Prière de ne pas réduire l’économie au numérique. Merci.

J’écrivais l’autre jour sur les nouvelles modalités de calcul du PIB bientôt en œuvre aux Etats-Unis et leur impact sur l’économie numérique. Par rapport à  ce que j’ai pu lire ça et là  il me semble qu’il est important de préciser certaines choses si on ne veut pas commettre certaines erreurs.

Si dans mon dernier billet j’ai évoqué l’impact qu’aurait un nouveau mode de traitement financier et comptable des actifs immatériels sur le développement de l’économie numérique et, au delà , sur l’inévitable numérisation de l’économie, si McKinsey a écrit également un bon article dans ce sens, il faut éviter les raccourcis faciles qui partent souvent  du principe que « développement des actifs immatériels = développement de l’économie numérique ».

D’abord regardons à  quoi correspondent ces fameux actifs immatériels. Il en résulte deux constats.

Le numérique est immatériel mais l’immatériel impacte beaucoup plus que le numérique

Le premier est que si l’essentiel de l’économie numérique repose sur des actifs immatériels, les actifs immatériels ne sont en rien propres à  l’économie numérique. Ils concernent n’importe quel secteur d’activité, du 100% numérique au 100% « brick & mortar » et c’est tout leur intérêt. Si on considère que la numérisation de l’économie, peu importe le secteur, est au moins – sinon plus – importante que le développement du secteur numérique, ils sont le levier de cette transformation. Un levier dont l’utilisation et la valorisation dépend d’arbitrages que de nouvelles règles pourraient faire aller dans le bon sens.

Le second est que si une grande partie de ces actifs peut avoir pour tout ou partie une dimension numérique, se focaliser sur cette dimension uniquement peut amener à  oublier leur origine et ainsi mettre en péril leur développement futur.

Car même s’ils ont été « captés » par le numérique, numérisés et exploités sous cette forme, leur origine, leur génèse est tout sauf numérique.

Le savoir n’est pas numérique. Il vient de l’expérience « in real life » et n’est exploitable sous forme numérique que par la volonté des individus d’en partager tout ou partie.

La relation client s’exprime numériquement mais a un moment donné mais dépend de la qualité des relations entre deux personnes, quand bien même ne sont elles jamais rencontrées.

Les actifs digitaux le sont par destination, pas par nature

Les données sont aujourd’hui produites numériquement. Mais ce qui déclenche leur émission est la plupart du temps un fait naturel ou humain dont les données ne font que tracer l’existence et l’impact.

La réputation ne dépend que des hommes. Ceux qui l’incarnent, ceux dont les actes la déterminent et ceux qui, au final, la perçoivent.

Procédures et métholodologies qui constituent un avantage concurrentiel ont été élaborés par…des humains.

On peut ainsi continuer pendant longtemps.

L’économie numérique puise son énergie dans l’économie physique

Tous les actifs numériques sont immatériels. Par contre, dans leur quasi totalité, ils sont digitaux par destination, pas par nature. La différence ? C’est que si on se concentre sur le numérique en délaissant l’humain qui l’alimente on risque vivre de tarir une source capitalistique de premier ordre. Je me suis déjà  demandé ce qui se passerait si, demain, l’utilisateur (ou le produit) faisait la grève de la donnée. Navigation privée, fin des « likes », des « retweets »… pour tout le monde. On imagine aujourd’hui les conséquences dramatiques que cela aurait dans une économie qui utilise les données comme carburant… Je n’ai aucune idée de la mesure dans laquelle ça peut arriver mais une chose est sure c’est que la probabilité de tels comportements auto-protecteurs de la part des internautes dépend de l’attention qu’on leur portera, de la manière ont on les traitera.

Et si demain les collaborateurs cessaient de partager le savoir ? Après tout ils ne sont pas idiots et vont vite comprendre que dans une ère post-industrielle ce sont eux qui détienne l’essentiel du capital productif, plus l’entreprise et ne manqueront pas d’essayer d’utiliser cet avantage à  leur profit.

On ne développera le numérique sans développer les Hommes et, plus largement, tout ce qui est à  sa périphérie.

Le numérique prend son carburant dans la vie réelle. Qu’on l’oublie et on reparlera rapidement de bulles.

 

 

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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