Quand la recherche de la performance vous amène à  vous tirer une balle dans pied…ou pensées sur la financiarisation de l’économie et du management

Quelques idées en vrac que je vous livre brut de décoffrage. Tout est parti d’un échange de mail.

Moi : “mais vous avez des projets 2.0 dans ton entreprise”

Lui (ton désabusé): “pff non…on est bien trop concentrés sur le présent pour de telles préoccupations à  long terme”

Echange classique, mots très (trop) souvent entendus. On entend souvent également “on a pas le temps”, “on est pas prêts”, “mais quel est le bénéfice”…mais au delà  de ça quelles réalités cet échange a priori anodin recouvre t’il ? Il s’agit en fait de nombreux postulats qui au fond sont autant d’éléments bloquants pour l’entreprise. Loin de moi l’idée de dire qu’ils ne sont pas fondés, bien au contraire ils le sont le plus souvent. Ce sont parfois les conséquences qu’on en tire qui amènent à  des comportements pour le moins surprenants.


Question préliminaire : quel est le but d’une entreprise.

On ne peut pas oublier cette question fondamentale dont tout découle. Tout ce qui est fait, entrepris, découle de la réponse à  cette question. Avoir la mauvaise réponse signifie avoir tout faux par la suite.

Rapide sondage autour de moi…je m’attendais un peu aux réponses. Le but d’une entreprise est : Fabriquer des produits / fournir un service ? Non. Obtenir la meilleure qualité possible ? Pas du tout. Satisfaire le client ? Encore moins. Faire vivre ses salariés ? Heu… on s’égare là  non ? Rien de tout cela. Le but d’une entreprise est de gagner de l’argent. Tout ce qui est dans la liste qui précède ne sont que des moyens. La raison d’être d’une entreprise est de gagner de l’argent. Un point c’est tout. Ou presque…nous verrons que cette définition n’est qu’à  moitié complète mais c’est déjà  un bon point de départ. Et un premier postulat.
Les conséquences du but

Tout ce qui ne permet pas d’atteindre le but est par définiton secondaire ou inutile. Par déduction on crée un second postulat : tout ce qui est fait au sein de l’entreprise est doit permettre de gagner de l’argent. Celui-ci comme le premier sont des vérités premières dont la remise en cause me semble à  la fois difficile et inutile.

Mais on se heurte déjà  à  une première déviation. Tout doit concourir à  la création de valeur. Soit. Mais on en a tiré une règle terrible : tout doit créer de la valeur. Si elle ne saute pas aux yeux à  première vue, cette simple différence au niveau verbal a sans doute couté des sommes astronomiques et davantage concouru à  la destruction de valeur qu’à  sa création.

D’ou vien cette erreur d’interprétation, le plus souvent inconsciente ? Et bien du point suivant.

Le culte du quarter

Le but de l’entreprise est de créer de la valeur…mais avec contrôle trimestriel. C’est la loi des sociétés cotées, c’est un principe de pilotage plutôt intelligent qui veut qu’on se donne des points de contrôle, tous les trois mois, histoire de voir si on est dans la bonne direction. C’est un principe salutaire qui nous permet de nous rendre compte qu’on va dans le mur avant d’être dedans. Enfin presque…

L’effet pervers de cette bonne idée c’est que l’entreprise vit par trimestre. Et un trimestre c’est court. Très court. Tellement court qu’on ne recherche que la performance immédiate, pour demain, sachant qu’après demain on sera au quarter suivant donc qu’il sera trop tard. Effet pas si pervers car il permet de motiver les trouves. Ou plutôt de mettre la pression (ce qui différencie l’un de l’autre c’est le couteau qui est sous la gorge et l’état psychique de la personne concernée après quelques cycles).
Conclusion : tout ce qui ne rapporte pas de suite est inutile car déconnecté du but.
De la financiarisation de l’économie à  la financiarisation du management

Tout doit concourir à  la création de valeur. C’est un fait. Tout doit créer de la valeur : c’est une erreur. En fait la pression du temps (3 mois c’est très très court) fait qu’on a pas les moyens de penser à  calculer des coups par ricochet. Alors autant assurer ses arrières et ne rien faire qui ne rapporte directement. On parle des effets pervers de la financiarisation de l’économie ou tout est tiré par des objectifs de création de valeur ? Je ne vois aucun effet pervers, juste des erreurs d’interprétation.

Conséquence : le management se financiarise également. Tout le temps productif doit être affecté à  une tache créatrice de valeur de manière directe. Conséquence première : un management qui ne sait sur quel pied danser, garant du respect des objectifs mais en proie avec la réalité humaine de ses équipes. Contraint de pousser chacun afin de rentabiliser sa masse salariale tout en sachant qu’on lui demandera encore plus la fois prochaine. Pas le temps de souffler, cinq minutes de pause cela représente x de masse salariale. Faire de la veille c’est du temps perdu. Réflechir et innover également. Non que qui que ce soit le pense. Mais les indicateurs de performance le suggèrent.

Des exemples on en trouve à  la pelle. Dans une usine rien n’importe plus que les rendements. Ne pas utiliser une machine à  100% de ses capacités c’est de l’argent perdu. L’arrêter c’est de plus payer quelqu’un à  ne rien faire. Alors on utilise à  100%…et on crée du stock si les ventes ne suivent pas. Peu importe, le responsable a respecté ses indicateurs. Le stock ça n’est pas le problème de celui qui produit. Même si au final la situation empire : le stock génère un coût nouveau alors que le salaire de l’opérateur et le cout de fonctionnement de la machine est fixe.

Au niveau du management c’est pareil : un individu ne crée pas de stock par son comportement mais sa mauvaise utilisation dans un contexte ou il a perdu ses repères se traduit en désengagement et en frustration. Qui viendra me dire que cela n’impacte pas le bilan final ?
Donner du temps pour collaborer spontanément affecte la performance de chacun évaluée au niveau de son service. Si on prête main forte en apportant ses compétences à  un autre service dans une collaboration transverse la réalité économique est que l’on gaspille l’investissement de son service en masse salariale. Donner 2 heures de son temps pour qu’une personne d’une autre Business Unit signe un contrat de 100 000 euros ce sera toujours 2h de temps perdu au moment de l’évaluation. Même si l’entreprise aura gagné 100 000.

On demande aux salariés d’avoir des idées et d’innover…mais en prenant sur leur temps de “création de valeur locale” et, en plus, sans que ce qu’ils apporte n’entre dans le calcul de leur performance.

Bref confondre objectif et moyens, maximiser des optimas locaux alors que la valeur est crée de manière globale conduit à  des situations fort curieuses : tout le monde remplit ses objectifs et l’entreprise perd de l’argent. Bizarre non ?

Et maintenant on se tire une balle dans le pied
Vous vous souvenez de ma définition du but de l’entreprise ? A vrai dire j’en avais sciemment oublié une partie. Qui investirait dans une entreprise qui gagne de l’argent aujourd’hui mais en perdra demain ? Personne. Quelle entreprise peut vivre sans investir ? Aucune.

Le but de l’entreprise est donc de gagner de l’argent aujourd’hui et demain. Et cela change tout.

Combien d’entreprises on connu l’effondrement faute de se réinventer dans un contexte changeant ? Combien ont souffert d’un fort turn over et de pertes de compétences stratégiques car le lien entre les objectifs de chacun et celui de l’entreprise n’était plus compris ?

Combien de tches stratégiques (cad capitales pour l’avenir) ne sont pas achevées, ou sont prises par dessus la jambe car il s’agit de tches qui demandent du temps dans la durée donc sont toujours remises à  plus tard car ce qui compte c’est aujourd’hui ?

En centrant tous ses efforts sur aujourd’hui et demain (personne ne voit au delà  de la fin du trimestre), l’entreprise ne pense pas à  après demain. Ca n’est pas qu’elle ne veut pas, c’est qu’elle ne peut pas. Car tout ce qui amène à  réussir demain est du temps perdu aujourd’hui.

Le marché change, des opportunités naissent, des marchés sont en perte de vitesse, le contexte économique connait un renversement… L’entreprise a t-elle les moyens d’apporter une réponse et de prendre les virages nécessaires ? Oui. Les utilise t-elle ? Non. Et c’est une fois qu’on est devant le mur qu’on se dit qu’on aurait du apprendre à  tourner le volant avant…mais comme on avai dit aux tourneurs de volant de ne s’occuper que de l’accelerateur…

On a donc, sur des bases logiques, lucides, construit un système qui pour permettre d’être plus performant aujourd’hui amène à  hypothèquer demain.

Je lisais dernièrement un article où l’on s’alarmait de la faiblesse de l’investissement en recherche, veille, innovation des entreprises françaises alors même qu’elles n’ont jamais généré autant de bénéfices. Elles ont simplement oublié la moitié de leur objectif qui est de continuer à  gagner de l’argent demain. Mais les idées, les produits, les innovations qui le permettent se préparent malheureusement aujourd’hui. Et financer cela aujourd’hui ne correspond pas à  l’objectif trimestriel.

Ca n’est pas par bétise, par entêtement, par incompétence qu’on en arrive là . Simplement parce qu’on a confondu le but et les moyens. Simplement parce qu’une chose sensée à  moyen terme au niveau global est une hérésie dans l’instant présent au gré des indicateurs.

La question n’est pas de changer un système ou un modèle de développement économique. Elle est simplement de changer des habitudes. Car tout ce que je viens d’énoncer n’est que la conséquence d’habitudes et d’incompréhensions.

Pour ceux qui veulent approfondir la question je peux également vous conseiller La société malade de la gestion : Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social de Vincent de Gaulejac. Je trouve qu’il y va quand même un peu fort mais sa réflexion sur la perte de sens des managers et des équipes par rapport à  des objectifs qui, s’ils sont compris, ne sont plus partagés et ne font plus sens pour l’individu est assez pertinente. Il faut tirer le maximum aujourd’hui mais sans hypothéquer ce qui constitue la performance de demain. Et le fossé qui se creuse entre le “tout gestion” et le management des équipes au quotidien met en péril l’avenir. Mais avoir ce type de réflexion c’est penser à  créer de la valeur demain.

Une révolution ? Rien de tout cela. Juste un changement de paradygme nécessaire pour construire la performance de demain.

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of People and Operations @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
Head of People and Operations @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
1,757FansJ'aime
12,296SuiveursSuivre
24AbonnésS'abonner

Le confinement expliqué à mon boss

Découvrez le livre que nous avons co-écrit avec 7 autres experts avec pleins de retours d'expérience pour aider managers et dirigeants

En version papier
En version numérique

Articles récents

Abonnez vous à ma Newsletter !

Et recevez chaque semaine les derniers articles et des contenus exclusifs.

Je consens à ce que mon adresse email soit utilisée pour m'envoyer la newsletter de Bertrand Duperrin.

 

 

Je vous remercie pour votre confiance

Dans le respect strict de la RGDP vous allez recevoir un email vous demandant de confirmer votre inscription. 

 

Vérifiez qu'il ne soit pas tombé dans vos spams ou un dossier "notifications"
Vous pourrez de toute manière vous désabonner à tout moment.

Ne partez pas si vite !!!

Ce serait dommage de rater les prochains articles !

Abonnez vous à ma newsletter....

Recevez les articles chaque semaine dans votre boite aux lettres ainsi que des contenus exclusifs...

Je consens à ce que mon adresse email soit utilisée pour m'envoyer la Newsletter du Bloc-Notes de Bertrand Duperrin

Vos coordonnées ne seront partagées avec personne et ne serviront en aucun cas à vous envoyer de la publicité.

Dans le respect strict de la loi et de la RGDP vous allez recevoir un email vous demandant de confirmer votre inscription. 

 

Vérifiez qu'il ne soit pas tombé dans vos spams ou un dossier "notifications".


Vous pourrez de toute manière vous désabonner à tout moment.

Merci pour vôtre intérêt !