Je suis intervenu en mai à l’Enterprise Digital Summit et si un grand nombre de sujets évoqué étaient dans la paysage depuis longtemps en matière de transformation des organisations, quelques sujets nouveaux ont fait irruption dans les préoccupations des entreprises. Parmi eux l’irruption d’outils et d’acteurs nouveaux dans le domaine des outils de communication/collaboration qui chamboulent un peu l’ordre établi.

On a donc beaucoup parlé de Slack et Facebook At Work avec quelques retours d’expérience permettant de prendre un peu de recul sur le potentiel de ces outils dont l’un a déjà commencé à faire son trou en entreprise et l’autre entame une marche en avant dont nul ne sait où elle s’arrêtera mais dont tout laisse à penser qu’elle risque fort de le mener très loin.

Le futur du collaboratif n’est plus dans la fonctionnalité

Assez ironiquement tout le monde a convenu que ni Slack ni Facebook at Work n’incarnaient le futur des solutions collaboratives. Slack (et même si certains commencent à en voir les limites) parce que sa force réside principalement dans sa capacité d’agrégation, Facebook at Work parce qu’il est davantage un outil de communication que de collaboration. Il n’y aurait donc rien à en retenir ?

Au contraire le succès de ces deux plateformes (même si le produit de Facebook est récent, beaucoup d’entreprises sont déjà en train de se faire une éducation sur la bêta) nous apprend énormément de choses.

Cela fait plusieurs années que je constate la faible évolution des solutions de collaboration sociale et ça n’est pas une critique. Simplement au fil des années elles ont toutes acquis une richesse fonctionnelle similaire et il n’y plus grand chose à faire de ce coté. La prochaine bataille se livrera sur le domaine de l’intelligence artificielle et du cognitif. On le voit dès aujourd’hui chez IBM ou Microsoft et je n’ai aucun doute que les chatbots de la version grand public de Facebook n’aient rapidement leur équivalent coté version interne.

Au contraire, je pense qu’on va vers un allégement fonctionnel. A force de s’enrichir pour couvrir un éventail sans cesse plus large de cas d’usages à la demande des entreprises clientes, les grandes solutions de réseaux sociaux d’entreprise sont devenues trop lourdes pour les cas les plus simples. Qu’on le veuille ou non, quand il ne s’agit « que » de rapidement partager deux lignes ou un lien aucune n’arrive au niveau de facilité de Facebook. Cela tient parfois à un détail mais ce petit détail répété  des dizaines de fois par jour commence à peser lourd pour l’utilisateur. Sur ce point je pense d’ailleurs que Facebook devrait, à l’inverse de ses prédécesseurs, veiller à ne pas essayer de satisfaire toutes les demandes des clients au risque de perdre cette simplicité d’utilisation qui lui promet aujourd’hui de très beaux jours.

Mais pourquoi les entreprises se jetteraient donc sur ces solutions qui en font moins de les autres ?

D’abord parce que le mythe de la plateforme unique qui fait tout est définitivement mort. On y a cru, c’était peut être ce qu’il y avait de plus rationnel et souhaitable mais ça n’a pas pris et ça ne prendra jamais. L’enjeu n’est plus la richesse fonctionnelle et le spectre des usages mais l’interopérabilité. L’utilisateur veut des outils plus simples qui couvrent un périmètre moindre mais le couvrent bien.

Ensuite parce le collaboratif a envahi les outils métier, quitte à fragmenter les stocks de connaissance qu’il génère. Là aussi on a échoué à ramener l’outil métier dans le réseau social, c’est donc le collaboratif qui a rejoint l’outil métier.

Vers un allégement fonctionnel des plateformes sociales

Enfin, et c’est la conséquence des deux points précédents, parce lorsqu’on regarde le spectre que doit couvrir une plateforme sociale à tout faire et qu’on y enlève la partie purement collaborative (production conjointe et organisation du travail) et la gestion des connaissance, il ne reste plus que la communication et la mise en mouvement de l’information. Un sujet dont on reparlera prochainement dans un article spécifique car s’il est un sujet où l’entreprise est à la peine et a besoin d’une génération d’outils nouveaux qui adressent ce sujet et l’adressent bien c’est bien celui-ci.

D’où cette tendance qui commence à se dessiner dans beaucoup d’entreprises : la collaboration rejoint des outils dédiés et on est en demande d’outils de communication simples. Les plateformes riches choisies il y a 3 ou 5 ans sont sous utilisées, certaines fonctions n’ont plus de pertinence et on finit par envisager de les remplacer par des solutions beaucoup plus légères, simples, et faciles d’adoption. Des plateformes qui ne couvrent qu’une partie du périmètre mais le couvrent bien et, le plus souvent, sont poussées par l’utilisateur final et non plus imposées par l’entreprise qui est en train de perdre la bataille de la consumérisation du poste de travail.

L’environnement de travail collaboratif : le nouveau far west

En fin de journée j’ai également participé à une table ronde sur les fondations de l’environnement de travail collaboratif de demain. Un sujet d’autant plus vaste qu’on est à un moment de bascule où les choses ne sont pas claires et où beaucoup de certitudes volent en éclat. Pour autant tout le monde était d’accord pour reconnaitre que :

  • le poste de travail allait devenir de plus en plus fragmenté. D’où l’enjeu d’interopérabilité.
  • c’est de plus en plus l’utilisateur final qui choisira son outil en fonction de son besoin du moment. A l’entreprise de fournir une palette d’outils large qu’elle aura préalablement validé si elle ne veut pas que le shadow IT devienne la norme avec les conséquences que l’on peut imaginer sur la gouvernance des données, la sécurité etc.
  • l’enjeu est de construire un socle de service partagés (search, cognitif, bots…) qui sera utilisé par l’ensemble du portfolio applicatif.

Et en attendant que tout cela se structure on est à la charnière entre deux époques et pendant les quelques années qui arrivent le poste de travail risque de ressembler davantage au Far West qu’à autre chose même si cela risque de donner des sueurs froides à beaucoup.

Une question d’usages, une question de gouvernance et, en pointillé la question de la gestion, de la maitrise et de la valorisation de certains actifs immatériels clé de l’entreprise. Ce sujet personne n’en parle mais il me semble aussi critique et tempère largement ma joie de voir le paysage bouger. Mais cela aussi on en reparle prochainement ici.

 

Crédit photo : collaboration par Rawpixel.com via Shutterstock

 
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  • Pauline

    Bonjour Bertrand,

    Merci pour cet article qui fait écho à tous ces articles quotidiens qui encensent les applications telles que Slack et autres, et mettent les entreprises au défi de s’en passer. La démarche de votre article permet d’en voir les limites et les difficultés.

    Je suis d’accord avec votre vision de l’outil dédié qui répond à UN besoin (et non à la problématique entière de l’entreprise). Parce qu’un outil ciblé vaut mieux qu’un outil touche à tout. Je pense simplement que toutes les entreprises ne sont pas encore dans cette démarche. Les “retardataires” de la transition numérique tendent encore à penser, que comme un SAGE ou un SAP, un outil de communication ou de collaboration peut tout faire. Nombre d’entreprises considèrent encore que mille fonctionnalités valent mieux qu’une. Mais dans quelle mesure ces fonctionnalités sont-elles encore pertinentes?

    Face à ces entreprises on retrouve les startups (notamment celles du secteur du numérique) qui refusent ces logiciels “usine à gaz” qui, plus que de faciliter la vie aux utilisateurs, les perdent dans détours des complexes fonctionnalités.

    N’est-il pas temps de prôner le cloisonnement des tâches dans différents outils? Ou quid de l’interconnexion entre des solutions qui collaborent au sein d’un même projet (typiquement le combo Slack / Trello)

    Personnellement, je considère que seule l’interconnexion de plusieurs outils pensés pour fonctionner ensemble peut répondre aux problématique d’une entreprises (et ce à n’importe quel stade de son développement).

    • Bonjour Pauline,

      En fait c’est un peu plus compliqué et ça peut rapidement rendre schizo…

      • on est d’accord pour dire que l’outil qui fait tout ne fonctionne pas…soit parce qu’il fait tout mais rien bien, soit parce que pour tout faire bien il est devenu une vraie usine à gaz, soit les deux.
      • le cloisonnement par tâche est une solution qui fonctionne mais pose des problèmes de gouvernance et de management/gestion des actifs générés par la collaboration. Et l’utilisateur moins avancé s’y perd vite.

      Ajoutons à cela deux choses observées :
      • slack devient rapidement ingérable quand il prend de l’ampleur…d’ailleurs on voit certaines en revenir. On en revient au fait que ça marche mais pas pour tout le monde
      • la simplicité que l’on demande coté utilisateur devient un problème quand on repasse de l’autre coté de la barrière. Exemple de @work : pas de possibilité de fusionner des groupes par exemple, de créer des sous-groupes dans des groupes… dès qu’un outil prend de la vitesse on se rend compte qu’on a besoin de remettre de la structure et du pilotage dans la durée dedans et on a vite fait d’en faire à nouveau une usine à gaz même inconsciemment.

      Le juste milieu entre « les utilisateurs l’adoptent » et « on arrive à le gérer et il ne devient pas un énorme fouilli pour le collaborateur et l’entreprise » est difficile à trouver et n’existe pas encore à mon avis aujourd’hui. Mais est il même réaliste de croire qu’on y arrivera un jour ?

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