Investir dans l’humain ? Vous voulez rire ?

Résumé : l’économie de la connaissance repose sur l’humain comme moteur d’efficacité et de croissance, c’est un fait acquis. Elle nécessite, pour assurer la compétitivité des entreprises dans les années à  venir, la mise en place de dispositifs, de modes opératoires, de pratiques spécifiques. C’est compris mais loin d’être facile à  mettre en œuvre. Investir dans l’humain et des dispositifs permettant que ses qualités soient utilisées au mieux dans le processus productif est un non sens, notamment au regard d’indicateurs de gestion qui ont été conçus pour d’autres modèles de création de valeur et ont pour effet d’inciter les entreprise à  aller dans la mauvaise direction. L’accumulation et le partage des savoirs, la collaboration, la mise en place de mécanismes de confiance essentiels dans ce contexte nouveau sont des non sens au regard de règles qu’il convient peut être de faire évoluer si on veut créer un cadre propice au développement des entreprises et de leurs collaborateurs.

 

Dans un billet précédent je mettais en avant le fait qu’une économie fondée sur un usage intensif des savoirs était avant tout un système fonctionnant sur l’accumulation.

– L’accumulation des savoirs : avant de les réutiliser encore faut il les partager, donc les rendre accessible, donc les formaliser. En d’autres termes, si on prend l’exemple d’une plateforme sociale d’entreprise supportant le fonctionnement de l’organisation, il faudra du temps pour qu’on y trouve la masse critique d’information qui fera que chacun verra son intérêt à  aller s’y servir voire y participer.

– l’accumulation de la confiance : la confiance est au cœur des dispositifs collaboratifs ainsi que des modes de travail fondés sur le partage et l’échange. Mais elle ne se décrète pas. Elle s’acquiert avec le temps, au fil des interactions qu’on a les uns avec les autres. Le champ de la confiance est vaste : elle concerne le rapport de chacun avec ses pairs, ses supérieurs, ses subordonnés, avec l’entreprise en tant que telle et les outils qu’elle met à  disposition, dans l’organisation et le mode de travail. Qu’un individu n’ait pas confiance en l’un ou l’autre, c’est tout le système qui s’effondre.

– l’accumulation de la réputation : la réputation est une sorte accélérateur de confiance parce qu’elle pose, a priori, la légitimité, la compétence voire les qualités humaines d’une personne, validées par ses pairs, avant même qu’on ait eu le temps de commencer à  se faire sa propre opinion. Elle ne résout pas tout mais aide à  démarrer les choses, à  les accélérer. Mais là  aussi, il faut du temps pour établir une réputation interne sur une expertise de quelque nature.

J’ajouterai un second point. Il s’agit également d’un système reposant sur la combinaison.La combinaison des savoirs, expertises et idées qu’il s’agit de combiner et recombiner en permanence pour prendre des décisions et résoudre des problèmes dans des contextes complexes qui demandent transversalité et pluridisciplinarité. L’essentiel de ces ressources étant incarnées, il s’agit donc d’articuler les hommes et leur travail de manière adhoc en permanence, hors de structures figées et établies.

Pour ce qui est de l’accumulation, c’est loin d’être quelque de nouveau. Il était déjà  présent dans l’économie industrielle que nous sommes en train de quitter. Il s’agissait là  d’accumulation de capital matériel. Le coût pour les entreprises était gigantesque et elles ont pu s’appuyer sur des règles permettant accompagner la mutation économique qui s’opérait alors. L’amortissement est l’une d’entre elles. En lissant le coût on a permis l’investissement. Il ne s’agit bien sur que d’un artifice comptable qui rend la dépense acceptable sur le bilan en ne plombant pas le résultat lorsqu’on investit pour préparer l’avenir, la dépense elle-même restant la même. Il s’agissait simplement de rendre les choses comptablement présentables tout en préparant le futur.

Il en va de même pour la combinaison. Lorsqu’on investit dans une machine qu’on est pas seul à  utiliser au sein de l’entreprise, il existe un mécanisme très pratique pour rendre le partage acceptable : la clé de répartition. Là  encore le prix à  payer est le même mais c’est un artifice qui permet de rendre le partage acceptable.

L’économie dans laquelle nous entrons, habituellement appelée économie de la connaissance ou du savoir, nécessite, pour créer de la valeur, un usage intensif d’un capital immatériel représenté par les Hommes, les savoirs, voire le potentiel relationnel ou social des uns et des autres qui permet la création de valeur dans des modes de travail agiles, en constante recomposition.

Une conclusion aussi évidente que brève s’impose : dans l’état actuel des choses, investir sur l’humain et développer les leviers qui rendront nos entreprises plus adaptées au monde dans lequel elles vont devoir opérer est tout simplement un non sens, une hérésie. Le temps nécessaire à  l’accumulation est vu comme une perte. Aider son collègue, l’enrichir de son expertise, l’aider à  réussir est vu comme une perte de temps parce que le management n’a que faire des besoins du bureau ou service d’à  coté. Et le temps…c’est de l’argent. Inconsciemment tout le monde sait que ce serait bénéfique mais les indicateurs disent le contraire, donc…

Non parce que les bénéfices futurs n’existent pas et ne sont pas compris. Non parce que c’est impossible. Tout simplement parce lorsqu’on regardera les colonnes de chiffres qui diront si on a réussi ou pas, aucun « artifice » ne permet de rendre cet effort, cet investissement, acceptable à  grande échelle.  Tout simplement parce que rien n’a été fait, contrairement aux époques passés, pour faire en sorte que ce qui était bon et nécessaire ne fasse pas « tache » dans le tableau. Et au final on se retrouve avec des indicateurs de gestion erronés qui envoient un signal d’alerte lorsqu’on va dans la bonne direction et disent « tout va bien » quand on continue de creuser sa propre tombe.

Une des nombreuses choses particulièrement intéressantes que l’on peut lire dans « The New Capitalist Manifesto » de Umair Haque est que, d’une manière plus générale, tout notre système économique repose sur des dispositifs d’un autre ge, qui dont été créés dans un contexte donné par rapport à  un besoin précis. Et qu’au fur et à  mesure que le contexte  et les besoins évoluaient, les dispositifs sont restés les même. Peut on juger, évaluer, et donc implicitement donner une direction  à  l’action et aux comportements en 2011 en se reposant sur des outils et concepts datant pour certains des premiers jours du taylorisme, pour d’autres de plusieurs siècles ?

Vous vous doutez de la réponse. Et les conséquences sont visibles tout autour de nous depuis quelques années. L’économie du savoir est une réalité qui a besoin d’outils et de dispositifs adaptés.

Les raisons qui font qu’il est difficile de donner du sens au social business ou entreprise 2.0 et d’aligner les dispositifs ne sont qu’une des conséquences parmi d’autres de cette incongruité.

 

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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