En début d’année j’ai trouvé un article très intéressant sur le rapport des jeunes à l’informatique. Un article dans lequel Jean-Noël Lafargue, chercheur et enseignant en nouveaux médias pointe une réalité qui va à l’encontre des idées reçues mais dont on peut vérifier chaque jour la véracité sur le terrain.

Ils nous dit, en gros, que les jeunes générations sont beaucoup moins intéressées par l’informatique et compétentes dans le domaine que ce qu’on veut bien dire et, le plus souvent, le sont même moins que les générations précédentes. On parle bien de compétences techniques, pas de compétences d’usage.

Voici pourquoi il s’agit à la fois d’une bonne et d’une mauvaise nouvelle

L’informatique a disparu, les gens s’en servent

On ne s’intéresse à la technologie que lorsqu’elle est jeune et balbutiante. Comme le dit très bien l’article il fût un temps où il fallait être un peu mécanicien quand on avait une voiture. Aujourd’hui on se sert de sa voiture sans avoir aucune besoin de comprendre comment elle fonctionne.

Il en va de même avec l’informatique. Pour ceux qui comme moi ont eu leur premier contact avec un ordinateur dans les années 80 il fallait savoir mettre les mains dans le cambouis, comprendre comment fonctionnait l’OS, comment fonctionnait le matériel. Indispensable pour régler les problèmes et pour inventer de nouveaux usages.

A cet époque il n’y avait pas d’internet, pas de contenus à profusion (voire aucun contenu) donc il fallait trouver une utilité à l’ordinateur, lui faire faire quelque chose d’utile, faute de quoi il allait prendre la poussière dans une armoire.

Et puis les applications se sont multipliées, internet a favorisé leur diffusion et leur gratuité totale ou partielle, la masse de contenus créés tous les jours suffit largement à occuper tout notre temps et notre attention. A coté de cela la puissance du matériel a fait un grand bond en avant, la fiabilité des OS également.

La technologie est devenue mure, on s’en sert, elle disparait derrière ses usages. Plus personne ne se préoccupe de savoir comment cela fonctionne. Cela fonctionne de manière transparente et c’est tout ce qui compte.

Le Geek est devenu un consommateur paresseux

L’ordinateur et ses avatars que sont téléphones et tablettes sont devenues autant des outils de consultation que de production. Avant il fallait que la machine « fasse » quelque chose, aujourd’hui, avec internet, il suffit qu’elle nous permette d’accéder à du contenu pour satisfaire un besoin. Facebook et les réseaux sociaux en général en sont le parfait exemple. Ces outils ne font quasiment rien à part nous donner accès à du contenu mis en circulation au travers de nos réseaux. Cela suffit à occuper notre attention et notre temps de cerveaux disponible…voire à nous donner envie de nous créer davantage de temps au détriment de tâches pourtant plus importante. Ce que vendent à leurs clients la plupart des géants du web c’est leur capacité à garder notre attention par tous les moyens, fut-ce en allant contre nos propres besoin et objectifs. Ce sera d’ailleurs l’objet d’un prochain billet.

Bref l’utilisateur de l’outil informatique s’est embourgeoisé. Il consomme passivement sans se demander comment tout cela fonctionne ni à quoi tout cela contribue. Le Geek est au fil du temps devenu un consommateur paresseux. Il ne fait plus, il jouit.

Quand on a plus besoin de comprendre le comment on se concentre sur le quoi et on devient des enfants gâtés.

La génération « usages »

Et c’est une excellent chose. A partir du moment où la barrière à l’entrée a disparu, l’informatique est devenu un marché de masse offrant des possibilités quasi illimitées aux entreprises qui s’en servent dans le cadre de leur business.

Ceux qui ont vécu la 1ere bulle internet reconnaitront probablement que si les idées étaient loin d’être mauvaises le grand problème a été leur monétisation. On a construit des supermarchés sans clients ni raccordement au réseau routier (comprenez : tout le monde n’utilisait pas un ordinateur chez soi et la bande passante était catastrophiquement lente). Au milieu des années 2000 le web est devenu utile, utilisable et utilisé pour le succès qu’on connait aujourd’hui.

Ce qui nous amène à un vrai paradoxe générationnel. Les nouvelles générations sont nativement plus à l’aise avec les outils que les précédentes (il faut dire aussi que de gros progrès ont été fait coté ergonomie et expérience utilisateur) mais n’ont aucune idée de la manière dont cela fonctionne et n’ont aucune envie de s’y intéresser.

On est face à une « génération usages » dont la littératie numérique est largement supérieure en moyenne à celle des générations précédentes. Par contre la (faible) proportion des générations précédentes qui s’est intéressée au sujet est infiniment plus compétente lorsqu’il faut penser au « comment ». Un de mes contacts, enseignant en grande école, me faisait la remarque suivante : « ta génération pensait ERP et CRM, aujourd’hui il veulent créer des médias et des contenus. Vous saviez tous « bricoler » sur un serveur, en autodidactes, eux s’en foutent. C’est simplement la preuve que le monde a changé et que la technologie n’est plus un sujet ».

Oui. Mais elle risque de le redevenir prochainement et pas nécessairement pour des raisons que nous allons apprécier.

Nous sommes devenus des paresseux digitaux et on risque de le payer

Si a un moment la technologie a cessé d’être un sujet c’est que beaucoup s’y sont attelés d’arrache-pied. La technologie n’a pas disparu, elle a été simplement été pensé conjointement avec les usages. Et si de moins en moins de personnes s’en préoccupent, il y a fort a parier que dans quelques années on se retrouve avec de gros problèmes d’usages.

Comme le dit l’article, les geeks sont de moins en moins geeks (ou le sont différemment), les hackers tels qu’on a les connu se font tellement rares que même l’armée US qui doit en recruter un certain nombre n’arrive plus à en trouver. Et quant aux « anciens » ils sont également tombés dans une sorte de paresse vu que désormais tout fonctionne bien. Mais entre une génération qui s’endort et, de toute manière, va bien devoir passer la main un jour et une autre qui se désintéresse de ces sujets, on risque un jour de se retrouver dans l’impasse.

Comme je disais en ce début d’année, un des plus grands risque qui pèse sur la transformation digitale des entreprises et plus largement sur l’économie digitale est cette propension, chaque année plus forte, à privilégier la forme par rapport au fonds. Ceci explique peut-être cela.

 

 
  • Jean-Pierre

    En complet désaccord avec vous.
    Nous ne savons pas non plus comment notre voiture fonctionne. Nous sommes bien heureux de rouler et de ne pas se poser la question. En cas de problème, nous l’emmenons au garage.

    Ce qu’il se passe, c’est qu’une majorité sait utiliser une voiture. Ce que les experts voient, ce sont les gens qui savent juste rouler et qui aiment se vanter de la couleur de leur voiture, et qui se vantent de passer de 0 à 100 en 6secondes. Les vrais affionados « techniques » sont toujours là, mais travaillent chez les constructeurs de voiture ou bricolent leur roadster dans leur garage pendant leur WE en tenant des conversations hyper spécialisées avec leur réseau (forum en ligne?). Sont ils plus ou moins nombreux que lorsque la voiture était accessible qu’à quelques personnes? Je dirai plus.

    Pour en terminer avec l’analogie, le foisonnement d’attaques de hackers montre bien que cette activité n’a pas ralenti. Que l’armée américaine ait du mal à recruter n’est une micro activité (qui peut s’expliquer par des questions de différence de culture, de dépistages anti drogue, et de sens par exemple). ==> les investissements en cybersécurité sont au plus haut dans les entreprises.