Puisqu’on va re-voter dans quelques jours

Avant tout je tiens à  préciser que ce billet n’est pas d’actualité à  proprement parler. C’est un vieux brouillon qui trainait depuis plusieurs mois et dont je ne savais trop que faire. Finalement je l’ai gardé tel quel, ne changeant que le titre (originellement « Puisqu’on va voter) et ajoutant ces quelques lignes introductives. Et au fond c’est justement le fait que j’aurais pu le publier il y a 3 mois comme entre les deux tours qui m’inquiète.

Si vous attendez que je vous dise pour qui je compte voter et vous explique pourquoi en espérant que vous en fassiez de même vous pouvez passer votre chemin. Car si j’avais un choix arrêté je le garderais pour moi et c’est justement parce que je n’en ai pas que ça donne matière à  réflexion.

Et bien oui nous avons un problème de compétitivité et d’emploi. De dette aussi mais si on restaure les deux autres l’effet sur elle sera mécanique. Je ne sais si le « numérique » réglera la question dans sa globalité mais vu notre niveau de compétitivité/coût dans d’autres domaines il représente bel et bien la nouvelle frontière que nous devons explorer. A condition de s’en donner les moyens et de ne pas rater le départ de la course et être capables d’accélérer en permanence. Ce qui est loin d’être gagné.

Bon d’ailleurs ce terme de numérique me gène. Le numérique n’est rien d’autre qu’un aimable passe-temps, un gadget, hors de l’existence d’une économie numérique. C’est l’économie qui crée de la richesse et des emplois, pas des suites de 0 et de 1 savamment enlacés dans une application quelconque sans marché, développée par une entreprise qui n’aura pas les moyens de se développer et d’atteindre une taille critique. Le numérique n’est pas un produit, pas plus qu’il n’est une discipline qui s’enseigne. C’est une nouvelle approche des activités sociales et économiques, une nouvelle approche des business models rendus possibles par la technologie et les interactions qu’elle permet. Car si inventer et faciliter ces nouveaux modèles est complexe et demande innovation, effort et ouverture d’esprit nouvelle, la barrière à  l’entrée sur la technologie est très faible. On voit bien là  vers quoi faire porter nos efforts.

Un exemple ? La musique. Est-elle en crise ? Je ne le crois pas. Par contre c’est l’incapacité des « majors » à  réinventer les modèles de commercialisation et de distribution qui plombe le secteur. Idem pour le cinéma. Le téléchargement illégal est du vol mais refuser de voir que le consommateur veut consommer et achèter différemment (ou refuser d’en tirer les conséquences) et s’étonner qu’il se serve là  où c’est possible relève de l’inconséquence. L’adaptation de nos entreprises à  ces vérités qui les dérangent ne sera pas affaire de technologie mais de culture.

Aussi, à  coté de toutes les initiatives visant à  dynamiser « le numérique » à  l’école, j’aurai aimé qu’on nous parle d’en intégrer la dimension sociétale et économique dans les matières traditionnelles, à  l’école (éco, philo etc…) comme à  l’université. Baladez vous dans une librairie, lisez un ouvrage d’économie de lycée au hasard et vous comprendrez qu’on est loin du but et que nos têtes blondes partent déjà  avec un lourd handicap. Tout ce qui se sera mis en place après n’aura pour but que de désapprendre ce qu’on leur aura appris plus tôt. Dommage. Je pense aussi aux méthodes pédagogiques d’un autre age qui brident la capacité de nos élèves et étudiants à  mettre à  profit leurs prédispositions naturelles à  maitriser et mettre en pratique les usages dits « numériques », à  en comprendre les enjeux sur les plans économiques, sociaux, sociétaux… alors qu’ils devraient servir de catalyseur. Un jeune qui perce dans ce domaine aujourd’hui, qui crée son entreprise ou apporte valeur et idées à  son employeur se sera développé, en quelque sorte, contre le système. Que son environnement propre l’aura aidé à  voir mieux et plus loin. Guère réjouissant pour notre économie, pas terrible en termes d’égalité des chances non plus. A titre d’information le monde de l’éducation fourmille de bonnes idées pour l’avenir…à  condition de se déplacer au Qatar. Et si on en parlait ici ?

Mais il y a un sujet qui me préoccupe encore davantage.

Quand on parle économie numérique on a tendance à  se limiter à  la numérisation de l’économie telle qu’on la connait. Diffuseurs de contenus, vendeurs de produits et services d’une part, propriétaires des canaux dans lequel transitent cette économie numérisée d’autre part. Nécessaire mais pas suffisant.

Il y a au moins un consensus relatif chez les candidats : notre compétitivité future passe par l’innovation. Pas seulement parce qu’à  défaut d’être bons sur l’actuel il nous faut impérativement inventer un futur où on serait mieux placé. Parce que notre économie se transforme. Souvenez vous me des quelques lignes sur l’industrie du cinéma : en fait c’est une tendance générale. Le bien et le service ne valent plus en tant que tel mais au travers, justement, d’une approche orientée service. On n’achète plus un film mais la capacité à  le consommer, on n’achète plus un produit mais la capacité à …., on loue des logiciels au lieu d’acheter des licences etc.. Regardez ce qui se passe dans l’automobile, dans l’industrie etc… A produit égal c’est le service dans lequel il est inclu qui fait la différence.Cela demande d’être capables d’innover en termes de produit, de business model mais également de mode d’organisation.

Avant d’aller plus loin je me fendrai d’une petite remarque sur le « made in France ». Si, pour un produit vendu 100‚¬ en France et fabriqué à  l’étranger, 10 vont au producteur et 90 aux cellules de R&D, vente, marketing et autres situées en France notre problème de désindustrialisation n’est pas aussi grave qu’on ne le croit. La valeur à  quitté la production pour l’innovation et le service : sachons être leaders sur ce terrain plutôt que d’essayer de rattraper un passé rassurant mais perdu, même faire à  croire à  tous qu’ils retrouveront dans les usines de demain les emplois qu’ils ont perdus dans les usines d’hier. On sait que c’est faux alors autant regarder la vérité en face pour ne pas se faire décrocher deux fois.

Donc l’innovation sera stratégique. Elle requiert, entre autres, de la créativité, du savoir et…du temps. De manière générale le savoir et l’information seront clé dans des dispositifs organisationnels qui devront être à  la fois créatifs et réactifs. Je cesse là  mon argumentaire vu que j’ai déjà  traité ce sujet en détail la semaine dernière. Et, on le sait bien, aucune machine n’est dotée de savoir, d’expérience, de créativité autre…que celle de ces utilisateurs. Dit autrement, manager l’information c’est manager les gens…et l’individu redevient central en tant que facteur de compétitivité. Avec notre fameux « numérique » comme levier mais pas seulement : c’est le travail du XXIe siècle qui reste à  réinventer. Et qu’on ne pense pas qu’on s’adresse à  une catégorie minoritaire de cols blancs privilégiés : cette vérité, je le vois au quotidien, démarre dans les rayonnages des grands magasins ou sur les lignes de montage. Les entreprises bien que conscientes et demandeuses ont, par contre, du mal de faire avancer les choses. Pourquoi ?

Tout le monde a bien conscience de la nécessité, pour les salariés, d’apprendre en permanence. De participer à  l’innovation collective. De sortir la tête de l’eau pour prendre le temps de partager ses savoirs. De rentrer dans les logiques de travail transverses et collaboratives. Tout cela reste lettre morte car les impératifs de productivité imposent de consacrer le temps de chacun à  ce qui est immédiatement productif, pas au long terme. Et c’est là  que le bt blesse car l’économie telle qu’elle se construit devant nous, même s’il est plus rassurant de promettre le restaurer le monde d’il y a 40 ans, nous demande d’accepter le fait que contrairement aux logiques tayloriennes sur lesquels tout notre système est fondé, la performance viendra du fait de travailler mieux, pas nécessairement plus. Avec intelligence plutôt que sous pression.

Car, de l’apprentissage à  l’innovation en passant par de nouvelles formes de management, tout est affaire de temps. Et le temps on en a pas. Même s’il est nécessaire ? Oui, pour une simple et bonne raison : le coût du travail est une charge. Je ne parle pas là  d’idéologie mais simplement de réalité financière et comptable. Et une charge on l’optimise et on la diminue. Etrange paradoxe qui pousse, alors que l’humain n’a jamais été aussi important pour nos entreprises, à  pressurer ce qui devrait être un actif à  valoriser, développer, choyer.

àŠtre une charge. Que ce soit moralement ou économiquement cela est lourd de sens implique une cascade de choses pas nécessairement positives. En raison du sens des mots, en raisons des règles qui découlent du fait d’être une charge.

En toute rationalité, il faut être fou pour investir dans l’humain. J’achète une machine j’investis. Je recrute une personne dotée de savoirs, douée d’intelligence, capable d’innover et créer…je dépense. J’investis dans un système informatique de gestion des talents, des savoirs…et les talents en question, qui détiennent les dits savoirs sont une charge. J’achète une machine, j’amortis. Je veux partager le coût d’une machine entre toutes les entités qui l’utilisent j’utilise une clé de répartition. Je veux mobiliser mes collaborateurs sur des projets transverses, l’absence de cette même clé induit des comportements managériaux et individuels contre-productifs. J’embauche…. L’économie du savoir, intimement liée à  celle du numérique n’existe simplement pas car les règles que suivent les entreprises pour déterminer leur résultat, leur performance, sont issues d’un monde où ce qui compte aujourd’hui rentre dans des cases qui à  l’époque étaient dédiées à  des maux nécessaires. Il est temps de redonner du sens, objectivement, aux comportements vertueux que l’on attend des uns et des autres.

Alors on peut multiplier les contrats machin, les aides truc, les incitations bidules en pure perte. Remettre l’homme au centre de l’entreprise en tant qu’actif valorisé à  sa juste valeur relève d’une logique systémique, comptable, qui est à  revisiter. D’une logique globale, non pas de dispositifs qui ne font qu’ajouter complexité et bureaucratie. Pas de compétitivité demain, pas d’emploi demain tant qu’on impose aux entreprises des règles qui datent du XVe siècle à  l’époque ou Paccioli inventa la comptabilité telle qu’on la connaît aujourd’hui pour gérer les ventes des marchands génois. Sur que l’économie et les facteurs créateurs de valeur n’ont pas changé depuis.

Impossible ? Certaines entreprises le font, contre le système en montant leurs propres indicateurs internes. Exemple connu, les fameux « 20% Google ». 20% du temps consacré à  préparer l’avenir, s’investir sur des choses sur lequelles on croit, apprendre des autres etc… Mais tout le monde n’a pas les moyens de le faire, surtout pas nos PME et ETI.

Bien sur revisiter ce qu’on croit acquis depuis des siècles demandera de la réflexion et du travail. Mais je n’arrive pas à  croire une seule seconde que, peu importe là  où chacun se situe sur l’échiquier politique, peut importe ce qu’on entend par Homme, qu’on en ait une vision producitiviste ou humaniste, personne devant cette réalité, et tout en tenant un discours (de façade ?) sur la place de l’Homme dans notre société, personne ne s’offusque que quoi qu’on fasse le salarié restera dans la case charge et pas, dans une proportion à  déterminer, dans la colonne « actif ». Que tout ce qui le touche soit soumis aux règles des dépenses et non des investissements.

Et si un certain pourcentage des couts salariaux, sous reserve éventuelle de mise en place de certains dispositifs, pouvait changer de colonne, avec tout ce que cela implique en termes comptables, financiers…et fiscaux ? En modifiant la base du temps « à  rentabiliser » pour l’entreprise on libère de l’espace pour des activités productives à  moyen ou long terme à  la fois pour l’entreprise (innovation) et le collaborateur (apprentissage, développement personnel). Car un des enjeux du rapport nouveau de l’homme à  l’économie et à  la société n’est il pas finalement le temps. Le temps qu’il ne s’agit pas nécessairement de partager mais d’utiliser différemment, intelligemment.

Or, cette utilisation « intelligente » du temps se heure à  une barrière pour les nombreuses entreprises qui désirent aujourd’hui la mettre en œuvre : elle ne rentre pas dans les cases…ou plutôt renvoie un message d’alerte. Parce que des indicateurs d’un autre âge conditionnent des comportements d’un autre ge. Point.

Accompagner l’entreprise vers des modes de travail plus performants, en s’appuyant le cas échéant sur le numérique, nécessite avant tout que l’on change un cadre construit à  une époque où les leviers étaient différents, voire opposés, à  ceux que l’ont doit mettre en œuvre aujourd’hui.

Je ne crois pas aux baguettes magiques mais on voit bien là  l’amorce d’un dispositif simple et autrement plus productif que les contrats trucs issus des réflexions d’une quelconque mission Théodule qui impacterait :

– l’innovation et la compétitivité

– la transmission des savoirs dans l’entreprise (donc l’employabilité)

– la place des séniors qui ont également souvent nos sachants

– le bien être et les risques psychosociaux en passant d’une logique de « plus » à  une logique de « mieux »

– l’attractivité de notre pays pour les activités de service et à  forte intensité de savoir

– l’emploi dans la mesure où le compte charge sera ainsi partiellement allégé

Impensable de s’attaquer à  un tel chantier ? Quand on envisage de renégocier tous les traités, de mettre la finance au pas et j’en passe, proposer d’adapter les règles comptables et financières au monde d’aujourd’hui pour donner du sens aux projets volontaristes de nos entreprises plutôt que poser des cauthères sur des jambes de bois n’a rien d’irréalisable.

Revenons donc, pour conclure, à  la question de départ. Tout le monde parle de construire un monde nouveau, solidaire, de construire une économie durable et reposant sur l’humain, de s’en aller sabre au clair remettre la finance au pas. Alors je fouille les programmes, j’écoute et je cherche désespérément une piste qui me montrerait qu’au delà  des repltrages ayant pour but de nous faire croire que demain ressemblera à  un hier souriant il y a une vision profonde de la société et de l’économie qu’on veut construire. On est à  un virage qui nous permet de réconcilier l’humain, l’économie et la société. A condition de prendre le problème où il est et d’en tirer les conséquences les plus profondes.

Je doute que l’équipe d’un candidat  passe ici par hasard et prenne le temps de répondre sur ce sujet d’autant plus farfelu que madame Michu aura du mal de se sentir concernée alors qu’elle l’est au premier chef. Donc autant aller là  où ça ratisse plus large. Mais promis, si je trouve une lueur d’espoir quelque part je vous en ferai part.

Car au final la question est simple : que faites vous pour que l’individu devienne, au delà  des mots et des concepts, dans une économie où il est un facteur essentiel de compétitivité et de durabilité, un actif, une richesse et non plus une charge pour nos entreprises ? Et pas par des repltrages mais par le sens et la cohérence.

A moins que notre classe politique, au lieu d’être dans un dangereux déni, soit totalement incapable de percevoir les mouvements profonds qui s’opèrent autour de nous, ou en tout cas de les comprendre.

Ps : en attendant on peut, sachant que l’iceberg est devant nous, continuer à  insulter le capitaine et discuter de la couleur du maillot de bain pour aller faire un tour dans l’atlantique. Mais dans ce cas qu’on ne s’étonne pas si certains préfèrent assurer leur place dans un canot de sauvetage avant même le départ.

 

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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