Chronique d’une déconnection professionnelle

La petite histoire que je vais vous conter est bien sur purement imaginaire. Ca n’est en tout cas pas la mienne ni celle de qui que ce soit en particulier. Mais elle peut fort bien devenir la notre, un jour.

Janvier 2009 : retour au bureau après les fêtes je fin d’année. Je profite de ma pause déjeuner pour envoyer d’un seul coup mes vœux à  tous mes amis. Rien de tel que Facebook. C’est là  que je me rend compte que l’accès est désormais bloqué. Pas grave, on peut quand même vivre sans. C’est juste un peu frustrant. Finalement je passe par l’email en prenant bien garde de me connecter à  mon compte personnel par le webmail et de ne pas utiliser le compte de la boite.

Février 2009 : mauvaise surprise, c’est linkedin qui est bloqué. Moi qui devait recruter deux nouveaux collaborateurs… ça ne m’aide pas. J’entend déjà  les cris d’orfraie de Robert, mon ami qui est aux ventes. Lui il n’a pas son pareil pour tirer toutes les sonnettes et utiliser son réseau pour passer les barrières les plus infranchissables. Pas pour rien qu’il a parmi les meilleurs résultats de l’entreprise. Il risque de vraiment faire la tête.

Mars 2009 : Parait que ça a bardé lors des entretiens d’évaluation. Robert s’est fait accuser de dilétantisme. C’est vrai que vu qu’il mêne ses opérations réseau le soir en rentrant chez lui depuis que LinkedIn est bloqué, il passe une partie de sa journée au bureau à  attendre de rentrer chez lui pour travailler. Je comprend sa frustration : déjà  que le contexte est tout sauf simple il a l’impression que son entreprise joue contre lui.

Avril 2009 : Impossible de trouver une salle de réunion à  mon étage et ça commence vraiment à  me tapper sur les nerfs. Des mois que cela dure. Comment je fais pour mes réunions projet moi ? En plus je ne comprend pas pourquoi. On est pas plus nombreux qu’avant, l’activité est plutôt en baisse. Il faut que j’enquête car c’est vraiment handicapant.

Mai 2009 : Ils ont viré Sylvie. Motif : abus de mail persos au boulot. Faut dire qu’elle était pas maligne, elle avait qu’à  utiliser son compte perso. J’ai bien fait de faire attention pour mes vœux. C’est dommage car c’était vraiment une assistante de qualité qui ne rechignait pas travail. Dire qu’il y a un mois j’entendais son chef se féliciter qu’elle répondait à  ses mails professionnels à  toute heure, même le soir ou en week end. « Blackberette » qu’ils l’appelaient. Il parait que quand elle est partie elle s’est contentée d’un mot : « Ingrat ». Certains n’ont pas compris.

Juin 2009 : J’ai fini par comprendre le truc des salles de réunions. Les langues se sont déliées lors du pot de départ du stagiaire. C’est l’équipe de trentenaires du service RH qui les monopolise pour le projet « stratégique » qu’on leur a confié. Avant ils bricolaient sur un groupe Facebook me dit on. Facebook bloqué ils ont du se réorganiser. Ceux qui ne sont pas au siège ne doivent pas gouter les déplacements. C’est pour ça que j’ai entendu dire que leur projet prenait du retard ? D’un autre coté je ne comprend pas qu’on puisse utiliser FB pour des projets professionnels, je n’ai pas confiance. Je dois être vieux jeu. D’un autre coté vu qu’ils n’avaient l’équivalent à  disposition sur l’intranet ils ont du essayer de faire avec les moyens du bord.

Juillet 2009 : Note de service : la situation est grave, il faut améliorer la productivité. Les accès internet sont coupés. Dorénavant ce sera en fonction du niveau hiérarchique. Premier effet : mon assistante passe son temps à  la boutique SNCF pour s’occuper des déplacements de l’équipe. Elle m’a demandé de lui recruter une assistante. J’ai quand même déposé une demande pour qu’on lui rétablisse son accès pour « besoins de service ». Quant à  mon nouveau stagiaire chargé de la veille même pas la peine d’y penser vu qu’il n’est que stagiaire. Remarquez c’est un vrai « Y ». Il est débrouillard. Il a amené son MacBook personnel et se connecte sur le Wifi gratuit du café d’à  coté depuis le bureau. Il a juste fallu le rapprocher de la fenêtre. C’est au marketing que ça se plaint le plus : tous ceux qui travaillent sur nos campagnes en ligne n’ont plus accès au net. Procédure d’autorisation en cours : une fois la demande approuvée par le chef de service ça remontera à  la DRH puis à  la DSI. Si tout le monde est d’accord, la demande sera soumise au siège central à  Londres.

Aout 2009 : Robert déprime. Il tourne comme un lion en cage la journée et travaille tard le soir chez lui. Sa femme n’en peut plus et menace de partir. Comble de malchance, son boss vient de le rappeler à  l’ordre car il n’a pas répondu à  son mail urgent d’hier. Il était 21h et avait emmené sa femme au théatre pour recoller les morceaux.

Septembre 2009 : La rentrée commence bien. Convocation par la DRH. Un coup de fil personnel passé depuis le bureau ? Heu ? Ah oui, 2 minutes pour dire à  ma femme que je pourrai allez chercher les enfants à  l’école pour cause de réunion tardive. Oui madame, je sais c’est pas bien et ça fait chuter ma productivité. Avertissement ? J’ai évité la mise à  pied. Parait que je dois m’estimer heureux. De toute façon on supprime les lignes directes, tout appel entrant ou sortant devra passer par le standard qui évaluera sa légitimité.

Octobre 2009 : Impression bizarre. Toujours débordé et je n’avance pas. En fait j’ai l’impression qu’on passe notre temps à  contourner toutes ces interdictions. Sans net ni téléphone ça commence à  devenir dur. Productivité et sécurité qu’ils disent. Tous les stagiaires sont sur leur iphone, certains emmenent leur machine perso et se connectent en 3G. En temps normal je les aurai remis au pas. Maintenant je laisse faire en rigolant. Faudra quand même que je leur demande conseil pour m’équiper…

Novembre 2009 : Je me sens vieux et bête. On a deux types d’employés. Les vieux qui se sentent bloqués, frustrés, qui ont l’impression qu’on les prend pour des enfants. Et les jeunes qui, aux dires de certains, ont pratiquement monté un intranet parallèle. Clés 3G et wifis des hotels et bars qui entourent notre batiment. Deux démissions. Ils rejoignent des startups. Aux dernière nouvelles ils sont contents, ont les mains libres. La seule chose qu’on leur demande c’est d’atteindre les objectifs, pour le reste on est pas derrière leur dos en permanence. Quant à  nos stagiaires, contrairement à  avant, ils acceptent moins facilement les offres d’embauche qu’on leur fait à  l’issue de leur stage.

Décembre 2009 : Les résultats annuels sont mauvais. Moral en berne. On doit se reconcentrer sur l’essentiel et ne pas se disperser. La productivité a baissé cette année. On rend les blackberry. Peu importe j’ai mon iPhone. Une chose est sure on ne communique plus. Plus entre nous (en tout cas plus au dela d’un même bureau) et encore moins avec l’extérieur. Pas sur que nous ayons pris les choses par le bon bout. J’ai l’impression qu’on s’est mis beaucoup d’entraves pour contrer quelques déviances. Le remède est il pire que le mal ? Humainement oui, ça se sent. Niveau productivité je ne sais pas. Il ne faut pas être trop réducteur. Mais ça doit jouer.

Janvier 2010 : Je repense à  cette année que je viens de vivre. Mon bureau est un bunker. Coupé du monde. Pas sur que ça me pousse à  travailler plus. Ou mieux. Parait que certaines entreprises ont choisi la voie strictement inverse. N’ont elle aucun sens commun ? Sont ils inconscients à  ce point ? Où est-ce nous qui nous infligeons un remède pire que le mal. Tiens…je vois un pigeon posé sur le rebord de ma fenêtre. Est-ce dur de dresser un pigeon voyageur ? Pour envoyer un message à  mon supérieur que je ne vois plus et que je n’ai plus d’autre moyen de joindre. Juste pour lui écrire « J’en ai marre, laissez nous juste faire notre boulot ».

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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