Tout le monde veut aimer son travail !

La question de la relation des collaborateurs à leur travail et leur entreprise reste un sujet qui fait couler beaucoup d’encre. A croire que le sujet sera éternellement d’actualité, ce qui ne m’étonnerait pas. Dernier ouvrage en date sur le sujet, “Tout le monde veut aimer son travail” de Marylène Delbourg-Delphis.

Qui ?

Marylène Delbourg-Delphis. Son nom ne vous dira peut être rien et pourtant… A l’heure depuis un peu plus de 10 ans on se glorifie de voir des entrepreneurs français tenter l’aventure de la Silicon Valley, voici une femme entrepreneuse qui y est depuis 30ans avec un grand nombre d’aventures entrepreneuriales à son actif, un track record de dirigeante impressionnant et, au final, une longue carrière à créer, redresser des entreprises ou conseiller leurs directions générales.

Les plus anciens se souviendront de 4D, la première base de donnée relationnelle à interface graphique. C’est elle. Qui a débauché Guy Kawasaki de chez Apple pour, justement, le faire venir chez 4D ? Et bien c’est elle aussi. Guy Kawasaki qui signe d’ailleurs la préface US de ce livre, heureusement conservée dans l’édition française.

Quoi ?

Tout le monde veut aimer son travail: Vers une culture d’entreprise partagée

L’idée principale.

La désaffection qu’ont les collaborateurs pour leur travail, la distance qu’ils mettent entre eux et l’entreprise a un prix que l’on évalue à des sommes astronomiques. Et pour beaucoup d’entreprises d’ailleurs le salarié est quasiment vu comme un mal nécessaire car elles ne pensent même pas qu’il ait envie de s’investir.

L’idée défendue par Marylène Delbourg-Delphis est, qu’au contraire, qu’un salarié ait envie de s’investir au service d’un projet ou qu’il se contente d’un job alimentaire, personne n’a envie de passer l’essentiel de sa journée à faire quelque chose qu’on aime pas. Et partant de là que la question n’est pas tant que les collaborateurs n’aiment pas leur travail mais que l’entreprise ne sait voire ne veut pas se rendre aimable.

Dans les détails

Couverture livre tout le monde veut aimer son travailLe recrutement joue un rôle essentiel dans le succès d’une entreprise. Le talent seul ne suffit pas, il faut un “fit” entre le collaborateur et la culture d’entreprise. Dans les premiers temps d’une entreprise cette adéquation se fait plutôt bien car les fondateurs s’occupent eux-même des premiers recrutements. Puis il s’éloignent, délaissent cette partie à d’autres et les erreurs de casting se multiplient.

Pire, le manque d’anticipation, de projection sur le futur amène souvent à recruter ce qu’on trouve et pas ce dont on a besoin. En remplissant des cases au lieu de penser à long terme on s’attache des boulets qu’on va trainer longtemps.

Recruter c’est bien mais fidéliser c’est mieux. Pourquoi partir du principe que vos collaborateurs voudront vous quitter après un certain temps ? Cela veut dire que dès le départ on sait qu’on n’arrivera pas à leur donner envie de rester. On en revient à la question du recrutement : soit on recrute les bons et les garder doit être une priorité soit on recrute les mauvais et c’est un problème de recrutement.

En fait le contexte compte tout autant que le talent. Quelqu’un qui a brillé ailleurs pourra échouer chez vous et inversement et c’est pour cela qu’il faut faire attention aux soft skills et à la personne tout autant qu’on CV. On ne réussit pas seul mais dans un environnement : des collègues, des outils, des process, une culture. Quand on change d’entreprise on vient seul et on doit apprivoiser un nouvel environnement qui, peu importe qu’il soit meilleur ou non, sera différent.

Donc en filigrane se pose la question de la culture d’entreprise, sujet récurrent dans toutes les entreprises, et sujet à propos duquel nombre d’entreprises se méprennent. La culture d’une entreprise n’est pas ce que que l’entreprise dit qu’elle est, elle est ce que les gens vivent. Et quand l’écart entre la promesse et la réalité est trop important le collaborateur se désengage. Finalement il n’y a pas de bonne ou de mauvaise culture d’entreprise, il y a des collaborateurs qui y croient ou pas.

Ensuite vient la question du sentiment d’appartenance. Là encore il y a des éléments intrinsèques et extrinsèques. Si une startup joue sur tous les plans et n’oublie pas la dimension émotionnelle et relationnelle, n’oublie pas de valoriser l’impact du collaborateur sur l’organisation tout cela tend à se perdre quand l’entreprise grandit pour au final ne finir par recruter que des gens qui viennent prendre un job et ne rejoignent pas une entreprise.

Ce qui amène naturellement à discuter de la question du contenu d’un emploi et de ce dont les collaborateurs ont besoin pour se développer tout au long de leur carrière.

Au final l’état de l’infrastructure humaine de l’entreprise est un sujet largement délaissé par les dirigeants jusqu’au moment où le business va mal. A ce moment leur réaction la plus fréquente est de faire encore plus mal à cette infrastructure alors que si ses problèmes avaient été pris en compte plus tôt on aurait pu sauver le business. L’infrastructure humaine n’est pas le problème en soi mais son mauvais état est un signe avant-coureur de problèmes business qui ne vont pas tarder à arriver.

Mon avis.

“Tout le monde veut aimer son travail” est un livre dense, très dense. En écrivant les lignes qui précèdent j’ai eu pour une fois l’impression d’oublier 90% du sujet…mais si j’avais été exhaustif cet article aurait été aussi long que le livre lui-même.

Mon résumé ne rend donc pas hommage à la richesse de l’ouvrage, à la diversité des thèmes traités et aux exemples très concrets qui l’illustrent. Et pour une fois ça n’est pas un ouvrage de consultant mais bel et bien d’entrepreneur : ce sont les mots d’une personne qui a vécu et expérimenté ce qu’il dit, pas qui donne un avis vu de dehors.

Recruter, évaluer, engager, former, rôle des dirigeants, nécessité d’un Chief People Officer et j’en passe. Pour un chef d’entreprise ou un manager il n’y aura pas un sujet abordé dont il ne pourra pas dire “ah c’est bien vu”, “c’est pas bête”.

Elle n’utilise pas le terme “expérience employé” mais j’y retrouve la manière dont je conçois la chose : pas des à-côtés qui rendent la pilule plus facile à avaler mais un ensemble de mécanismes à l’œuvre tout au long du parcours du salarié, endogènes et pas exogènes au travail.

Marylène Delbourg-Delphis prend souvent l’exemple de startups et c’est normal : c’est là qu’elle a passé le plus clair de son temps. Mais cela ne veut pas dire que ce qu’elle dit ne vaut pas pour une plis grande entreprise, bien au contraire. Toute grande entreprise qui a les problèmes qu’on sait tous a, à un moment, était une petite entreprise ou tout le monde était motivé et engagé. En expliquant ce qui dans le mécanisme de croissance d’une entreprise fait que l’infrastructure humaine se dégrade quasi mécaniquement elle donne aux entreprises de croissance les clé pour éviter que cela arrive et donne aux grosses les vraies causes de leur mal, pour peu qu’elles aient vraiment envie de s’attaquer aux causes premières.

Bref, contrairement à ce que le titre pourrait laisser craindre, “Tout le monde veut aimer son travail” n’est pas un énième bouquin inspirant sur le réenchantement du travail, écrit par des bisounours pour des bisounours. C’est un livre d’entrepreneur qui a compris à quel point l’infrastructure humaine, au même titre que l’infrastructure technologique conditionne la capacité d’une entreprise à réussir dans la durée. C’est pragmatique, illustré, plein de sens et jamais cela ne perd la réalité de ce qu’est l’entreprise et de son objectif. C’est aussi un livre d’entrepreneur de la tech qui a compris l’importance des RH et du fait de toujours devoir apprendre sur soi et les autres même quand on est au sommet de la pyramide, même quand (et surtout quand) tout fonctionne.

Au final elle montre, point de vue lucide mais encore iconoclaste pour certains, que le problème dans la relation entreprise/salarié n’est que rarement du coté du salarié et renvoie entreprises et leaders à leurs responsabilités. Mais avec des pistes d’actions concrètes autres que de la bonne conscience et des vœux pieux.

Pas un livre inspirant, pas un livre de théorie, pas un livre de recherche, pas un livre de management ni d’entrepreneuriat…c’est un OVNI qui est un peu de tout cela et dont je recommande chaudement la lecture.

Crédit photo : I love my job de iQoncept via Shutterstock

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of Employee and Client Experience @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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