Microsoft + Yahoo : au delà  des chiffres se questionner sur la création de valeur

microsoft-yahoo-miahoo.jpgCe qui devait arriver arriva et Microsoft s’est lancé à  la conquête de Yahoo. Alors la foule technophile applaudit des deux mains et se demande quelles perspectives cela va ouvrir pour les utilisateurs d’outils en tous genre que nous sommes, les actionnaires se réjouissent, c’est un trait de lumière dans le marasme économique de ces dernières semaines. Et pourtant.

Tout ceci s’appuie sur une règle quasi logique qui voudrait que les chiffres s’additionnent, que les produits s’additionnent, que les talents s’additionnent. Si une chose est sure c’est que les effectifs vont s’additionner et qu’au jour J la valeur va s’additionner. Restent les talents et la capacité à  créer de la valeur et là  je me permet d’être plus sceptique.

Pour poser la question clairement, nombre d’études montrent que 70% des fusions-acquisitions ne créent pas le résultat escompté, voire sont destructrices de valeur. La question qu’il faut se poser est : le résultat de l’opération menée par Microsoft fera-t-il partie des 30% qui défient la règle.

A priori, si l’on regarde le portefeuille produit il y a complémentarité. Si l’on regarde le positionnement sur le marché de l’advertising il y a croissance, mais encore…

Je ne m’étendrai pas sur les enjeux industriels, d’autres sont plus à  même que moi de le faire. Quel cœur de métier, quels produits… mais cela revient également à  se poser la question de ce qui se passe derrière. Je ne crois pas en l’addition des chiffres dans la mesure où ces derniers sont largement impactés par des facteurs non quantifiables que les analystes se refusent à  prendre en compte pour cette raison.

Admettons que Microsoft achète la technologie et le savoir faire Yahoo. Cela signifie que Yahoo sait faire des choses que MS ne sait pas faire ? J’ai beaucoup de mal à  l’admette lorsqu’on connait la qualité des équipes MS. Peut être que le contexte MS est moins propice à  l’émergence de certaines innovations, certains produits ? Effectivement, c’est une question de culture d’entreprise. De plus l’image MS fait que le grand public, à  produit égal, valorise davantage le produit Yahoo que le produit MS, entreprise que l’on attend (et imagine) surtout axée sur des applications d’entreprises solides et sérieuses. L’opération serait donc une excellente idée…sauf que.

L’émergence de produits différents ou la perception même que le public a de ces produits n’est pas affaire de compétences mais de culture d’entreprise. On achète des technos, on espère que les compétences restent, mais on ne décrête pas le mix culturel. On peut d’ores et déjà  identifier un effet pervers : pourquoi acheter les autres alors que nous avons les compétences pour le faire ? On ne croit pas en nous ?

Plus qu’une affaire de business ou de parts de marché, une fusion-acquisition est une affaire de culture d’entreprise et d’individus. Le nouveau Géant sera-t-il en mesure de créer autant ou plus de valeur que les deux réunis ?

Selon Sacha Guitry (il me semble…) « Le mariage c’est l’union de deux êtres pour n’en former plus qu’un. Reste a savoir lequel. » Et de la réponse à  cette question dépend la réponse à  la question précédente.

Microsoftisation de Yahoo : j’ai du mal de croire que les talents de Yahoo rentreront dans le moule.

Yahooisation de Microsoft : risque énorme : l’entreprise risque de perdre la culture qui a fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. En s’éloignant de ses fondamentaux elle risque d’y perdre une partie de son identité avec deux risques : à  talent égal ne plus être en mesure d’avancer comme avant sur le marché de l’informatique d’entreprise qui ne demande pas que du « sexy » mais des bases solides, voir partir des ingénieurs qui auront l’impression de ne plus avoir leur place.

Emergence d’un modèle Miahoo :  éminemment complexe. Le seul temps nécessaire à  son émergence nous amènera à  la prochaine révolution informatique, voire à  la suivante. Il verra s’établir une identité recentrée qui sera également facteur d’exclusion à  la périphérie…reste à  voir la taille de la périphérie. Et avec un risque gigantesque : que l’entreprise qui n’aura plus l’esprit MS ni l’esprit Yahoo soit incapable de faire seule la moitié de ce que faisaient chacune d’entre elles indépendamment. Créer une vision commune sera le vrai challenge, faire en sorte que cette vision corresponde à  un positionnement « non mou » en sera un autre…restera ensuite à  la faire partager et là … Ou alors on décide d’abandonner purement et simplement certaines activités, on recentre… mais à  quel prix.

Dans tous les cas des individus n’adhéreront pas au changement. Quelques stock options minimiseront peut être la fuite des cerveaux, encore faut il qu’ils s’impliquent autant qu’avant. Quant à  ceux qui partiront se seront ils pas ceux qui étaient essentiels sur les coeurs de métiers respectifs de chacun ? Bien sur, de nouveaux arriverons, mais qu’en faire dans une entreprise à  l’ « identité molle ».

Rester chacun chez soi ?

On ne change rien, les Microsoftees qui veulent aller chez Yahoo (et les Yahootiens qui veulent aller chez MS) rejoignent une entreprise qui leur convient mieux ? Peut être la solution la plus sage mais cela rend de suite les synergies plus difficiles. Et qu’en pensera le marché ?

Bref il faudra au plus vite mettre au clair le métier de ce nouvel acteur. Editeur ? Moteur de recherche ? Régie publicitaire ? Cela conditionnera pleins de choses dont le fameux « mission statement » et la culture de l’entreprise. A ce moment on en saura plus sur l’identité profonde du futur groupe, on pourra s’interroger sur la capacité de la mettre en œuvre (et dans quels délais), et sur son impact sur la capacité de l’entreprise à  créer de la valeur dans le futur.

A mon avis ça n’est pas gagné.

Je ne vois ici qu’une addition de chiffres et j’ai du mal de percevoir comment créer une entreprise, un sentiment d’appartenance, une identité, bref ce qui permet de créer de la valeur opérationnellement au delà  de la logique industrielle dans le futur. Et si cela marche ça ne sera qu’après un certain temps…et le temps est un moteur essentiel qu’on ne peut malheureusement trouver sur les marchés.

En parlant d’identité d’entreprise, j’ai comme l’impression que le grand gagnant de cette histoire risque de s’appeler Google qui (n’oublions pas utilisateurs) ne pactise avec personne et continuera à  compter sur ses afficionados, récupérant peut être (clients et talents) les déçus de l’autre camp.

Dans quelques années les économistes écriront peut être que c’était le chant du cygne ou que cet événement a été le départ de la chute de Google. En attendant on ne peut que conjoncturer et, du point de vue du capital humain, cette histoire je ne la sens pas. On se focalise sur la bourse et les enjeux industriels, j’ai une pensée émue pour les DRH.

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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