Comme promis je reviens ici sur la conclusion de mon précédent billet sur le futur du poste de travail collaboratif.

Si je devais résumer la tendance de unes ou deux dernières années en la matière je dirais que la collaboration fonctionne enfin mais pas avec les outils que l’entreprise avait prévu. Slack et Hipchat aujourd’hui, Facebook at Work sans aucun doute demain sont autant d’exemple d’adoption réussie par les collaborateurs. La liste de ces plateformes qui ont ainsi conquis officiellement non nous leur place dans l’entreprise mais l’ont en tout cas gagné dans la tête de l’utilisateur ne cesse de grandir.

La collaboration en entreprise est devenue jetable

Vous me répondrez que les cas de déploiement globaux de l’un ou l’autre de ces outils dans une entreprise sont rares mais, justement, c’est ce qui est le plus intéressant dans le phénomène. A un niveau individuel ou au niveau de petits groupes on utilise ce qui fonctionne le mieux pour un besoin donnée et pendant le temps dont on en a besoin.

Parfois ce sera le temps d’un projet, parfois de manière très ponctuelle pour un besoin donné, voire pour un seul partage d’information. Peu importe, on va au plus efficace et on passe à autre chose. Même use case mais un outil différent le matin et l’après midi, ou un avec les collègues et un avec l’externe, ou un par projet, peu importe.

Bref cela fonctionne.

Mais l’information en devient fragmentée, elle n’est plus capitalisée, on se sait pas ce qu’il advient au fil du temps de ce qui a été produit, échangé. Cela disparait dans les limbes de l’outil, on ne sait plus trop ce qui est où, ni même quelle est la bonne version d’un document, si celle qu’on vient de trouver à grand peine est bien la bonne.

Effectivement mais c’est le problème de l’entreprise, pas du collaborateur. Il fait ce qu’il a faire de la manière la plus simple pour lui et il passe à autre chose. Peu importe ce qu’il advient des documents et contenus produits, peu importe ce qu’il advient de l’outil dans lequel ils ont été produits et échangés.

Transformer son capital savoir en actif d’entreprise ? N’y pensez plus !

Depuis plus de 10 ans je ne cesse d’entendre cet objectif dès lors qu’on parle d’outils de collaboration et de communication en entreprise : nous voulons gérer/valoriser notre capital savoir/connaissance/humain/social notre potentiel collaboratif/notre potentiel innovant etc. en tant qu’actif stratégie, ou « we want to manage xxxxx » as an asset.

C’est logique. Cela fait tout de même quelques années que les entreprises ont compris que leurs actifs immatériels étaient essentiels dans leur capacité à créer de la valeur. C’est en mobilisant ces actifs dans le cadre des processus créateurs de valeur qu’on gagne en performance.

strategy-maps-overview-image3

Pour y parvenir on est souvent passé par une gouvernance forte et la volonté d’imposer un outil unique pour tous afin d’éviter les risques de fragmentation, d’assurer la traçabilité et la conservation de l’information etc. Et force est de reconnaitre que ça n’a que moyennement fonctionné, les collaborateurs ne se retrouvant pas dans les environnements proposés ou le modèle managérial n’étant pas en adéquation avec l’objectif poursuivi.

Et voilà que cela fonctionne mais dans un contexte dans lequel on peut légitimement se demander à quel point ce capital immatériel est vraiment géré et valorisé. Des choses se passent mais l’entreprise ne peut capitaliser dessus.

Ou pour dire les choses autrement il semble bien que les entreprises soient aujourd’hui face à deux choix :

  • un capital immatériel géré comme actif stratégique mais qui peine à s’exprimer
  • un capital immatériel peu géré, qui se mobilise mais échappe au contrôle de l’entreprise qui ne peut capitaliser dessus.

La collaborateur n’a rien à faire des actifs de l’entreprise

Le collaborateur veut des choses qui fonctionnent quand il en a besoin et se moque éperdument de cette question de gestion d’actifs et de capitalisation.

A court terme l’entreprise se satisfait qu’opérationnellement des usages plus efficaces et productifs s’installent. A long terme elle perd la main sur ce qui fait l’essentiel de sa valeur aujourd’hui et peut faire une croix sur des sujets tels que la mémoire d’entreprise, la gestion des connaissance et n’est plus à même de capitaliser pour le futur, pour mobiliser ces actifs même après le départ d’un collaborateur.

Aujourd’hui l’entreprise a bon gré mal gré fait le choix de ce qui marche. Mais est-ce vraiment un choix ou un phénomène inéluctable contre lequel elle ne pouvait aller ? Aujourd’hui la collaboration est devenue jetable mais elle fonctionne. Ce qu’on ne sait pas c’est quel en sera le prix demain.

Crédit Photo : Disposable par Sherry Yates Young via Shutterstock

 

 
  • Pingback: La collaboration jetable fonctionne mais est-ce...()

  • Merci d’avoir mis le doigt sur un concept si logique mais si imperceptible. Je trouve d’ailleurs que les disciplines sous-jacentes de la réalité que tu décris sont totalement mésestimées voire totalement éludées par la quasi totalité des entreprises.

    Point de réellement comprendre les enjeux du sujet, elles se concentrent trop sur le présent, le retard accumulé par la plupart engendrant la mise en oeuvre de chantiers pharaoniques (et donc la création d’ornières opaques). Et pour continuer sur les métaphores architecturales, ils semblent que beaucoup oublient, à l’heure de poser les fondations de telles cathédrales, qu’ils siègent sur un sol meuble en mouvance permanente.

    Néanmoins, comment peut-on se défaire d’un modèle où la résolution de problèmes prévaut sur le reste ? Car le sujet de la collaboration que tu décris s’applique en fait à tout problème émergeant : auquel l’entreprise réponds par un simple empilement de solutions (le SaaS est, à ce titre, une malédiction si l’on suit ton raisonnement).

    Le choix du jetable n’étant pas réversible, cela promet à certaines organisations une gueule de bois permanente …