Le futur d’internet : chaos et durabilité

On parle beaucoup de transformation digitale mais en fait il ne s’agit que d’une étape dans un processus plus vaste qui consiste à faire d’Internet (et pas forcément du web) l’infrastructure de nos vies, des activités individuelles et collectives à travers le monde. Si, obnubilés par le présent nous – et surtout les entreprises – nous nous concentrons sur les enjeux actuels il peut être utile, pour faire les bons choix et comprendre l’urgence de réussir cette phase – de mettre cette phase de transformation digitale en perspective en nous rappelant ce qui nous a amené là et anticipant ce qui nous attend ensuite. En effet, le ensuite a déjà commencé.

Phase 1 : L’âge des fondations

C’est l’époque où on a construit internet, d’un point de vue physique et technologique. Les usages étaient limités et les utilisateurs peu nombreux mais c’est l’époque où l’on a construit les fondations de ce que nous utilisons aujourd’hui (même si beaucoup ont été améliorées depuis, les principes demeurent). Cette époque s’étend des débuts d’internet en 1969 à l’arrivée du web (1989).

Phase 2 : l’âge de la « wébisation »

En 1989 le web met internet à la portée de tous. Enfin presque. Il faudra encore attendre près de 25 ans pour que l’accès se démocratise vraiment avec l’accroissement de la bande passante et l’arrivée d’offres grand public. Durant cette époque on porte sur le web ce qui existait hors du web en en répliquant les modèles sans aucun changement. Le web est un outil d’affichage, descendant, peu interactif et où l’internaute reste dans une position de soumission face aux pouvoirs traditionnels (entreprises, médias…) qui continuent à y imposer leur vision des choses.

Phase 3 : L’âge de la « networkisation »

De 2004 à 2012 (à peu près), c’est l’époque de la mise en réseau non plus des machines mais des individus. Web 2.0 puis web social. En devenant individuellement et, surtout, collectivement, acteurs du web, les individus renversent les logiques de pouvoir et deviennent des parties prenantes traitant d’égal à égal avec les « anciennes puissances » voire finissant par imposer leurs propres règles d’engagement.

Phase 4 : L’âge de la digitalisation

Nous sommes en plein dedans et cela donne des cheveux blancs à nombre de dirigeants d’entreprise. C’est le passage du web en tant qu’outil au digital en tant que culture qui s’affranchit de la technologie pour impacter aussi bien le « online » que le « offline ». Une philosophie, une manière de vivre, une manière de penser ou repenser les business models. C’est un point de bascule. Adopter la technologie (phase 2) puis ses codes (phase 3) ne suffit plus : il faut se remettre profondément en question et se réinventer soi-même sous peine de sortir du jeu. Cela vaut autant pour les individus que pour les entreprises mais en la matière il semble que ce soient l’internaute et le client qui mènent largement le jeu.

Il n’est plus question de faire en ligne ce qu’on faisait hors ligne mais réinventer son métier et sa mission et l’exécuter de manière cohérente en ligne, hors ligne voire au travers d’objets connectés vecteurs de services. ADN, culture, management ,technologie, modèle de revenu…tout y passe.

Après l’adoption des technologies vient l’âge de notre propre réinvention

L’avantage c’est qu’avoir réussi les phases 2 et 3 n’est pas nécessaire pour réussir la phase 4. Ca aide mais on voit aujourd’hui que certaines entreprises ont été bonnes pour « adopter » mais peinent à se transformer alors que celles qui ont raté leur adoption se sont retrouvées avec un tel retard et une telle pression qu’elles ont pris à bras le corps la phase de la digitalisation, de la transformation numérique ou digitale.

Voilà où nous en sommes. Par contre si vous vous dites qu’une fois que vous vous en serez sortis avec l’étape 4 vous serez tranquilles pour un bout de temps vous commettez une grossière erreur. Alors je sais que faire des prédictions est difficile (surtout lorsque cela concerne le futur, comme le disait Mark Twain). Pour autant je vois deux phases arriver devant nous et espère qu’elles seront suivies par une troisième que j’appelle de mes vœux.

Phase 5 : L’âge de la « cognitisation »

Pas difficile de prévoir celle-ci car elle a en fait déjà commencé. Toutes les phases précédentes reposaient sur le principe d’humains utilisant des machines. La prochaine étape est la coexistence de l’humain et des machines intelligentes qui va, in fine, nous amener à un positionnement nouveau : un humain passif servi par des machines. Là où on pensait gens et interaction il faudra penser capteurs, données et intelligence artificielle. Si certains comparent l’invention du web à celle de l’imprimerie alors là nous avons l’équivalent de l’invention de l’électricité. Comme on a transféré tout activité nécessitant de la main d’œuvre vers des machines au début du siècle dernier à chaque fois que c’était possible, il va en aller de même des activités nécessitant du « cerveau d’œuvre ». Les machines peuvent désormais apprendre et cela change la donne. Qu’ils soient « physiques » ou virtuels les robots et machines intelligents vont devenir un des piliers d’internet, de nos vies, de nos économies, au fur et à mesure que les données en deviennent le carburant.

Phase 6 : L’âge du n’importe quoi et du chaos

Beaucoup s’émeuvent déjà des conséquences de l’ère de la cognitisation et ils ont en partie raison. La technologie n’est que la technologie, elle n’est ni bonne ni mauvaise par nature, c’est ce que nous, humains, décidons d’en faire qui est bien ou mal. Il suffit juste de poser les bons garde fous au bon endroit et le tour est joué. Et bien soyez sur d’une chose : on ne les posera pas, ou mal, ou trop tard. Peu importe, le résultat sera le même.

On va nécessairement aller trop loin. Aller trop loin dans le remplacement de l’homme par la machine sans avoir réfléchi préalablement au modèle de société que cela implique. La question est clairement posée par Stowe Boyd qu’on ne peut accuser d’être un technophobe :

The central question of 2025 will be: What are people for in a world that does not need their labor, and where only a minority are needed to guide the ‘bot-based economy?

La machine ira trop loin car l’Homme voudra aller trop loin

Aller trop loin dans l’avènement de nouveaux business models. Vous y repenserez le jour votre assurance vous informera par SMS que vous êtes résiliés car vous avez mangé trois fois dans la semaine dans des restaurants connus pour leur cuisine roborative et que, cerise sur le gateau, vous êtes sortis deux fois prendre un verre avec des amis. Ou parce que vous conduisez trop vite (vous respectez les limites mais en êtes tellement proche que le risque de les dépasser est grand). De manière générale le duo transparence + données après nous avoir aidé à nous connaître nous-même, nous benchmarker, voire nous améliorer va servir à établir une norme et gare à celui qui s’en éloignera. Comme le disait Jacques Attali, les maitres de demain seront les compagnies d’assurance et les aggrégateurs de données. On nous aura prévenu.

Aller trop loin donc en allant sans se poser de question de la transparence à l’édiction de normes et de la norme à la discrimination.

Aller trop loin en surévaluant ou anticipant trop le potentiel – pourtant réel à long terme – des machines et leur confiant des tâches pour lesquelles elles sont encore perfectibles.

Aller trop loin enfin en pariant qu’en confiant aux machines des tâches récurrentes, asservissantes, nécessitant une faible contribution intellectuelle de la part de l’humain on va permettre à ces derniers d’avoir du temps pour se développer dans les domaines dans lesquels ils excellent. C’est sans compter sur la paresse naturelle de l’Homme qui risque de le pousser vers l’oisiveté et in fine la régression. Souvenez vous de Rome…

Aller trop loin en passant d’une société de la connaissance à une société de la surveillance. Là aussi on est déjà bien avancés mais le pire est devant nous.

Aller trop loin en versant dans le solutionnisme et croire qu’on pourra résoudre par la technologie seule des problèmes qui sont avant tout humains.

Il y a tellement de manières et de domaines où aller trop loin que tous les traiter mériterait au moins un livre.

La limite de la machine c’est l’Homme.

Au delà il y a le risque d’être dépassé par ce que nous avons créé sans avoir aucune idée de là où cela nous mènera. Même Elon Musk, fondateur de Tesla, s’en émeut :

The leading AI companies have taken great steps to ensure safety. They recognize the danger, but believe that they can shape and control the digital superintelligences and prevent bad ones from escaping into the Internet. That remains to be seen.

La limite de la machine c’est l’Homme. Et l’Homme aime aller au bout avec ses nouveaux jouets quitte à faire des bêtises et se rendre compte qu’il faut revenir en arrière. Ne blâmez pas l’outil mais ses utilisateurs.

Faut il dès lors ériger des barrières et dire non à ce futur ? En aucun cas. Cette phase sera un mal nécessaire et elle correspond à notre manière d’avancer, par essai/erreur. C’est le seul moyen de comprendre exactement ce que faisons, là où nous allons, quels sont les risques et les opportunités. On a essayé autre chose, le principe de précaution et on en a vu les limites. A se prémunir contre tout on n’avance plus et pour éviter 20% de désagréments on s’empêche de toucher 80% de bénéfices.

Bref on va pousser le modèle à son maximum jusqu’à ce qu’à ce que excès deviennent humainement, économiquement et socialement insupportable. C’est là qu’on passera à la phase suivante.

Phase 7 : L’âge de l’éthique et du durable

Ce n’est pas tant internet qui deviendra durable que le mode de vie, de travail, de société que nous mettrons en place pour tirer le maximum du réseau et de ce qu’il apporte.

A mon sens il sera ici bien moins question de technologie que d’éthique et de responsabilité sociale. De déterminer, dans un champ des possibles sans cesse plus grand, ce qu’on peut s’autoriser ou non à faire.

Là j’entends des voix se lever en disant que « ça n’est pas possible. Internet est ‘comme ça’ et il faudra faire avec ». « On ne peut aller contre la nature et la philosophie du réseau ». Et bien je dis que non.

Internet n’a ni culture ni philosophie : c’est un tas de routeurs, de serveurs et de câbles qui n’a d’autre culture et philosophie que celle que nous désirons mettre en place. Dire le contraire signifie soit profiter de la déferlante internet pour imposer ses propres valeurs soit être résigné à subir.

Internet n’a d’autre culture et philosophie que celles que nous voudrons mettre en œuvre

Si on part du principe qu’on ne peut changer internet, qu’on ne peut le civiliser, alors l’interdiction d’exploiter certaines zones de l’antarctique n’aurait pas été possible. On aurait pu aussi décréter au début du siècle dernier que l’automobile avait sa philosophie et que réglementer la conduite, la vitesse, allait contre le sens de l’histoire. On a en effet commencé dans une zone de non droit puis on s’est rendu compte le partage de la chaussée nécessitait certaines règles de bon sens qui s’imposent à tous si on ne voulait pas que le moindre embouteillage ou départ en vacances ressemble à un remake de Mad Max.

Internet devenant un espace voire un moteur de vie et de développement économique partagé on se posera donc un jour la question de savoir jusqu’où aller, que faire ou ne pas faire pour qu’il contribue à un développement harmonieux de la société et ce d’autant plus qu’on en aura expérimenté les pires effets.

A moins qu’on soit vraiment allé trop loin dans le chaos.

Crédit Image : Future of Internet by Hasloo Group Via Shutterstock

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.

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