De la différence entre une stratégie et une stratégie médias sociaux.

Résumé : on voit de plus en plus poindre une composante médias sociaux dans les projets stratégiques des entreprises. Faut il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Dans la mesure où l’outil doit servir la stratégie on peut s’inquiéter de le voir promu au même rang que ce et ceux qu’il doit servir. Le risque de voir le phénomène “social” érigé en figure de style imposée de la communication stratégique sans aucune articulation concrète avec le projet stratégique est réel. Mettre les outils au même niveau que les objectifs qu’il sert continue à démontrer, pour un nombre encore trop grand d’entreprise, un manque de recul peu rassurant.

Comme souvent lorsque l’économie prend un virage, dans un sens ou dans un autre, les entreprises revoient leur plan stratégique et nous annoncent leurs priorités pour les années à venir. Un plan qui en remplace un autre pas nécessairement achevé mais notre monde est ainsi : les choses changent tellement vite qu’il faut apprendre à rapidement changer de direction et souvent.

Fin de crise aidant, il faut donc changer de posture, de projet, de discours afin de donner des signes au marché et remobiliser les salariés. Ces derniers temps j’ai jeté un œil à quelques uns de ces programmes rendus publics ces dernières semaines. La plupart comporte trois axes (et généralement ainsi libellés) :

1°) Remettre le client au centre des préoccupations de l’entreprise.

2°) Travailler au bien être et au développement des collaborateurs.

3°) Devenir une référence dans le domaine des médias sociaux.

Ce qui me laisse pour le moins dubitatif.

En plus d’être des lieux communs, les points 1 et 2 ainsi énoncés sont relativement malhabiles. Ils ne peuvent qu’entrainer des commentaires du genre “ah  bon ? Et vous en faisiez quoi de vos clients et de vos collaborateurs avant ?”. Quant au point 3, ainsi formulé, il donne plus l’effet de l’exerce opportuniste et obligatoire qui consiste à ne pas pouvoir ne pas suivre la dernière tendance à la mode. Quelle est la signification de “devenir un leader sur les médias sociaux ?”. Y développer sa présence ? Créer ses propres services pour ses clients, ses collaborateurs ? Et pourquoi ?

C’est typiquement ce que j’appelle une stratégie médias sociaux : il faut être présents et utiliser ces choses là sans trop savoir pourquoi. Qu’est ce qui fait dire qu’on se sait pas pourquoi ? Si c’était le cas le lien entre les points 1 et 2 et le point 3 serait plus clairement explicité, A la limite le point 3 n’aurait d’ailleurs rien à faire là puisqu’il n’est qu’un moyen au service d’une stratégie et en aucun cas un objectif en soi.

Je vois bien là arriver des projets en trompe l’oeil dé-corrélés de la réalité de l’entreprise dont l’impact et la valeur seront bien difficiles à démontrer. Il faut avoir “une stratégie médias sociaux” pour faire moderne alors ayons en une. Que penseriez vous d’un restaurant qui voudrait être leader dans le domaine de la moutarde ou du poivre ? [Read more...]

La réduction des coûts : la fausse bonne idée de l’entreprise en temps de crise

Résumé : Quand les temps sont durs les entreprises n’ont qu’une préoccupation : réduire les coûts. Une altitude salvatrice pour peu qu’on ne la confonde pas avec sa lointaine cousine : la réduction des dépenses et des investissements. La réduction des dépenses peut être la saine conséquence d’une réduction des coûts mais ne la remplace pas. Réduire les coûts demande de s’interroger sur son efficacité opérationnelle et l’organisation du travail. Dépenser moins ne signifie pas toujours produire mieux et lorsqu’on oublie de s’intéresser à ce second aspect du problème, on ne fait que précipiter l’entreprise dans une spirale négative.

Ca a été, et c’est toujours, le leitmotiv des entreprises (et de leurs actionnaires) depuis que la situation économique s’est dégradée : il faut réduire les coûts. Alors tout y passe : les postes supprimés, les projets gelés, la moindre dépense passée à la loupe… enfin, rien que de très logique (sauf pour les personnes concernées)

Au départ cela m’a inspiré la plus basique des réflexions : si toutes ces dépenses et ces personnes ne servaient à rien, pourquoi donc les avoir conservé si longtemps ? Puis une seconde : aussi longtemps que je me souvienne coût n’a jamais été synonyme de dépense, fut-ce dans le langage courant ou dans le vocabulaire plus spécialisé de la finance.

Ce qui me ramène à une anecdote qui date de l’époque où j’étais étudiant. Un simple exercice concernant le cas d’une entreprise qui n’arrêtait pas de perdre de l’argent. Reflexe basique : je commence à regarder les postes de dépenses inutiles ou facultatifs et je m’empresse de faire le ménage dedans avant de regarder les choses plus en profondeur. Par chance cela contribue à remettre les comptes dans le vert…le miracle a eu lieu et pas besoin d’aller plus loin. Et bien évidemment tous mes “collègues” avaient peu ou prou eu le même réflexe.

Vient alors l’heure du débrieffing avec le professeur qui pourrait être résumée en une phrase. “Messieurs alors qu’il fallait regarder les couts vous avez sabré dans les dépenses pour remettre les comptes dans le vert. Laissez moi vous dire que vous auriez pu suivre votre logique jusqu’au bout : vendre appareils, stocks…et tous les actifs, puis fermer l’entreprise. Vous seriez arrivés à ce qui semble être votre objectif : une entreprise à zéro dépense. Laissez moi vous dire qu’elle ne risque pas de créer grand chose mais au moins elle ne perdra rien.”

En fait l’outil de production, l’organisation et le business model étaient tellement inadaptés que cette entreprise ne pouvait gagner d’argent. On pouvait donc atificiellement tricher à court terme en coupant dans les dépenses mais cela ne durait pas et il fallait recommencer jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Sans compter le fait qu’à chaque phase de réduction des dépenses on détruisait un peu plus du potentiel qui aurait permis à l’entreprise de redémarrer si on avait pris le problème par le bon bout.

“Mais, bien sur repenser toute la stratégie et la production prend du temps et c’est compliqué alors vous avez été au plus simple, au plus rapide. Dans la vraie vie on vous aurait surement récompensé pour ça. Mais si ça devait arriver dans votre avenir prenez la prime et partez en courant car cela signifie que vous avez fait rentrer votre entreprise dans un cycle qui la ménera à un jour ou l’autre à sa fin”.

Réduire les coûts n’est pas réduire les dépenses. C’est diminuer le coût d’obtention du produit ou service vendu au client. C’est donc organiser ses ressources différemment pour arriver à la même chose avec un coût moindre. Dans le cas en question ç’aurait été investir dans des machines plus performantes, augmenter le budget de l’innovation et revoir l’organisation du travail pour arriver à davantage d’efficacité collective.

Oui mais ce raisonnement à une limite : il vaut sur un marché en croissance. Sur un marché qui stagne ou qui est en récession, si on produit “mieux” on a besoin de moins de ressources donc cela conduit à une limitation des dépenses.

D’où la première conclusion : réduire les dépenses est une bonne chose si c’est la conséquence d’une reconfiguration plus efficace du travail. Si réduire les dépenses signifie “éviter d’avoir une approche globale du travail” c’est le début de la fin car, de manière tendancielle, on est dans la logique de “l’entreprise à zéro dépense” qui n’a de fait plus les ressources pour se réinventer ni pour créer quoi que ce soit.

Mais on peut également réduire les coûts sans toucher aux dépenses. Cela signifie trouver de nouveaux marchés. Impossible en période de crise ? A moins de favoriser les contacts entre l’entreprise et son écosystème, les dynamiques de co-creation de valeur, l’agilité interne qui permet de concevoir et améliore en permanence les business models. Impossible ? Regardez donc les résultats de Cisco ces dernières années. Serait-ce du à l’obsession de Chambers qui en a fait une organisation obsédée par les “transitions de marché” ? Dans un genre un peu différent, peut on penser que le succès d’Apple en cette même période trouble réside en sa capacité à créer des marchés ? En tout cas deux entreprises qui ont tout fait sauf réduire la voilure lorsque d’autres se sclérosaient en attendant des jours meilleurs. Efficacité opérationnelle + capacité à comprendre le marché et l’anticiper sont donc les clés de la réussite. A condition de ne pas avoir mis à la porte tous ceux qui sont capables de rendre les choses possibles (et dont on se sépare en général vite car ils ne sont pas productifs dans l’instant mais aident à construire l’avenir).

Au fait nos parlions réduction des coûts ? Une bonne chose lorsqu’on ne la confond pas avec une réduction aveugle des dépenses. La vraie réponse n’est pas dans une approche locale des facteurs de production mais dans une vision systémique de la création de valeur. Travailler plus intelligemment quoi…

B2B, B2C,E2E…et pourquoi pas EWP ?

Voilà un titre d’autant plus évocateur qu’il repose sur une floppée d’anglicismes rentrés dans notre langage courant. Mon idée ici est de me pencher sur la manière dont on envisage l’organisation des intéractions entre l’entreprise et son environnement et au sein de l’entreprise et se rendre compte que des vieux tics de langage enferment peut être notre pensée et notre action à l’opposé de là où on aimerait aller.

Au départ étaient le B2B et le B2C. B2B pour “Business to business” (les entreprises font du business entre elles) et B2C pour “Business to consumer” (l’entreprise qui traite avec des clients lambda comme vous et moi). Ensuite les choses se compliquent.

On a vu apparaitre le B2E pour “business to employee”. Hé oui, cela a mis du temps mais on s’est rendu compte que les relations operationelles (et pas seulement..) de l’entreprise avec ses collaborateurs pouvaient avoir un minimum d’importance. Mieux, le E2E “employee to employee” vient d’arriver sur les têtes de gondole car les intéractions entre collaborateurs, finalement, ça n’est peut être pas anodin que cela.

Tout cela m’a fait penser que l’avenir nous amènerait vers le E2P : l’”employees to people”, la facilitation des intéractions entre les collaborateurs et les clients finaux, avec l’extérieur de l’entreprise au sens large. Service client, innovation participative, marketing communautaire…on y va tout droit.

Mais en fait quelque chose me gêne dans toutes ces définitions, qui me montre qu’une barrière intellectuelle n’a pas été franchie. Qu’il reste un dépoussièrage de paradigme à effectuer. C’est le 2, le “to”, qui laisse deviner que dans l’esprit on est toujours dans un modèle d’action unidirectionel. “Moi vers les autres”. Moi j’agis. Et les autres ? Ils reçoivent, écoutent et obéissent.

J’ai bien peur que les choses ne se passent plus comme cela.

Et si on remplaçait, parce que c’est qu’on veut faire, en définitive, le “to” par un “with”. Avec. Parce qu’on arrivera jamais à des synergies gagnantes si le fil de la pensée est de diriger les autres alors que l’objectif de départ était pourtant de réaliser des choses avec eux. Bref, on ne fera pas de gagnant-gagnant si le postulat de départ, même inconscient, est qu’il y a un dominant et un dominé.

“Business With Business”, “Employee With Employee”, “Employees With People” (EWP). Je suis sur que si on préparait l’élaboration d’un plan en se demandant non plus “ce qu’on doit arriver à leur faire faire pour arriver à nos fins” mais ” comment faire en sorte qu’on fasse quelque chose avec eux” on arriverait à des pratiques différentes.

Comme quoi l’impact des mots et de leur sens a, même inconsciemment, un impact certain sur la manière dont on met nos idées en pratique.

Rapport du Aspen Institut sur la co-création décentralisée

Je suis un des derniers à en parler mais je vous incite vivement à lire le rapport de l’institut Aspen sur l’intelligence collective. Il est fort intéressant de constater comment chacun le rapporte et l’interprête : pour certains ils s’agit d’intelligence collective, pour d’autres de collaboration ou encore de knowledge management…en ce qui me concerne je retiendrai la notion de co-création décentralisée.

En effet si les deux premières notions sont loin d’être nouvelles, j’estime que la co-creation décentralisée est le vrai concept nouveau qui sous-tendra le fonctionnement des organisations dans les années à venir.

Création car je pense que cette notion implique à mon sens davantage le fait qu’on part de zero, qu’on réinvente. Il y a également une notion d’authenticité, d’originalité. Co-creation…pas besoin d’expliquer. Décentralisée car elle s’effectue en réseau, sans subir les lenteurs des échanges hiérarchisés, en se focalisant sur l’object et faisant abstraction des contraintes périphériques. Et enfin car cela me semble aller dans le sens du concept de serendipité.

Quelques points clé :

- On sent largement la patte McKinsey derrière ce document.

- L’étude mêle allègrement l’aspect des échanges au sein de l’entreprise et de l’entreprise avec l’extérieur, preuve s’il en est que sa membrane devient de plus en plus poreuse. Par contre j’aurai aimé que ces sujets soient traités plus distinctement : parler motivation et rémunération, par exemple, soulève des questions différentes selon qu’il s’agisse d’une communauté de collaborateurs ou d’une communauté sur internet.

- Au sein d’une dynamique collective il est difficile d’isoler la performance individuelle. Une pensée pour ceux qui ne croient qu’aux incentives individuelles.

- Qui mettre dans une communauté ? La cooptation reste le meilleur moyen de préserver la communauté d’intérêts.

- Le marché demande des entreprises capables d’écouter et de changer en conséquence en permanence.

- Le feedback (retour d’expérience) et l’innovation doivent être instantanés. Et plus encore avec la fameuse génération Y qui n’a pas l’habitude d’attendre, habituée qu’elle est à l’instantané.

- Tout cela va imposer un modèle tant organisationnel que commercial totalement nouveau. Tout doit changer.

- On parle de compétences dynamiques, de lacher prise.

- Et pour terminer, une ode aux réseaux informels et au social software : la forme la plus accessible de connaissance est la conversation.