Google et Alphabet : à y perdre son latin ou son âme ?

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Donc Google est devenu Alphabet. Ou plutôt le Google de demain ne portera plus que le cœur du métier de l’entreprise, le reste et notamment les projets de recherche innovants à l’issu incertaine seront eux portés par d’autres filiales d’Alphabet qui devient, de fait, la maison mère de Google.

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Un jeu de contorsion organisationnel et capitalistique qui peut faire craindre d’y perdre son latin ? Pas le moins du monde et c’est bonne nouvelle : Google (ou plutôt Alphabet) va devenir plus lisible qu’elle ne l’a jamais été.

Alphabet rend Google plus lisible…financièrement parlant

Google faisait beaucoup de choses dans beaucoup de domaines. L’entreprise innovait dans de nombreux secteurs, certaines fois avec succès, d’autre fois moins. Le niveau d’investissement restait relativement nébuleux tout autant que le ROI. En contrepartie la partie supposée rentable de l’entreprise était difficile à vraiment évaluer vu qu’elle portait les pertes des ambitieux programmes menés en parallèle. Une chose que les investisseurs n’apprécient en général pas du tout.

Avec une telle structure Google va donc devenir plus lisible. En tout cas d’un point de vue financier. On verra plus facilement ce que donne le cœur de métier et à quel point il est performant. Il y a de fortes chances que le cours en bourse en bénéficie largement vu que cette entité n’aura plus à porter le poids du reste.

On verra aussi beaucoup plus facilement ce que Google Investit, dans quoi, et surtout, ce que ça produit.

Donc de ce point de vue on n’est pas prêts de perdre notre latin, tout au contraire. En termes financiers cette nouvelle gouvernance va permettre de bien dissocier les logiques d’investissement/recherche/innovation/incubation et les logiques business matures.

Alphabet, une incongruité organisationnelle ?

Par contre on peut être sceptiques quant à la logique organisationnelles. En isolant organisationnellement et comptablement (et c’est surtout ça le pire) chaque activité on diminue d’autant les possibilités de synergies et de transversalité qui ont jusqu’à présent été bien utiles à Google.

Il y a un avantage à ce modèle toutefois : des entités de tailles plus réduites, plus agiles, plus innovantes. C’est d’ailleurs le modèle de Warren Buffet et de sa holding Berkshire Hathaway. Sauf que Berkshire Hathaway compte moins de 30 salariés, pas sur que Alphabet ne devienne pas un mammouth trop gros pour tenir sa promesse.

Soyons clairs : l’objectif de cette mue est de se doter d’un outil de gestions d’actifs lisible en bourse et permettant de plus facilement lever des fonds, investir, désinvestir. Mais le risque existe (et nous le verrons plus loin) que cela se fasse au détriment de l’efficacité opérationnelle de l’entreprise et de sa capacité à innover.

Pas certain que l’âme de Google résiste à Alphabet

Ne nous voilons pas la face, si le schéma de gouvernance de l’innovation peut justifier cette transformation de Google, la raison principale est de donnée de la lisibilité aux investisseurs. Et à ce jeu rien ne prouve que Google ne perdra pas son âme.

Aujourd’hui l’innovation chez Google fonctionne un peu comme une boite noire, en tout cas d’un point de vue financier. « On investit, on joue, on verra bien et ça n’est pas vos affaires ». Souvenez vous d’ailleurs de l’entrée en bourse de Google, des caprices des fondateurs et de leur refus de donner, par la suite, des objectifs clairs au marché. Une époque clairement révolue aujourd’hui.

Demain l’innovation sera financièrement transparente et rien ne dit que les investisseurs ne demanderont pas de réduire le portfolio de projets innovants de manière encore plus drastique qu’il ne l’a été par Google lui-même ces dernières années. Rien ne dit non plus qu’en voyant les montants investis ils ne se rendent pas compte qu’on pourrait grassement augmenter leurs dividendes à la place et qu’il finissent par l’exiger

Les logiques purement financières vont rarement de pair avec l’innovation

Nicolas Colin montrait récemment avec justesse l’antagonisme qui existe entre dividendes et innovation. Un propos en ligne avec les sorties récentes d’Hilary Clinton ou de Marc Andreessen. De manière générale les investisseurs veulent voir leur apport rémunéré à un juste niveau et c’est logique (c’est sur la notion de juste qu’il y a à mon avis débat). Une entreprise a également besoin d’un certain niveau de marges pour pouvoir à la fois satisfaire ses investisseurs, ses collaborateurs et son innovation (et là encore combien repartissent le gâteau en 3 parts égales, et combien donnent l’essentiel aux uns et la portion congrue aux autres). C’est une condition de survie. Par contre beaucoup confondent la fin et les moyens : autrement dit on a rarement vu une entreprise n’ayant pour seul but des dividendes et sa marge rester innovante et réactive à long terme : à force d’optimiser le présent elles oublient souvent de préparer l’avenir, penser à demain ne rapporte pas aujourd’hui donc on évite. Et on connait le résultat.

Google en voie de devenir une entreprise comme une autre ?

Un autre mot sur le manque d’innovation managériale, de sens et d’engagement qui pénalise nombre d’entreprises traditionnelles aujourd’hui. Deux des causes en sont

– une stricte allocation des ressources qui tue transversalité et innovation. Le résultat d’une pure vue comptable optimisée de l’entreprise.

– un management en mode « control/command » poussé à l’extrême du à l’incapacité des dirigeants de travailler sur le sens et l’engagement. On peut engager et motiver ses collaborateurs sur une ambition qui dépasse le cadre purement économique, mais lorsque le seul objectif est la valeur pour l’actionnaire on parle de quelque chose qui n’a aucun impact sur le collaborateur, qui n’a pas de sens pour eux. Donc obligation de passer en mode directif pour faire avancer les choses.

Si la bonne intention derrière Alphabet dérape en logique purement financière ce sera la fin du Google que nous avons connu. Le mécanisme était déjà clairement enclenché depuis quelques années, ceci dit. En grossissant Google devait faire face aux mêmes challenges qu’Apple, Microsoft ou encore IBM ont connu avant elle et il est apparu que les modèles alternatifs n’étaient pas si évidents que cela. En vieillissant, Google est devenu plus qu’une startup, une entreprise mature à qui on demande la même chose qu’aux autres entreprises matures, parfois plus vieilles qu’elle de 30 ou 50 ans : un retour sur investissement garanti et une mise sous contrôle du risque. Quitte à ne plus innover et rentrer dans le rang ?

Pour reprendre la logique de Marc Andreessen, ce qu’on demande aujourd’hui à Google c’est des comptes clairs et de sortir les dividendes attendus par les actionnaires. Lesquels dividendes iront financer de jeunes startups comme quand ceux des leaders du Dow ou du Nasdaq ont financé Google à ses premières heures, au détriment de leur propre capacité d’innovation.

La boucle serai bouclée. Finalement plus ça change moins ça change. N’en déplaise à Bob Dylan.

Crédit Image : Ken Wolter / Shutterstock.com

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Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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