’on veut dans le contrat de service.

Beaucoup plus proche du commun des mortels, avec la digitalisation des biens culturels a disparu le droit de propriété qui leur était associé. On ne peut plus revendre des titres comme on revendait un CD d’occasion. Si Amazon a envisagé le prêt de livres sous Kindle, les ayants droits ne l’ont pas entendu de la même oreille. Cela ne n’est pas fait sans peine (et pas pour tous les livres et pas pour tout le monde) et  quelque chose d’aussi simple et basique que le prêt de livres entre amis va devenir quelque chose de plus en plus rare et compliqué. Le livre ou la chanson ne sont plus un produit mais un service.

Comme quoi la vague de l’économie du partage peut encore trouver quelques brise lame sur son passage. Et je n’ai aucun doute que les « vieilles » entreprises ne repensent leur business model à l’aune des services connectés qui vont de facto limiter le partage des biens.

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