Engager n’est pas délivrer

Résumé : l’entreprise de demain sera conversationnelle et, pour ce faire, devra tout miser sur l’engagement de ses collaborateurs et de ses clients. Mais l’engagement ne sert à rien s’il n’est pas transformé, si le client n’est pas rendu “actionnable” dans le cadre de nouveaux process sociaux. Penser les logiques d’engagement et de conversation hors des processus permettant d’utiliser ce qui n’est qu’une intention et un potentiel n’amènera pas à grand chose excepté un feu de paille.

L’”engagement” est décidément le mot à la mode. Qu’il s’agisse des salariés ou des clients il faut “engager”. Mais pourquoi ? Sans engagement, sans ce qui fait qu’on fait qu’on se sent davantage concerné par une dynamique et un enjeu collectif centré sur une entreprise ou une marque au delà des objectifs, tâches et missions personnels, difficile de trouver le carburant qui rendra possible des dynamiques de co-creation de valeur, de collaboration, de co-ce que vous voulez qui sont supposés être les fondements de l’entreprise de demain.

Alors tout est fait pour “engager” et le front des outils dits sociaux n’échappe pas à tendance. D’ailleurs il est plutôt en avance car c’est par ce biais que le terme est récemment revenu à la mode. Coté collaborateurs j’ai déjà dit ce que j’en pensais : il ne faut pas croire que le résultat de l’utilisation d’une quelconque plateforme sociale par les employés se substituera à une politique RH volontariste. Elle peut en faire partie mais en aucun cas la remplacer.

Parlons un peu plus du coté client. Les outils d’aujourd’hui rendent certaines choses infiniment plus faciles qu’elles ne l’ont été par le passé. On peut identifier les conversations ou messages relatifs à l’entreprise, devenir proactif et aller rejoindre les unes et répondre aux autres. Il est vrai que sans conversation pas d’engagement, mais on peut avoir des clients très engagés alors que l’entreprise est absente de ce terrain : l’exemplarité dans le comportement et la qualité du produit le permettent…le social n’étant qu’un substitut. Voici déjà un premier mythe qui tombe, celui selon lequel il n’y aurait d’engagement sans conversation.

Un second mythe reste tout aussi présent. Celui selon lequel une fois qu’on a capté le message, analysé le sentiment et engagé la conversation…on a fait le travail. Je ne compte plus le nombre d’offres bâties sur ce schéma : écoutez vos communautés, engagez, le tour est joué. Ce qui est faux pour au moins deux raisons. La première est qu’on parle de communautés là où il n’y a que des cas individuels à traiter (même si on les rassemble dans des espaces communautaires, la nature du contenant ne change rien à l’essence du contenu) mais comme j’ai déjà traité le sujet, inutile de s’attarder. La seconde a trait à la croyance qu’on va tout régler en procédant ainsi.

Déjà ça n’est pas parce qu’on engage la conversation qu’on engage le client. Devant un niveau de qualité déplorable, on peut tout au plus limiter la casse mais toutes les situations ne sont pas récupérables. Et inutile de blamer le community manager…comme on le dit souvent “si vos produits sont de la m…., les médias sociaux n’y changeront rien”. Le second est que même “engagé”, notion qui relève de l’état d’esprit, l’internaute ne sert à rien à l’entreprise. J’ai fait exprès d’utiliser ici le terme internaute car :

- membre de communauté ne reflète que rarement la réalité

- client : rien ne prouve qu’il s’agisse d’un client

- prospect : tout internaute est un prospect potentiel mais il peut servir l’entreprise sans devenir client (participation à une démarche de crowdsourcing, de marketing social etc…)

Il faut que l’internaute en question soit “activé” dans le cadre d’un process, quel qu’il soit (marketing, r&d, service, vente etc…) pour que l’engagement finisse par délivrer de la valeur. Converser sans résoudre le problème ne sert à rien. Converser sans essayer de voir dans quel type d’action on peut actionner l’internaute ne sert à rien. Toute démarche d’engagement qui ne débouche pas sur une logique de qualification de l’internaute et qui n’est pas complétée par des “business process sociaux” relatifs à l’innovation, au service client, au marketing etc… ne sert tout bonnement à rien car elle ne transforme pas le potentiel généré par le “social” en valeur tangible.

Alors on me rétorquera qu’il n’y a pas que la valeur, que l’image, la réputation comptent. Qu’on est dans le soft. D’accord. Mais donnez moi une seule raison de développer image et réputation si l’objectif n’est pas à un moment où un autre de transformer cela en quelque chose de plus…concret.

Dans la logique d’évolution du CRM vers le Social CRM il reste un point qu’on oublie souvent en route : la notion de management du client qui a totalement disparu derrière l’engagement et les conversations alors que ces dernières viennent en complément, non en substitution. D’ailleurs, quitte à aller au bout de la logique, autant oublier la notion de client (voir ce que j’écrivais plus haut) et parler de Social Stakeholder Management car dans de tels dispositifs de “chaine de valeur 2.0″, on peut contribuer à la création de valeur sans être client et, d’ailleurs, on peut imaginer que beaucoup plus de 50% des personnes concernées par de telles démarches ne soient pas des clients. Ce qui ne les empêche pas d’être des parties prenantes.

Il est donc essentiel de revenir aux fondamentaux et de remettre conversations et engagement dans la perspective plus large de nouveaux modes de création de valeur, de nouvelle chaine de valeur au risque de passer son temps à papoter sans jamais rien créer qui ait une quelconque valeur.

PS : je vous conseille d’ailleurs ce billet de Marc Fidelman où son analyse du marché du social CRM l’amène peu ou prou aux mêmes conclusions

Au delà du social CRM, le “social stakeholders management”

Je vous ai déjà dit deux mots de ce que m’inspirait le social CRM. C’est un pas inévitable vers la prise en compte de la nature nouvelle de la gestion de la relation client. Le client n’est plus seulement un objet marketing ou un élément d’un pipe commercial mais quelqu’un avec qui on construit et avance sur long terme, au delà de l’horizon nécessaire pas suffisant de l’obtention du sacro saint bon de commande. Et quelqu’un, d’ailleurs, avec qui on continue à travailler même si on n’obtient pas ce bon, d’ailleurs. Un prospect qui ne signe pas n’est pas quelqu’un qui vous fait perdre du temps mais quelqu’un qui a justement beaucoup à vous apprendre.

Il est évident que le social CRM va au delà de la mise en œuvre de nouveaux process, de nouveaux plans d’action. C’est, à mon avis, un principe d’action au regard duquel chaque acte de l’entreprise, des collaborateurs doit être en conformité. “Est ce qu’en décidant / faisant telle chose, je suis en accord avec cette ligne directrice”. Car, on le comprend aisément, impossible de valoriser le consommateur sans aligner les modes opératoires de toute l’entreprise…et traiter le collaborateur de la même manière. Il serait dangereux, en effet, de laisser le collaborateur dans une logique de “tais toi et travaille” alors même qu’on fait des pieds et des mains pour rester en phase avec l’extérieur. Le retour de bâton ne serait pas long à arriver.

Dans cette logique pourquoi exclure les partenaires, fournisseurs, sous traitants de la boucle ? Eux aussi ont leur place dans ce cercle vertueux.

Ajoutons également des enjeux qui ne sont pas qu’économiques ou orientés produit. Le marché à des attentes éthiques de plus en plus forte à l’égard d’un monde de l’entreprise qui s’est rarement montré exemplaire. Le “social business” n’est pas comme son nom peut le laisser croire l’adaptation des mécanismes d’entreprise à un monde interconnecté mais une vraie réalité sociétale.

Le social CRM n’est donc qu’un petit pan d’une logique autrement plus globale. C’est une extension du périmètre des parties prenantes, ou plutôt (enfin) leur prise en compte effective dans un modèle de gouvernance d’entreprise qu’il s’agira de décliner au quotidien.

Cela ressemblerait donc davantage à du “social stakeholder management”. Une logique globale à déployer en interne comme en externe et pas du micro-projet bricolé dans un coin sans cohérence avec la réalité du fonctionnement de l’entreprise. Je ne sais plus qui disait que le progrès ne valait que s’il était partagé par tous. Le meilleur moyen c’est de le construire ensemble, pas seulement par des pensées nébuleuses mais à travers le fonctionnement quotidien.