Pour tout résoudre cliquez ici !

La technologie est elle la solution à tous nos problèmes où est elle une manière facile de nous défausser de nos responsabilités et notre capacité de jugement et décision devant une idole fabriquée de toutes pièces ? Les gourous de la Silicon Valley sont ils des visionnaires, des personnes résignées devant un phénomène qu’ils pensent incontrôlable ou de nouveaux évangélistes au service d’un dogme qu’ils ont forgé de toute pièce ?

En résumé ce sont, de mon point de vue, les deux questions principales que pose Evgeny Morozov dans « Pour tout résoudre cliquez ici – l’aberration du solutionnisme technologique« .

MorozofJe ne pourrai prétendre être exhaustif dans mon retour sur ce – très, très – dense pavé de 300 pages très lisible mais pas toujours digeste à la longue tellement les réflexion et les arguments s’enchainent sans repos ni temps mort mais voici les grandes lignes et mon avis sur le sujet.

En fait Morozof s’en prend à deux phénomènes qui biaisent notre rapport au progrès technologique en général et à internet dans ce cas particulier.

Tout d’abord le solutionnisme. Il s’agit d’une attitude qui consiste à vouloir « réparer » ou améliorer toute situation en passant par la technologie sans s’intéresser le moins du monde au facteur humain qui a causé cette situation, sans s’interroger sur ses causes profondes, sans s’interroger sur les conséquences de la solution. In fine cela revient également à « tordre » le problème pour qu’il rentre dans la solution ,quitte à ne pas résoudre le problème et en créer un nouveau.

Ensuite le webcentrisme. Il s’agit d’une attitude qui part du principe que par défaut le web est bon est ce qui s’y passe est meilleur, supérieur à ce qui se passe hors ligne. En conséquence on essaie d’appliquer les principes du web – ouverture, décentralisation, transparence – à toutes les situations du monde réel, à tous les problèmes rencontrés.

Pour commencer, Morozov s’interroge sur la nature profonde d’internet et du web. Il s’érige contre l’idée solidement ancrée selon laquelle le web aurait une existence, une volonté et des valeurs propres, un peu comme un être humain ou une entité supérieure, autonome, dont les principes s’imposeraient à nous de facto. S’en suit une critique des « penseurs de la Silicon Valley » et de tous les comportements visant à dire « le web est comme ci, le web est comme ça », « les valeurs du net… », comme s’il s’agissait d’un fait acquis, imposé, extérieur et supérieur aux humains, de principes et valeurs quasi religieux que nous devons respecter sans avoir la possibilité de les discuter, de les changer. Des principes et valeurs qui sont bons par définition pour certains et avec lesquels il faudra faire pour d’autres car on ne peut rien y faire ni y changer.

Le web n’est pas une entité autonome, supérieure, qui s’impose à nous.

Pour Morozov le web ne nous est pas supérieur ni externe. Il est construit par les hommes, pour les hommes et il ne s’y passera que ce qu’on désire qui s’y passe à condition de sortir de cette posture qui tient de la déification, de la résignation qui in fine mène à la soumission sans discussion.

Morozov embraye alors, justement sur les Gurus du web et de la technologie qui commentent l’actualité et délivrent la « bonne parole ». Les deux reproches principaux qu’il leur fait est :

– qu’ils se servent de cette posture pour asséner des messages et des vérités sans avoir à se justifier ni faire face à la critique.

– leur défaitisme :puisque c’est « le web » nous devons nous incliner. Il y a deux types de Gourous : ceux qui se servent de ce raisonnement pour pousser leurs idées, leurs rêves, leurs illusions, et ceux qui ont abdiqué tout espoir de changer les choses, ce qui amène au final au même résultat. Les choses sont ce qu’elles sont, le web fera de nous ce qu’il veut (puisqu’il s’agit d’une entité supérieure ayant une volonté propre) et nous devons apprendre à faire avec sans changer le cours des choses.

Le reste du livre adresse, un à un, des postulats et des domaines d’application du solutionnisme et du webcentrisme pour en montrer les limites.

On notera, de manière non exhaustive :

– Une intéressante critique de la supposée et nécessaire transparence. Morozov met en doute le fait qu’ouverture et transparence soient des valeurs intrinsèques du web et, surtout, qu’elles gagnent à être appliquées partout. Exemples à l’appui. Elles ont également des effets néfastes dont le prix à payer pour les individus est élevé en termes de discrimination, d’abandon de libre arbitre et de soumission à des corpus de valeur, à des normes artificielles imposées par des tiers.

– Un questionnement sur l’apport du web à la politique et au débat public. Sans surprise, Morozov démontre que ce qui importe n’est pas tant d’appliquer le web et ses principes à la politique mais de reconstruire cette dernière.

– Le danger d’un monde dominé par les algorithmes. Non pas qu’il doute du potentiel des données, de leur utilisation, de la manière dont on peut aujourd’hui les capter à grande échelle, les traiter et faire de l’analyse prédictive afin d’anticiper les crimes, sauver des vies, régler des problèmes mais parce que l’algorithme, par définition, nous enferme. L’algorithme est par définition opaque (on ne sait comment il fonctionne) et correspond aux valeurs et objectifs de son auteur, qui ne sous sont pas souvent connus et nous impose, nous soumet à des décisions qui ne sont ni motivées ni susceptibles d’appel. Il intègrent parfois une vision du corps social et de l’acceptabilité de tel ou tel comportement qui peut varier dans le temps ou dans l’espace qu’ils imposent à tous, partout, tout le temps.

– Une légitime interrogation sur l’abandon du libre arbitre et la responsabilisation des individus. A partir du moment où tout cela nous emmène dans un monde « préventif », quelle est notre liberté d’action et quel modèle de société cela sous-entend il ? Voulons nous vivre dans un monde dans lequel nous avons notre libre arbitre et sommes responsables de nos décisions, où face à une situation nous avons encore le droit de choisir de faire bien ou mal ou un monde où toute occasion de mal faire, de faire des erreurs est bannie préventivement. Deux visions de l’autonomie et de la responsabilisation qui dessinent deux modèles de société radicalement différents.

– La quantification et la « datification » poussée à l’extrême méconnait elle et biaise-t-elle nos ressorts décisionnels ? Leur conséquence est il de nous amener à faire de meilleurs choix, plus informés ou nous imposer une norme sans nous faire réfléchir au pourquoi de nos comportements (et, en passant, sans nous permettre de nous interroger sur le bien fondé de la norme).

– Au fur et à mesure que nous abandonnons « intelligence », libre arbitre et prise de décision en faveur du « système », ne sommes nous pas en train de régresser, d’abdiquer notre capacité de jugement et notre volonté.

Quand on aura abdiqué notre libre arbitre il sera trop tard

Au final Morozof a bien conscience qu’il ne peut pas grand contre contre le solutionnisme qui comme l’idéalisme ou l’utopisme est une manière de voir les choses qui se diffusera. Il n’est pas « techno-allergique » ni ne doute des capacités qu’à la technologie d’améliorer les choses, ce qui l’interpelle et sur quoi il nous interpelle c’est la manière dont on y va et là où l’on va. Sans sens critique, sans questionnement, en se vouant à une technologie déifiée,  à une idole construite de toute pièce dont est estime qu’elle est porteuse de « LA » solution et de valeurs positives par définition.

La technologie n’est pas le sujet de ce livre. Elle n’est pas critiquée ni remise en question. Ce que fait Morozof c’est de poser un débat de société, d’ouvrir des chantiers tant politiques que philosophiques qui nous permettrons de construire un monde qui tire le meilleur de la technologie dans le respect de l’Homme, pas un monde où elle s’impose à lui avec ses propres modèles et dans la méconnaissance la plus totale de ses impacts à long terme.

 Mon avis : Pour commencer ça n’est pas le livre le plus simple d’approche que j’ai lu ces dernières années. Déjà parce qu’il est dense en termes de réflexion et de débat et ensuite parce que j’ai trouvé la traduction française plutôt lourde et perfectible dans l’expression. Mais peut être en était il de même de la version originale.

Ne vous attendez pas à une « ode de geek » sur la technologie ni, au contraire, à un brulot anti-technologie. C’est un essai politico-philosophique voire un livre de sciences humaines qui nous attend ici.

Morozof mets le débat là où il doit – à mon avis – se trouver dans un monde de disruption technologique profonde et rapide. Ca n’est pas un problème de technologie mais de société et en faisant de la technologie le sujet nous sommes en train de passer à coté de la nature profonde de ce qu’on nomme la révolution digitale. Sans un modèle de société adapté, sans les bons arbitrages, sans des choix clairs et informés le paradis risque fort de ressembler à une impasse dont on ne pourra sortir.

En fermant les yeux sur les vrais problèmes on désigne la technologie à la fois comme un Dieu tout puissant qui nous impose ses choix – bons par nature – et comme le bouc émissaire de tous les maux alors qu’elle n’est à mon avis ni l’un ni l’autre. Elle est ce que nous en ferons mais en la matière nous – et ceux qui nous poussent dans cette direction par croyance ou par intérêt – sommes en train d’abdiquer notre libre arbitre, notre capacité de jugement et notre droit à participer à un débat de société. Avec le risque de se retrouver dans 10 ou 20 ans dans un monde à la Orwell (ou un autre) et dire « mais on ne nous avait rien demandé, on ne nous avait pas prévenus ».

En voulant notre bonheur parfois contre volonté la technologie va-t-elle nous amener à l’opposé de sa promesse ? Alors qu’en prenant en charge un certain nombre de choses elle peut nous permettre de devenir « plus humains », de nous concentrer sur ce qui nous est propre, va-t-elle au contraire nous faire régresser en devenant normative, nous interdisant toute erreur, toute possibilité de choix, d’expérimentation, d’apprentissage par nous-mêmes ? Allons nous abdiquer notre libre arbitre au profit des nouvelles puissances du web ?

C’est en partie la question que pose Morozof et la réponse est le sujet de son livre. La technologie n’est la solution à rien mais un outil au service de la solution. Pour peu qu’on ait cherché à la trouver et qu’on ait identifié la cause profonde de nos problèmes plutôt que d’essayer de trouver des problèmes qui correspondent à la solution technologique. Nos problèmes sont humains avant tout et à problème humain solution humaine. La technologie peut aider, encore faut il savoir dans quel sens aller avant qu’elle ne nous dicte son sens à elle.

Je rejoins également Morozof dans son argumentaire contre « le web, entité autonome qui s’impose à nous ». Le web est ce qu’on en fera à condition de ne pas abdiquer, de le prendre pour ce qu’il est – un outil – et de ne pas l’idolâtrer. Il n’est ni bon ni mauvais, ça n’est pas parce qu’on applique « les valeurs du web » ou qu’on utilise le web qu’on fait mieux ou pire. C’est nous qui feront bien ou mal.

Je terminerai en vous conseillant de regarder cette interview de Morozof. Il s’exprime en anglais mais une traductrice reprend chacune de ses interventions en français.

« Pour tout résoudre, cliquez ici ! » – conférence-débat avec Evgeny Morozov from RSLNmag on Vimeo.

 

Crédit Image : Painful Technology by Zerbor via Shutterstock

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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