Comprendre et positionner l’entreprise 2.0 dans l’entreprise “réelle”

Il est temps de synthétiser les quelques réflexions que j’ai pu avoir ces derniers mois. J’ai essayé de partir des préoccupations maintes fois entendues et exprimées à la fois par des responsables demandant une vision globale du sujet et par des managers de terrain qui n’ont pas le loisir d’avoir ce niveau de préoccupation, occupés qu’ils sont par les enjeux quotidiens et pour qui ce cadeau souvent “tombé du ciel” (et tombé sur leur tête) est souvent une source d’incompréhension, donc d’inconfort.

Ces préoccupations n’ont rien de surprenant : qu’est ce que c’est, qu’est ce que ça apporte, comment cela fonctionne, comment positionner cela et l’intégrer dans l’entreprise telle qu’elle est aujourd’hui… S’agissant d’un domaine nouveau, on a beaucoup appris de l’expérience des “early adopters” qui fonctionnant sur un mode “essai / echec / amélioration” ont contribué à dégager un corpus de savoir faire intéressant. Ce corpus s’est en effet constitué sur la bases d’implémentations réussies ou ratées qui ont permis d’affiner les présupposés qui ont prévalu à leur mise en place. Ce qui permet aux “suiveurs” de bénéficier de ces expériences accumulées.

Ne croyons pas toutefois que c’est en disant “c’est, ça n’est pas, il faut, il ne faut pas” que les choses avanceront. L’entreprise a besoin de comprendre le cheminement qui a amené à ces conclusions pour les faire siennes, et on sait ce qu’il advient lorsqu’on se contente de copier un résultat sans rien comprendre du raisonnement qui y a amené : on manque d’assurance, l’imprévu fait peur, on est sur la défensive et au final on échoue.

Et plutôt que proposer un futur alléchant au bout d’une route floue, partons donc de l’existant pour construire le futur. En passant cela nous permettra d’expliquer le “pourquoi” en capitalisant sur ce que le passé nous a appris.

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Les études de cas nous disent “c’est possible” et rien de plus !

Comme toujours lorsque d’un changement à la fois organisationnel et technologique touche l’entreprise, le monde entier est demandeur d’études de cas pour être convaincu.  Mais au fur et à mesure que les premiers cas solides arrivent à propos des projets étiquetés “social media”, on a l’impression qu’un doute subsiste, ou que les cas ne semblent pas assez nombreux ou assez proches de leurs lecteurs pour les convaincre. Combien de fois entend on “ils n’ont pas notre culture, notre passé, nous ne sommes pas sur le même marché, nos produits sont différents, nos clients sont différents”.

A priori rien n’a changé depuis des années : un cas part d’un problème, explique ce qui a été mis en place et les résultats obtenus. Mais voilà, ça ne semble plus fonctionner totalement comme avant. La raison est simple : jusqu’ici on mettait en évidence comment un logiciel qui traitait et automatisait nombre de tâches avait permis d’améliorer ceci ou cela. On expliquait par le seul logiciel la transformation entre une situation A et une situation B. C’était crédible et tout le monde y croyait. D’ailleurs, tout le monde y croyait d’autant plus que toutes les entreprises étant sur un même secteur ou ayant les mêmes besoins déployaient peu ou prou les mêmes logiciels, accompagnées par les mêmes consultants qui en utilisant les mêmes méthodes en arrivaient aux mêmes implémentations. Bien sur vous me retorquerez que du cas à l’implémentation on a souvent vu des écarts impressionnants : bien entendu car deux entreprises ne se ressemblant jamais, il existe des facteurs humains, managériaux, organisationnels, culturels qui font qu’il ne faut pas traiter deux entreprises de la même manière et que même lorsqu’il s’agit d’outils dits de process le facteur human n’est quand même pas neutre. Mais le sujet était tel qu’il suffisait d’avoir la preuve que “le logiciel faisait” pour croire la chose plausible pour peu le cas émane d’une entreprise a peu près crédible.

Un autre facteur jouait aussi. Si toutes les entreprises implémentaient les mêmes choses de la même manière, faisaient les mêmes choix, c’est également parce qu’on leur demandait d’être comparables. Les investisseurs avaient bien compris qu’ils ne pouvaient comparer des pommes et des poires alors ils exerçaient, même de manière inconsciente, une pression amenant à l’uniformisation des pratiques et des technologies. Qui aurait pris le risque de se retrouver montré du doigt en raison de choix manageriaux, technologies ou organisationnels non conformistes qui auraient fait qu’on aurait pas pu comparer ses résultats avec les autres, point par point, en utilisant les mêmes indicateurs dans le même contexte.

Le cas “entreprise 2.0″ se distingue par deux aspects.

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DRH et DSI dans un monde 2.0 : même combat ?

La question du rôle, souvent ressenti comme étant inconfortable, des DRH dans des projets de réseaux sociaux se pose de manière de plus en plus forte. La question est d’autant plus stratégique qu’on est en face d’une des seules fonctions de l’entreprise qui a une grande partie des compétences nécessaires, et la légitimité pour se lancer ou accompagner de tels projets. Reste la question de la volonté et du leadership pour se lancer.

Pour cela encore faut il avoir conscience du rôle qu’on peut jouer et comprendre le paradigme nouveau dans lequel on va devoir évoluer.

Alors que nombreux sont ceux qui se penchent sur le cas des directions informatiques pour les aider à trouver leur place dans un contexte nouveau, peu sont ceux qui prêtent autant d’attention aux directions des ressources humaines et c’est fort regrettable. Car leurs situations présentent un nombre troublant de similitudes.

Je me réfère à l’étude Cigref-McKinsey que j’ai mentionnée il y a quelques mois. Pour simplifier, les conclusions étaient que la fonction informatique ne peut créer de la valeur seule mais doit le faire conjointement avec les métiers, ne plus croire qu’elle peut arriver à ses fins seules en imposant des choses mais qu’elle doit se mettre en position de prestataire et de facilitateur pour les métiers qui élaborent leurs propres stratégies et s’équipent eux-même en fonction de leurs besoins. Et, au final, que la mesure de la performance ne se fait pas en fonction d’indicateurs SI mais au travers des indicateurs métier.

Ne pourrait on pas aujourd’hui en dire autant de la fonction ressources humaines qui doit apprendre qu’elle n’a plus à intervenir directement partout mais doit faire en sorte que les pratiques locales aient un impact RH positif ? Ne plus agir seules mais co-construire des dispositifs locaux mis en œuvre par le management localement.

Une des meilleures pratiques actuelles par rapport à de tels projets revient à créer une celle d’expertise interne qui fournit un cadre global (outils, méthodologie, suivi, accompagnement) aux projets locaux ce qui combine le besoin de rationalisation, de gouvernance et de sécurité voulu par l’entreprise et le besoin de rapidité et de “localité” voulu par les opérationnels. Par rapport à ce que je peux voir aujourd’hui cette approche, qui fonctionne très bien, est le plus souvent porté par la direction information qui s’adjoint des compétences “humaines” en complément de ses compétences techniques, rarement pas des DRH qui s’adjoindraient des compétences techniques. Ne pourrait on pas penser qu’un tel centre d’expertise interne devrait, pour tirer le meilleur des ressources internes, être composé d’une équipe mixte DSI-DRH ?

Quelques lectures en passant

Une rapide revue de mes dernières lectures pour ceux qui seraient en manque de littérature pour les soirées au coin du feu .

Tout d’abord le désormais célèbre Groundswell: Winning in a World Transformed by Social Technologies de Charlène Li et Josh Bernoff, sorte de bible du social media. Groundswell vous expliquera concrêtement comment fonctionne la “lame de fond” qui est en train d’emporter l’internet. Rien n’est laissé au hasard et l’ouvrage est suffisamment didactique pour que tout le monde comprenne que quelque chose se passe, comment ça se passe, et surtout, comment l’entreprise peut et doit surfer sur cette vague. Par contre n’espérez pas trouver un quelconque moyen d’améliorer le fonctionnement de vos équipes en interne : Charlene Li et Josh Bernoff sont des professionnels du B2C ou du social marketing et ils se concentrent sur leur cœur d’expertise. Ce livre s’adresse donc à tous ceux qui veulent comprendre et accroitre leur culture générale mais n’aura d’intérêt métier que pour les gens du marketing.

Vient ensuite The Big Switch: Rewiring the World, From Edison to Google de l’iconoclaste Nicholas Carr dont je vous avais déjà parlé ici. Le bruit courre que Carr n’est pas l’ami des DSI mais sa réflexion n’en est pas moins pertinente et même sans y adhérer il vaut l’avoir lue avant de porter un jugement définitif sur  l’avenir des systèmes d’information d’entreprise. Afin d’envisager l’ensemble du champ des possibles en termes de modes de travail il importe de comprendre comment vont évoluer les technologies qui les supportent. Il n’est pas aisé de sortir du paradigme “j’ai des logiciels et des documents sur mon ordinateur” à “j’ai un navigateur…qui me donne accès à tout via internet”. Carr démarre son analyse au début du siècle précédent avec des usines qui avaient toutes leur propre unité de production d’énergie, activité tellement stratégique qu’il faut l’assurer soi-même pour ses propres besoins. Qu’en est il aujourd’hui ? Des entreprises produisent l’électricité, on se branche et c’est tout. Il en va de même pour l’informatique qui demain ne sera qu’un service délivré via un tuyau nommé internet et accessible tout le temps, de n’importe quel poste, n’importe quel endroit, sur n’importe quel type de terminal. A lire absolument.


Vient enfin Enterprise 2.0 Implementation de Aaron C. Newan et Jeremy G. Thomas dont le titre dit tout (ou presque) de son contenu. Cela démarre par une présentation claire du “social software”, des dynamiques qu’il supporte, de la manière dont tout cela fonctionne. On passe ensuite à l’aspect “entreprise 2.0″, clair et sans feu d’artifice déplacé : c’est certain, les auteurs connaissent le monde de l’entreprise et ne nous rejouent pas un énième épisode de l’entreprise Disneyland qui fonctionne toute seule avec des outils paillettes. Vient alors une démonstration fort intéressante du calcul du ROI. Peut être lourde mais on ne peut plus réaliste, quantifiable, avec une petite place pour le “Soft ROI”. Vient ensuite la partie implémentation. C’est là que je suis un peu déçu : l’approche est strictement orientée déploiement d’outil, brique par brique. On parle un peu usages, mais finalement le coté opérationnel de l’utilisation des outils (pas l’utilisation, mais l’utilisation pour des objectifs métier) est totalement passé sous silence. On se rattrappe enfin avec une partie “légale” et “gouvernance” mais je reste sur ma faim quant à la dimension “organisation / conduite du changement / business processes”. Soit on fait une analyse “macro” soit on traite l’implémentation, mais dans le second cas autant aller au bout des choses. C’est fort dommage car le reste est de bonne facture et me semble fort didactique et pédagogique. N’étant pas moi même un professionnel de l’installation des briques sur un serveur je passe dès demain matin le pavé à monsieur de Villamil qui vous donnera son avis sur la qualité de cette partie dans une de ses prochaines notes.

Voilà c’est tout pour ce mois-ci, bonne lecture à tous.