Entreprise 2.0 : mes prédictions pour 2009

Franchement je me demandais si j’allais sacrifier au rituel des prédictions annuelles. Finalement je replonge car celles de l’an dernier se sont avérées plutot réussies (j’avais dit que les entreprises « leaders » allaient commencer à  comprendre que le succès ne passerait que par une refonte des processus de travail, les outils 2.0 étant des outils de travail ou étant inutiles) et parce que l’amie Susan l’a demandé gentiment.

Ceci dit je vais diviser mes prédictions en deux parties. Tout « thoughtleader » qui se respecte a parfois un peu trop tendance à  confondre ce qu’il trouve souhaitable et ce qui peut se passer de manière réaliste. Je vais donc aborder successivement mes prédictions en tant quel telles d’abord puis glisser quelques vœux pieux.

C’est parti !

Dissolution du 2.0 dans l’entreprise : au tout début le terme entreprise 2.0 vient des outils du web du même nom et de l’esprit qui préside à  leur utilisation. L’entreprise a par nature ses propres contraintes auxquelles s’ajoute aujourd’hui le contexte que nous connaissons : nécessité de gagner de la performance partout où c’est possible mais également d’inventer les valeurs et modèles de demain. Si tout cela correspond bien à  l’esprit 2.0 on est à  un niveau tellement macro et profond que l’aspect outillage 2.0 n’est plus qu’une goutte d’eau dans l’océan. On parlera plutot de l’application d’une culture 2.0 à  la vision et à  l’organisation. L’entreprise 2.0 c’est l’entreprise avant d’être 2.0 et on ne fera rien sans une approche macro cohérente et une vision de l’organisation et du management. Mais soyons clair : la préoccupation d’une entreprise en 2009 sera tournée vers sa performance, ses valeurs, sa vision du business et de son avenir. Le 2.0 n’existera que tant qu’il rentrera, par les outils ou le système de valeurs, dans ce périmètre. La notion de découverte technologique est morte et bien morte.

Priorité aux outils intégrés : les intéractions entre les collaborateurs sont protéiformes et utilisent autant de canaux qu’il y a de besoins. Pour tirer la quintescence de son « capital social » l’entreprise se doit de créer des synergies entre une multitude d’outils qui ne représentent souvent qu’un canal afin de fournir une plateforme de travail cohérente où tout est accessible en un clic depuis une seule interface. De plus la logique de réseau social qui représente la quintescence de l’utilisation du capital social et qui repose de facto sur une mise en commun des contenus et une traçabilité des échanges afin de mettre à  jour et exploiter la face informelle de l’organisation, la réalité de la manière dont les gens travaillent, nécessite une unification de toutes ces briques afin qu’elles servent de pilier au réseau. Tant pour les utilisateurs que pour l’entreprise il devient impératif, dès lors qu’on désire industrialiser la démarche, de dénicher une solution tout en un et de ne pas obliger chacun à  utiliser 4 ou 5 outils différents selon son besoin. D’ailleurs au fur et à  mesure que les outils vont se fondre les uns dans les autres on va oublier la notion de blog, de wiki, de bookmark pour se focaliser sur des actions à  finalités productives : j’écris, je partage, je questionne, j’amende, j’améliore, peu importe les fonctionnalités qui se cachent derrière. Cela peut paraitre trivial aux yeux des connaisseurs, c’est essentiel pour l’utilisateur lambda.

La généralisation du cloud computing se fait attendre : je fais partie de ceux qui souscrivent à  la vision que Nicholas Carr développe dans The Big Switch: Rewiring the World, From Edison to Google, un jour l’outil informatique ne sera plus qu’un service délivré par un tuyau nommé internet. En attendant la révolution ne se fera pas en un jour, en tout cas pour les grands comptes. Il y a une culture informatique à  faire évoluer, des garanties à  donner, le besoin de prouver avant de généraliser, le fait qu’il est difficile de dire à  la fois à  l’entreprise que son information est ce qu’elle a de plus précieux et qu’elle doit l’héberger hors de ses murs (et pourtant tout le monde trouve normal de donner son argent à  un banquier…même si la comparaison est un peu osée par les temps qui courent). Alors même si des logiques de réduction de coûts rendraient la chose logique, je pense qu’on va continuer à  voir les expérimentations se multiplier sur des données non sensibles mais que le grand soir attendra encore un bout de temps. Le cloud computing sera l’arlésienne de 2009 ce qui veut pas dire que l’inéluctable ne finira pas par arriver. Si le débat vous intéresse, allez donc en parler avec Gil Yehuda de chez Forrester. Par contre je vois les DSI s’impliquer davantage dans un processus de co-création de valeur avec les métiers au lieu de rester dans leur tour d’ivoir.

La fin de la « valeur douce » : pendant longtemps le ROI de l’entreprise 2.0 était un sujet plus que tabou. Le ROI serait soft ou ne serait pas. L’avantage d’une crise est qu’elle réveille les rêveurs et que désormais on va demander, enfin des chiffres et de vraies études de cas (pas des pilotes de 20 personnes). Ces chiffres ils existent, ils sont trouvables, mais cela va imposer de cesser de jouer les rêveurs et travailler sur le processus de création de valeur fondé sur les actifs immatériels. Une limite toutefois à  ce que je dis : en ces temps difficile créer du lien va devenir très important. Mais personne le dira trop fort faute d’impact mathématisable sur le bas de bilan.

Refonte des business process : on l’a évoqué en 2008, le message est passé, certains s’y sont mis et en 2009 on va commencer à  voir des entreprises repenser une partie de leurs business process afin d’y inclure les outils sociaux. Partant du principe qu’un outil qui ne sert pas pour travailler ne permet pas de créer de valeur d’une part, et qu’on a pas attendu le web 2.0 pour organiser la production, il faudra bien se demander ce qui doit changer dans l’existant, quels flux doivent changer de canux et quelles pratiques adopter dans certains cas si on veut enfin transformer la promesse. Quitte à  prendre un risque je dirai qu’on va assister à  l’émergence d’une réflexion sur les indicateurs et notamment en termes financier et comptables afin de valoriser de manière plus réaliste tout ce qui touche aux actifs intangibles, ce qui ne manquera pas de faciliter la transformation une fois les outils de pilotage et d’évaluation adaptés au contexte actuel. Quoi qu’il en soit on verra émerger une fois les premières refontes de process entamées les débuts d’une réflexion sur les nouveaux business models qui sont la phase ultime d’une transformation réussie.

Mobilité : une demande croissante des utilisateurs pour accéder à  leurs applications de n’importe où et sur n’importe quel terminal est dans l’air du temps et les entreprises sont de moins en moins enclines à  faire obstacle. Productivité oblige. C’est d’ailleurs cette demande qui à  terme risque de jouer en faveur du cloud computing.

Un double changement de paradigme pour le monde du logiciel : d’un coté la vision qui prédomine chez nombres d’éditeurs selon laquelle « tout problème business se résoud par la technologie » va connaitre des jours difficiles. Tout problème ne se résoud qu’avec des Hommes. Le soft ne fait que rendre les choses possibles et les affranchir de certaines limites. Il est souvent indispensable mais n’est en aucun cas autosuffisant. Conséquence, il va falloir arrêter de vendre de la technologie pour vendre de la valeur. Changement de discours donc mais également plus grande compréhension des enjeux opérationnels et managériaux du client. Par valeur je parle bien sur de ce qui va se voir sur le bas de bilan.

Les millenials profil bas : on les attendait pour changer le monde et pousser les outils web 2.0 mais ils risquent fort de devoir apprendre  à  faire profil bas dans un contexte guère favorable à  l’originalité. Il ne faut donc pas s’attendre à  ce qu’en 2009 ils soient les moteurs du changement et ce qu’autant plus que les entreprises ont quand même des arguments à  faire valoir. 2009 ne sera pas la fin des réseaux sociaux. Je ne souscrivait pas totalement à  l’opinion de Tom Davenport lorsqu’il annonçait un changement des comportemens dans ce domaine par contre je le suis sur les limites des millenials. Au fil du temps l’entreprise changera avec eux. Pas pour eux.

L’entreprise 2.0 facilitée par de nouveaux métiers : nouvelle forme d’organisation implique l’émergence de nouveaux métiers. Les entreprises en ont pris conscience et avancent sur le sujet. Passage à  l’acte prévu en 2009 avec, là , un vrai levier de facilitation et de transformation.

Business Intelligence For People : tant qu’à  positionner les outils 2.0 comme outils de travail, autant le faire sur des concepts créateurs de valeur et améliorant l’efficacité. Sur ce point la seule chose que j’ai vraiment trouvé intéressante et porteuse de valeur en 2008 fut la notion de Business Intelligence for People que Reid Hoffman a partagé avec moi lors d’un récent diner. Je parle souvent de supply chain d’information personnelle mais la notion de BI personnelle à  l’heure de l’économie du savoir peut être un vrai levier d’effiacité pour les entreprises qui la mettront en œuvre. Je pense que sous un nom ou un autre, d’une manière ou d’une autre c’est un concept qui émergera en 2009.

Pas de crise sur l’entreprise 2.0 : Comme j’ai entendu un professeur d’HEC le dire il y a peu, il n’y a pas de crise. En effet une crise suppose un soudain dysfonctionnement et la volonté de restaurer la situation précédente. Sachant que le retour à  l’identique serait la pire des choses qui puisse arriver, considérons que nous sommes dans une époque de réinvention où tous les nouveaux matériaux, les nouvelles idées, les nouvelles façon de faire peuvent potentiellement trouver leur place.

Maintenant mes quelques vœux pieux…

On enterre définitivement l’entreprise 2.0 : plus vite on parlera d’entreprise tout court plus vite on comprendra que le travail sur le concept est fini et qu’il faut désormais rentrer dans la phase pratique : élaborer la vision, la décliner en process, en outils, en management…

On relit Goldratt et on comprend vite que techniquement parlant il s’agit ni plus ni moins que de passer d’un modèle de travail en flux poussé à  un modèle en flux tiré, que la recherche de la performance locale nuit à  l’optimal global et qu’on travaille avec des indicateurs inadaptés qui bloquent le changement. Rien de tel pour favoriser le paradigm shift. Et un petit coup d’oeil chez Deming histoire de comprendre la vraie nature d’une organisation qui s’améliore et innove en permanence car c’est un des autres enjeux derrière la culture 2.0

On revoit vraiment les indicateurs comptables pour les faire coller au monde de 2009. Ca n’est pas à  la réalité de s’adapter aux indicateurs mais à  eux de donner la meilleure vision de la réalité. La dématérialisation et la « knowledgisation » de l’économie nécessite indubitablement qu’on se penche sur la question. Et vite.

Vous l’aurez compris, le vrai enjeu de l’entreprise 2.0 est la nature même de l’organisation, ce qui justifie qu’on oublie rapidement l’aspect trop connoté du 2.0.

Et pour finir, pour ceux qui n’ont pas peur d’avoir la migraine, ce vers quoi on tend sur le long terme sans aucune préoccupation du versionning de l’entreprise :

Entreprise x.0 (pas de version fixe car en évolution perpetuelle) : Théorie des contraintes + Agilité + PDCA + Collaboration adhoc + social business + technologies de communication.

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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