Le web contribue-t-il vraiment à  diminuer les coûts de transaction ?

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Ronald Coase
Ronald Coase

Pour justifier l’impérative nécessité de transformer nos organisations on invoque souvent l’argument des coûts de transaction. En effet si l’entreprise en tant que structure telle que nous la connaissons existe c’est qu’elle permet de réduire les coûts de transaction. C’est d’ailleurs sa raison d’être. Si demain il n’y  a plus de de coûts de transaction à  optimiser l’entreprise telle que nous la connaissons disparaitra.

L’abaissement des coûts de transaction est la raison d’être de l’entreprise

Cette approche de la « nature de la firme » n’a rien de nouveau et nous vient de Ronald Coase qui a d’ailleurs gagné un prix Nobel pour l’avoir mis en évidence. Le principe est simple : qu’il s’agisse de produire, gérer la chaine d’approvisionnement en matières premières et matériaux semi-finis, coordonner des activités complémentaires, les coûts de négociation et de gestion des contrats entre partenaires – bref les coûts d’accès au marché des fournisseurs – deviennent exorbitants. A cela s’ajoutent les coûts de coordination et d’organisation de la production entre des acteurs « non intégrés ».Il est donc préférable pour l’entreprise d’intégrer ses partenaires en son sein pour créer un environnement de production organisé qui serait une alternative économiquement plus efficace que d’avoir recours au marché. C’est pour cela que l’entreprise existe : si les coûts de transaction étaient nuls on aurait affaire à  des écosystèmes fonctionnant sur une base contractuelle et non sur des entreprises fonctionnant sur la base du contrat de travail.

Aujourd’hui le web – nous dit-on – a rendu les coûts de transaction sinon nuls en tout cas négligeables et c’est pour cela que l’entreprise telle que nous la connaissons, intégratrice et coordinatrice de force de travail n’a plus de raison d’être. Il n’a jamais coûté aussi peu cher en effet  d’identifier produits, services, prestataires, de trouver les moins cher et mettre en place une relation.

Le web diminue des coûts de transaction hors de l’entreprise, pas dedans

Il est vrai que si l’on regarde vers l’extérieur de l’entreprise le constat est on ne peut plus vrai. Si ce monde nous parait évident n’oublions pas que Coase écrivait en 1937 et qu’à  l’époque l’accès aux informations du marché n’avait rien à  voir avec ce que nous avons même pu connaitre à  l’ère « pré-web ». Dans cette mesure on peut en effet penser que ce que Coase identifie comme raisons d’être de l’entreprise ont en parti disparu. Si l’entreprise est une construction sociale que l’on considère comme une donnée invariable tellement elle semble évidente on peut rêver et s’amuser à  penser que si internet avait existé en 1900 elle ne serait peut être pas si commune – en tout cas à  l’échelle  que nous connaissons – dans le monde d’aujourd’hui. La preuve : une grande partie du tissu économique qui se crée aujourd’hui est faits de petites structures, de startups, de taille réduite et fonctionnant en réseau au sein d’un écosystème. De manière générale, les entreprises qui ont intégré le digital dans leur ADN ont besoin de beaucoup moins de ressources que leurs prédécesseures de l’ère pré-digitale.

Le digital a donc rendu obsolète la notion de coût de transaction qui fonde la raison être de l’entreprise. En fait pas totalement.

Regardons un peu les coûts de transaction internes. Ceux liés à  l’identification, la mobilisation, la coordination et l’organisation des ressources. Ont il baissé ? Voire disparu ? Loin de là  et l’écart avec ce qu’on observe à  l’extérieur de l’entreprise laisserait même croire qu’ils ont augmenté (ce qu’ils ont fait en fait, si on les considère relativement aux coûts externes). Et ce malgré la « digitalisation » de l’environnement de travail et l’avènement (voire l’empilement) d’outils de communication, de collaboration, de réseaux sociaux d’entreprise.

Technologies web + modes opératoires pré-web = mélange improductif

Encore une fois commençons par méditer cette phrase de Goldratt :

We should not expect an application to work in environments for which its assumptions are not valid

Ce qui caractérise le web grand public et le web tel que l’utilisent les entreprises nées avec lui et, dans une moindre mesure, le web lorsqu’il est utilisé par des entreprises traditionnelles mais vers l’externe est la liberté des acteurs et le caractère flexible et informel des relations. Il en va tout autrement en interne.

L’arrivée des outils ne s’est pas accompagnée d’une remise à  plat des systèmes, modes opératoires, procédures. Pire, elle a souvent conduit à  en formaliser de nouveaux qui sont venus s’empiler sur un existant déjà  lourd, complexe et souvent inadapté. Quelques exemples :

on peut plus facilement identifier une compétence interne mais le circuit hiérarchique pour la mobiliser et rentrer en contact avec elle n’a pas changé

on peut se coordonner plus facilement mais on maintient un certain nombre de workflows et de réunions annihilent ce gain.

on peut partager, informer, rendre son travail et son état d’avancement plus facilement mais on a renforcé le reporting et continué à  multiplier les réunions de « synchronisation ».

on peut résoudre des problèmes plus facilement, plus rapidement mais la mise en œuvre de la solution trouvée reste soumise à  une validation longue, voire dépend d’une personne qui refuse de participer à  ces dispositifs.

Les règles mises en place pour pallier au manque d’outils collaboratifs sont devenues la nouvelle contrainte

Bref le web et les technologies sociales ont un potentiel gigantesque de diminution des coûts de transaction interne. Mais un potentiel seulement car il n’est que rarement réalisé dans les faits.

La raison en est simple. Pour pallier aux difficultés de communication et d’échanges on a structuré ces activités. Procédures, réunions, workflows, le tout faisant partie intégrantes des méthodologies projet, des modes de travail. Sans cette indispensable structuration la coordination devenait impossible. Toutes ces règles avaient pour but de composer avec une contrainte : l’absence d’outils de communication et de collaboration.

Qu’en est-il advenu avec l’arrivée de tels outils ? Rien. Or, lorsqu’on met en place un dispositif visant à  s’affranchir d’une contrainte et que la contrainte disparait, c’est ce dispositif qui devient la contrainte. Pire, on a souvent ajouté des règles relatives à  ces outils qui s’ajoutent à  celles existantes au lieu de les remplacer.

Cela veut il pour autant dire que le maintient de ces règles et le fait qu’ils maintiennent des coûts de transaction interne élevés protègent l’entreprise en tant que structure ? Non, bien sur. C’est même pire. Non seulement l’entreprise « traditionnelle » ne tire pas le meilleur parti de son potentiel – mais ça n’est impactant en termes de compétitivité tant qu’aucune ne le fait – mais elle ne joue plus à  armes égales avec des nouveaux entrants qui ont intégré cette donnée, adoptent une taille et une structure qui permet de minimiser les coûts de transaction internes et travaille dans une logique d’écosystème afin de minimiser ses coûts de transaction externes.

Le web seul ne peut faire baisser des coûts que les règles de management maintiennent à  un niveau élevé

Alors oui, d’une certaine mesure le web est en train de rendre la notion de coûts de transaction obsolète. Mais pour de nombreuses entreprises la question n’est pas d’apprendre à  opérer dans un environnement aux coûts de transaction nuls mais de les rendes nuls. Et la technologie seule n’y suffira pas. Croire que les coûts de transactions sont devenus nuls – ou presque – serait une erreur qui nous ferait passer à  coté de l’essentiel.

La disponibilité de la technologie peut faire croire que les coûts de transaction ont baissé mais ça n’est qu’une illusion trompeuse tant que les modes de fonctionnement et de management qui les maintiennent à  haut niveau perdurent.

 

 

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Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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