Économie numérique : vers une vraie valorisation des actifs digitaux

Vous aviez peut être raté l’information cet été pendant que vous étiez allongés à  la plage mais fin juillet a eu lieu une annonce qui peut être un vrai virage pour la construction d’une vraie économie numérique. Les Etats-Unis ont en effet de réviser la manière dont ils calculent leur PIB (Produit Intérieur Brut) afin de mieux prendre en compte les actifs immatériels de l’entreprise.

Concrètement parlant cela signifie que les dépenses en recherche et développement et « création artistiques » seront désormais considérées comme des investissement en capital. Comme le dit le US Bureau of Economic Analysis (BEA) :

Développer ses actifs immatériels devient un investissement

Expenditures by business, government, and nonprofit institutions serving households (NPISH)for research and development (R&D) are recognized as fixed investment. The new treatment improves BEA’s measures of fixed investment and allows users to better measure the effects of innovation and intangible assets on the economy.
Similarly, expenditures by private enterprises for the creation of entertainment, literary, and artistic originals are recognized as fixed investment, further expanding BEA’s measures of intangible assets.
Et voilà  l’écart auquel on aboutit en prenant en compte cette nouvelle norme :
RD GDP
A quoi cela correspond il ? Vous avez sans doute remarqué depuis plus de 10 ans les écarts de valorisation inexplicables entre les entreprises du web, par exemple, et les entreprises plus traditionnelles, disproportionné au regard de leurs actifs. En fait il s’explique par le fait que la finance et la comptabilité traditionnelle ne prennent pas en compte les actifs immatériels qui sont représentent l’essentiel de leur valeur. Alors que – en fonction des sources – ces mêmes actifs représenteraient jusqu’à  81% de la valeur des entreprises du « Fortune 500 ». Notons, en passant, que la question du capital immatériel ne concerne pas que les entreprises du digital : quel que soit le secteur, à  des degrés variables, il sont le carburant de l’économie d’aujourd’hui. Il y avait là  un écart monumental entre l’économie réelle et l’économie telle que les indicateurs traditionnels la montraient, un écart qu’il fallait combler car il était la cause de décisions incohérentes voire de non-décisions tout aussi préjudiciables.

Rendre l’économie numérique financièrement et comptablement acceptable

En effet le fait que les dépenses visant à  développer les actifs immatériels de l’entreprise n’entrent pas dans les bonnes cases avait deux conséquences. La première était de sous-valoriser les efforts faits par les entreprises en matière de R&D, de création et tout ce qui touche de près ou de loin à  l’économie du savoir. La seconde, logiquement, était des arbitrages allant dans le mauvais sens, conformes à  la norme mais pénalisant à  long terme. Comme je l’écrivais à  l’époque, l’économie du savoir n’existera pas tant qu’il n’y aura pas un cadre légal, financier, permettant de la valoriser et comprendre son impact et sa valeur réelle. De la même manière, investir dans le capital humain d’une entreprise est quelque chose que tout le monde perçoit comme fondamental aujourd’hui mais qui reste une hérésie financière et comptable.
La question, répétons le, n’est pas de discuter l’intérêt ou la valeur de tels investissements que tout le monde sait indispensables mais de les rendre acceptables dans les chiffres. Puisque la manière de présenter les chiffres aujourd’hui ne correspond plus à  la réalité (comment voulez vous rendre compte de la réalité d’une entreprise qui investit dans le digital et en R&D avec les outils qui permettaient de mesurer l’activité économique d’une usine en 1925 ? Et pourtant c’est ce qu’on fait) changeons la manière de présenter les chiffres. Je garde toujours en tête l’exemple de Danone, même s’il s’agit d’un sujet différent, qui a fait modifier son ERP pour prendre en compte son objectif de neutralité carbone pour qu’un manager qui prenait une « bonne décision » au regard du projet de l’entreprise, à  long terme, ne la voit pas se traduire négativement dans son reporting de gestion.
Une décision capitale qui est un tournant majeur pour l’économie numérique et pour la numérisation de l’économie. Pour l’économie numérique qui va trouver ainsi un terreau plus favorable à  son développement et devenir financièrement plus lisible. Pour la numérisation de l’économie – et ce point est beaucoup plus important car concerne l’essentiel de nos entreprises – car il va favoriser des arbitrages nouveaux et permettre de vraiment investir sur des projets de transformation profonds qui vont au delà  de la cosmétique. Enfin..en théorie.

Un signal fort qui ne change pas (encore) grand chose

En théorie seulement puisque si le BEA va mesurer les choses autrement, rien ne change du point de vue des normes comptables et financières. C’est un signal fort qui peut amener les entreprises à  penser autrement mais ne change en rien le fait que certains arbitrages resteront inacceptables en l’état. Construire l’entreprise de demain, développer les bons « assets », favoriser l’apprentissage dans l’exécution du travail et l’innovation restera une dépense et pas un investissement  à  l’heure de présenter ses comptes. Mais nul doute qu’il s’agit d’une étape indispensable pour éveiller les consciences et passer à  l’étape suivante qui est la refonte d’un système comptable qui est aujourd’hui un frein à  l’évolution des entreprises, est destructeur de valeur si ça n’est d’emplois. Mais si les Etats-Unis peuvent réviser seuls la manière dont ils calculent leur PIB – avec des chances que ça fasse tche d’huile – une révision des normes comptables ne peut être qu’internationale et concertée. On a – malheureusement – le temps de voir venir.
Et l’enjeu est énorme. Pour ne parler que des actifs digitaux (qui ne sont qu’une partie des actifs immatériels), McKinsey estime qu’ils représentent jusqu’à  8,5% du PIB à  l’échelle mondiale et supportent un tiers de la croissance globale. Il est donc urgent de cesser de ne rien faire. Et quand on regarde la liste – toujours selon McKinsey – on a vite idée du potentiel caché derrière
They are manifold: the unique designs that engage large numbers of users and improve their digital experiences; the digital capture of user behavior, contributions, and social profiles; the environments that encourage consumers to access products and services; and the intense big-data and analytics capabilities that can guide operations and business growth. They also include a growing range of new business models for monetizing digital activity, such as patents and processes that can be licensed for royalty income, and the brand equity that companies like Google or Amazon.com create through digital engagement.
Je parlais l’autre jour avec le directeur d’une PME qui ne me disait :
« si on estime qu’un salarié devrait idéalement passer 20% de son temps à  apprendre et maintenir ses compétences, à  innover, à  formaliser ses savoirs à  travers divers dispositifs pour faire d’une expérience individuelle un actif partagé au niveau de l’entreprise et que je pouvais passer cette proportion de ma masse salariale  en investissement et l’amortir ça changerait la face du business et on pourrait aller beaucoup plus vite et recruter ».

Développer l’économie numérique en considérant les actifs digitaux comme un investissement

Car c’est là  l’enjeu de passer d’une refonte du calcul du PIB à  de nouvelles normes comptables : le fait de passer une partie de sa masse salariale en investissement et, en plus, de pouvoir l’amortir est un appel d’air en termes d’investissement, de cash et d’emploi.
Bien sur cela se passe dans un pays lointain et un bizarre appelé les Etats-Unis. Quant à  savoir quand, en France, on se posera ce type de questions, qu’on cessera de faire du numérique une affaire de contenus et de tuyaux pour y voir un enjeu de productivité, de compétitivité et de transformation des business model, qu’on verra la numérisation de toutes les industries au moins aussi importante que le développement de la seule industrie numérique…je n’ai pas l’impression que ce soit pour demain voire après demain. Pas même convaincu que des idées aussi saugrenues aient traversé les têtes pensantes qui nous dirigent. En théorie l’Europe adoptera le même modèle de mesure du PIB que les Etats-Unis en 2014 (suite à  un accord intervenu à  l’ONU en 2008…) mais je suis surpris – pour ne pas dire plus – que le sujet, ses implications et ce qu’il sera nécessaire de faire par la suite soit totalement absent du débat économique national.
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

Derniers articles

Vous avez aimé ce billet ? Suivez moi sur les réseaux sociaux :