Empruntons nous notre rentabilité au futur ?

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Résumé : à  l’heure de l’économie du savoir, l’investissement sur le développement du capital humain est devenu clé mais reste souvent marginal en raisons de logique de rentabilité à  court terme. Mais cette vision est elle réellement créatrice de valeur ? Localement oui pour l’entreprise. Globalement on peut se poser la question puisque ces coûts ne disparaissent pas mais sont transférés à  la société ou au futur de l’entreprise ce qui, in fine, produit un retour de flamme à  long terme lorsque qu’il devient difficile de payer la dette engendrée par les choix choix passés. Alors que les cycles s’accélèrent il se pourrait bien qu’on arrive dans une impasse.

Je suis plongé depuis quelques temps dans la passionnante relecture de The New Capitalist Manifesto: Building a Disruptively Better Business de Umair Haque. Un livre déjà  brillant à  sa sortie même s’il était facile et confortable de se dire que l’auteur exagérait un peu, qu’on en arriverait surement jamais là … Moins d’un an après sa sortie le moins qu’on puisse dire est que l’auteur a mis en plein dans le mille.

Nombre de concepts développées et idées avancées dans l’ouvrage sont novateurs, disruptifs…beaucoup trop diront certains même si l’actualité semble nous dire le contraire. Une meilleure explication est certainement de dire qu’ils sont dérangeants. Au nombre de ces idées il y a celle selon laquelle les entreprises ont « emprunté des bénéfices tout en faisant passer les coûts » à  d’autres pendant des décennies…et qu’il arrive un moment où la dette par rapport au passé est si importante que le système se grippe.

Concrètement parlant cela signifie que la rentabilité des entreprises est surévaluée parce qu’elles n’assument pas l’intégralité de leurs coûts qu’elles reportent sur la société et/où les générations futures. Coûts environnementaux, coûts de formation…en somme beaucoup de choses qu’on fait en général tenir sous l’acronyme RSE (pas pour réseau social d’entreprise mais responsabilité sociétale de l’entreprise). Si l’intégralité du coût était intégré dans le produit on se rendrait compte qu’en fait ces entreprises ne sont pas « socialement » rentables. Le système a fonctionné jusqu’au jour où les coûts transférés à  la société ou au futur sont devenir tellement importants qu’il est devenu impossible d’y faire face. Ce qui, in fine se retourne contre l’entreprise.

Les connaisseurs en termes de Social Business (le vrai, pas le wording utilisé pour refaire une virginité à  l’entreprise 2.0) et de triple bilan trouveront là  des termes qui leurs sont chers et que je résumerai en reprenant les idées développées par Antoine Riboud lorsqu’il présidait Danone : la responsabilité de l’entreprise ne s’arrête pas à  la porte de ses usines et une entreprise qui pour s’enrichir appauvrit son écosystème signe, à  terme, son propre arrêt de mort car elle tue, entre autres, ses futurs débouchés.

Je n’ai pas la prétention de reprendre avec une profondeur comparable l’analyse économique et sociétale de Haque mais, à  force de tourner et retourner cette idée sous tous ses angles pour valider (ou non) sa pertinence sur périmètre un peu moins ambitieux j’ai fini par me poser quelques questions.

Dans un billet précédent je mettais en avant l’importance des logiques d’accumulation. Ces logiques sont indispensables à  la construction d’un socle collaboratif (confiance), à  l’auto apprentissage (micro, social et Peer2Peer learning), à  l’innovation etc… Autant dire qu’elles sont indispensables dans un contexte où les marchés évoluent très vite, le cycle de vie des produits se raccourcit, les métiers disparaissent, naissent et évoluent à  une vitesse jamais vue apparemment.

Ces logiques nécessitent du temps. Et ce temps n’est que rarement accordé, accepté, voire acceptable car il est nuisible à  la productivité et la performance immédiate. Quid de la performance future, durable ? C’est justement là  que les choses deviennent intéressantes.

Lorsque les besoins en savoir, en innovation, en confiance sont rendus moins stratégiques de par le contexte économique, le déficit de temps consacré à  l’accumulation ne se paie qu’à  long terme et est dans une certaine mesure compensable par des actions ponctuelles spécifiques. Au pire on trouvera sur le marché des compétences « à  jour » pour remplacer celles qu’on a pas laissé se mettre à  niveau. Lorsque ce besoin se fait plus pressant (oppressant ?) les personnes deviennent plus vite obsolètes, les actions de mises à  niveau habituelles (lourdes, espacées, très structurantes en termes de savoirs) ne sont plus adaptées aux enjeux et l’entreprise ne se renouvelle pas, n’innove plus, ne s’adapte plus à  son marché. C’est inquiétant mais pas rédhibitoire. Par contre ça le devient lorsque pour des raisons liées à  la démographie et à  la mauvaise adaptation du système éducatif, le marché ne parvient plus à  fournir le bon type de compétences au bon moment.

Les mauvaises langues diront mêmes qu’arrivées à  ce point où elles ne peuvent plus progresser sur le cœur de métier, certaines ont essayé d’améliorer leur résultat en se transformant en opérateurs financiers…avec le succès qu’on connait.

Par contre le le temps et les coûts d’accumulation ont été transférés à  la fois à  la société (en charge de la formation et de la ré-adaptation du salarié « dépassé ») et au futur de l’entreprise (se focaliser sur la productivité et la rentabilité immédiates a annihilé la capacité à  être performant dans le futur). Ce qui est était très peu perceptible auparavant en raison de cycles longs qui rendaient les mécanismes d’adaptation supportables devient alors beaucoup plus sensible alors que les cycles en question se raccourcissent. Cela se traduit à  différents niveaux :

– la société ne peut plus assumer les coûts qui lui sont transférés. Deux conséquences : retour de boomerang pour l’entreprise sous forme d’impôt, difficulté de financer les reformes nécessaires du système éducatif ou les politiques d’aide à  la recherche où à  l’innovation.

– l’entreprise n’est plus performante sur son cœur de métier. Surprenant lorsque l’on voit la relativement bonne santé des comptes des entreprises me direz vous. Pas tant que cela. Rappelons nous que le « retour sur actif » des entreprises est en chute libre malgré une hausse constante de la productivité. Ce qu’on ne gagne plus sur son métier on le gagne ailleurs….de là  à  faire un lien avec la financiarisation de l’économie il n’y a qu’un pas que certains, plus compétents que moi en la matière, ne se privent pas de franchir.

Si on poursuit le raisonnement jusqu’au bout, les résultats des entreprises donneraient une vision largement biaisée de la réalité puisqu’ils omettent les coûts transférés…mais que d’autres doivent bien payer à  un moment où à  un autre. Si on considère que dans une économie il n’y a aucune interdépendance entre les acteurs on pourrait se dire qu’il n’y a qu’à  miser sur l’entreprise qui obtient les meilleurs résultats. Par contre, si on part du principe, plus réaliste, qu’il existe de fortes dépendances entre tous les acteurs alors il faut bien prendre l’ensemble des coûts en considération parce que ce qui est gagné quelque part sera perdu ailleurs jusqu’au moment où l’entreprise elle-même subira les effets bords de sa propre performance.

Du pur point de vue de la création de valeur globale les entreprises qui investissent sur le développement de leur capital humain sont donc aussi voire plus performante que les autres sans que leurs résultats ne leur rende nécessairement hommage. Où l’on admire une fois de plus les subtilités de l’opposition entre maximum local et optimum global.

Quelques réflexions en vrac

– la non prise en compte des externalités donne une vision faussée de la valeur créée.

– elle mène les entreprises dans des logiques qui se retournent contre elles à  long terme

– l’actionnaire ne s’y retrouve pas non plus puisqu’il est soumis à  l’effet des externalités par ailleurs.

– de manière générale on travaille dans un cadre d’analyse non seulement biaisé mais également contre-productif.

– les deux définitions du social business (la version entreprise 2.0 et celle liée à  entrepreneuriat social) peuvent donc, à  cette occasion, se rejoindre.

Bien sur je n’ai pris en compte qu’une petite partie de la question, celle qui concerne l’investissement sur le capital humain. D’autres seront plus pertinents pour parler des coûts environnementaux, sociétaux etc…

Reprendre l’analyse de Haque amène donc à  se poser beaucoup de questions. Avec des débuts de réponse parfois surprenants.

 

 

 

 

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Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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