La révolution digitale n’est pas le futur de l’entreprise

Lorsqu’on entend parler les entreprises du sujet de la transformation digitale, c’est en général sur le ton suivant : c’est inéluctable, c’est demain, il faut s’y préparer. Louable. Remarquez qu’on entendait la même chose de l’entreprise 2.0 en 2007 et d’autres choses en leur temps et on voit bien où on en est en 2014.

Rien de surprenant pourrait on dire. Plus les choses changent plus c’est pareil et on connait l’écart qui existe entre l’idée et l’action, notamment lorsque le saut a effectuer est aussi important. Un travail intéressant à  été mené par des gens de Gartner. Ils ont pris au hasard 25 rapports annuels parmi ceux des 500 plus grandes entreprises et le bilan sur l’orientation digitale est désastreux.

Alors bien sur tout n’est pas si noir et on voit tout de même un certain nombre de grandes entreprises lancer des choses ambitieuses et parfois de manière étonnamment pertinente. Mais si l’on regarde la masse de celles qui n’avancent pas ou avec une vision erronée ou purement technologique du sujet il y a vraiment matière à  s’inquiéter. La dessus l’article du Gartner me semble assez juste : on est surtout dans la déclaration d’intention et les dirigeants sont plus que sur-optimistes par rapport à  la capacité des organisations à  mener la transformation nécessaire dans des délais acceptables.

Alors en effet, on pourrait en déduire que la transformation digitale n’est pas prête d’arriver, que le présent est parti pour durer. Mais il y a également une autre manière de voir les choses. La transformation digitale n’est pas le futur car…elle est déjà  là . Nous sommes déjà  demain.

Trop souvent on prend le sujet de cette manière : c’est le futur, regardons comment nous pouvons peu à  peu créer un modèle cohérent, nous adapter, afin d’être prêts le jour où il le faudra, quand le monde sera devenu digital. Un plan de transformation progressive à  5 ans au moins…et quand on sait à  quel point la capacité de changement est surestimée…

Les directions générales n’ont pas de stratégie digitale

Sauf que le jour pour lequel il faut être prêt est déjà  passé. On ne décide pas que le monde digital c’est en telle année et qu’on doit être prêt le jour J. Le monde, la société, ont déjà  choisi la date et ça fait longtemps que la révolution a eu lieu, que le point de bascule a été atteint.

Le client s’est déjà  installé au milieu de l’entreprise, de l’open space, voire dans le bureau du PDG. A ce titre l’expression employée par IBM dans sa dernière étude des directions générales me semble illustrer à  point cette évolution : le client directeur général. Ou, en anglais, la « customer activated enterprise« .

Dans cette vidéo vous apprendrez notamment que les 2/3 des entreprises n’ont pas ou peu de stratégie digitale.

Les collaborateurs ? Ils ont commencé à  faire rentrer les technologies sociales et collaboratives dans l’entreprise, sous le radar, à  partir du début des années 2000. Et cela fonctionnait. Au moins jusqu’à  ce que l’entreprise décide de reprendre le main et piloter elle même le changement et l’adoption. Et cela fait longtemps qu’ils ont l’habitude de se débrouiller, networker, essayer de trouver des solutions ensemble, même dans un périmètre limité par le manque de technologies collaboratives. Mais à  condition de fixer eux-mêmes les règles du jeu dans un univers de pratiques émergentes : dès que l’entreprise a voulu normaliser ce qui se passait de manière informelle tout s’est arrêté.

Les entreprises pensent souvent que leurs salariés sont ignares en matière de digital et qu’il faut les former : c’est une erreur. Ils en savent en moyenne autant que le reste de la société et ce sont eux même qui lorsqu’ils redeviennent internautes et clients poussent les changements qui impactent l’entreprise. Ils en savent plus que la direction et souvent plus que l’équipe chargée de mettre la transformation en place. S’ils sont en retrait dans le cadre de leur travail ça n’est pas par manque de maturité mais parce qu’ils sont au milieu d’un système qui les bride. Un système où chaque avancée en termes de digital est contrebalancé par une procédure garantissant le status quo.

Linkedin est plus complet sur vos salariés que votre annuaire et vos systèmes RH. Si vous ne regardez pas de ce coté, eux, savent déjà  tirer parti de ces outils pour construire leur carrière, décider de vous rejoindre ou de vous quitter.

La révolution digitale arrive partout, seule l’entreprise rate la vague

La mobilité ? C’est tellement le futur que c’en est presque devenu le passé. La question n’est pas « mobile ou pas mobile », « que proposer sur mobile » mais « qu’est ce que cela veut dire pour nous d’être mobile first ». De penser mobile dès le début et pas uniquement en déclinaison de services pensés pour un écran traditionnel.

Le e-commerce ? On en est déjà  au multicanal. Web-to-store et dans certaines cas store-to-web-to-home.

L’internet des données ? Big Data et Analytics sont déjà  à  l’œuvre et supportent des services et des business models nouveaux. Watson aide déjà  des oncologues à  traiter des personnes malades du cancer et l’informatique cognitive est l’enjeu de demain.

La voiture est déjà  devenue le périphérique du smartphone et de la tablette.

Les nouveaux business models ? Parlez en à  la presse, aux taxis, compagnie aériennes, hôtels, banques et j’en passe. Vos concurrents ou, plus fréquemment des pure players du digital ont déjà  hacké votre business model ou sont en passe de le faire. Si vous n’êtes pas déjà  en train d’en subir les conséquences c’est pour demain matin.

La révolution digitale est déjà  là . Bien sur on en est qu’au début, les choses vont accélérer. Mais la considérer comme un événement futur alors qu’on est, de fait, déjà  en retard est gravissime.

Pourquoi cela semble-t-il si compliqué pour la plupart des entreprises alors qu’autour tout avance ? Parce qu’elles ont été construites pour résister au changement extérieur, pour un monde industriel ou prévisibilité et invariabilité étaient la norme alors qu’aujourd’hui on ne peut refuser l’impact de l’extérieur. Mais pour surfer sur la vague encore faut il ne pas s’accrocher soi-même de boulet au pied.

Cesser de contrebalancer le progrès digital par des règles protégeant le status quo

Or le boulet est confortable et rassurant. Il donne l’illusion de la maitrise et du contrôle. La vérité est qu’en même temps qu’elle réfléchit à  « comment changer », l’entreprise continue à  développer et renforcer des systèmes qui la protègent du changement. Ca n’est pas une révolution technologique mais systémique. Le digital ne prendra pas dans un système RH, process, financier, politique, culturel etc. qui repose sur des hypothèses incompatibles par nature avec ce qui nous attend.

Sur ce point je rejoints totalement l’analyse qu’à  pu faire Alexis Mons plus tôt dans l’année. Ca n’est pas un problème d’intelligence, de talent, de compétences dans les entreprises qui, finalement, sont plutôt bien pourvues en la matière. C’est un problème de mindset, de « cablage ». On aime se faire peur avec le digital mais finalement on ne le comprend pas et on défait d’une main ce qu’on arrive à  construire de nouveau de l’autre. On nage dans l’injonction paradoxale et au final personne n’avance. A ce stade ceux qui ont compris agissent. Pour le reste on peut continuer à  organiser des conférences, évangéliser, écrire la cause est surement déjà  perdue. On pourrait continuer encore 10 ans qu’ils ne comprendraient pas. Et ceux qui trouvent qu’on tourne en rond et qu’on répète les mêmes choses sous d’autres nom depuis des années ont raison : inutile d’inventer x concepts pour essayer de toujours dire la même chose car ça n’est pas un problème de pédagogie mais de compréhension et/ou de volonté. Depuis le temps, ceux qui ont compris ont compris, les autres ne le pouvaient ou ne voulaient simplement pas.

Tout le monde n’est pas prêt à  payer le prix de la transformation digitale.

La transformation digitale a un prix que tous ne sont pas prêts à  payer. Alors ils cherchent des moyens d’atteindre le Graal à  moindre frais. Et, sans surprise, ils ne trouvent pas.

Tant pis, il est temps de passer à  autre chose.

Avant de se demander comment réussir la transformation digitale il serait donc déjà  bon d’arrêter de l’empêcher et on serait surpris des choses qui arriveraient sans trop d’effort. Il serait bon de cesser de contrebalancer toute action visant à  avancer par une autre, par une règle, visant à  protéger l’existant, le status quo. Un projet typique de transformation digitale se passe souvent ainsi : une initiative digitale puis, immédiatement, une procédure qui protège l’existant et dénature le projet. Cela s’appelle gérer les risques.  Au final, pour ne citer que l’exemple de la collaboration, on se retrouve avec des technologies performantes, parfois bridées ou sous exploitées et des contraintes organisationnelles qui vide de projet de sa substance. On se promène dans des espaces vides, vides de gens, vides d’activités parce que vides de sens. Un jeu à somme nulle qui vide le digital de sa substance et mène à l’échec car on croit qu’on peut en même temps avancer dans une direction et faire en sorte qu’on reste dans le domaine du connu et du maitrisé.

La révolution digitale a déjà  eu lieu. Le futur, lui, reste à  inventer.

La révolution digitale n’est plus à  faire. Elle est faite. Elle avance seule et elle avance bien. Elle n’a pas besoin des leaders actuels car elle a les siens, éventuellement rejoins par ceux qui regardent les choses en face. La question est davantage de savoir ce qu’on va en faire demain. Le monde en est déjà  au jour d’après pendant que l’entreprise refuse de comprendre quelle est la nature et l’ampleur du sujet. Toutes ne s’en remettront pas.

La révolution digitale n’est pas le futur car elle a eu lieu. Le futur lui, reste à  inventer par ceux qui auront compris.

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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