Le Freelancing en Europe en 2022 : mythes et réalités

Dans ce qu’il est convenu d’appeler le « nouveau monde du travail », le freelancing tient une place importante, une tendance dont on entend également qu’elle s’est renforcée avec la crise sanitaire et des salariés désireux de vivre leur vie professionnelle autrement.

Une récente étude coproduite par le BCG et Malt aide à comprendre un peu mieux ce type de travailleurs et leur valeur ajoutée pour les entreprises.

Malt ?

S’il n’est pas utile de présenter le BCG il n’en est certainement pas de même pour Malt, a fortiori si le recours au freelancing n’est pas une habitude dans votre entreprise.

Malt est une plateforme qui met en relation entreprises et freelancers. « Malt est le leader de la mise en relations entreprises – freelances en France. Avec une équipe composée de 200 personnes, Malt accompagne la transformation du monde du travail en connectant 180 000 freelances des métiers du numérique à 25 000 entreprises clientes, dont 85% du CAC 40. »

Comme je le dis souvent, « regardez qui finance ou produit l’étude et vous savez déjà un peu ce qu’elle raconte ». Il ne faut pas s’attendre à lire trop de choses négatives sur le freelancing même si les chiffres, eux, ne mentent pas et nous dépeignent une réalité qui va, je le pense, à rebours de beaucoup d’idées reçus.

Le prisme déformant de la « gig-economy’

Quand on parle de freelancing beaucoup de gens ont spontanément en tête l’image des plateformes qui exploitent une main d’œuvre « on demand », peu qualifiée, avec un modèle dont on peut parfois questionner l’éthique. L’image du « petit » indépendant exploité, faute de mieux, par les grandes plateformes est très présente et elle correspond à une triste réalité.

L’image d’un freelancing subi opposé à un freelancing choisi est également très présente. Beaucoup de personnes ont en tête l’image d’un freelancer qui aurait choisi ce statut faute de mieux, faute de trouver un travail salarié, suite à un accident de carrière. Cela fût certainement vrai à une époque mais nous allons justement voir que ça n’est plus le cas.

L’étude porte un éclairage intéressant sur une autre face du freelancing ou plutôt sur ce qu’il est devenu.

Le Freelancing : une vraie tendance forte en Europe

Quelques chiffres pour commencer. Si l’étude ne porte que sur trois pays (France, Allemagne et Espagne), le freelancing concerne 22 millions de personnes en Europe (1 en France, 1,2 en Allemagne et 0,7 en Espagne).

Faible, reconnaissons le par rapport à la population salariée mais ce qui compte est la tendance. Depuis 2009 le freelancing est en hausse de 92% en France, 40% en Espagne et en baisse de 7% en Allemagne, certainement pour des raisons dont on parlera plus bas.

Toutefois je pense qu’il faut tempérer un peu l’enthousiasme de l’étude et relativiser son impact (même croissant en Europe). J’ai été rechercher les chiffres de l’économie américaine et ils nous montrent que bien que constituant une vraie tendance en Europe il ne s’agit aujourd’hui que d’une tendance mineure. En effet, en 2021, ça ne sont pas moins de 59M d’américains soit 36% des travailleurs, qui étaient concernés. Je ne dis pas que c’est mieux ou moins bien, on peut à coup sûr avoir la discussion sur le freelancing choisi vs subi mais c’est une réalité qu’il faut avoir en tête.

Egalement intéressant est l’âge moyen du freelancer : 37 ans en France, 40 en Espagne et 45 en Allemagne sans que l’étude n’en tire aucune conclusion.

Aucune conclusion non plus quant à la répartition par genre : le freelancer type en Europe est un homme à 65% (55% en France, 74% en Allemagne, 66% en Espagne.

Le télétravail n’a pas tué les grands pôles d’emplois

Il y a une donnée qui m’a surpris alors que la crise a stigmatisé la soit-disant désaffection des salariés pour les grands bassins d’emploi urbains. On aurait pu croire que, a fortiori, les freelancers auraient été les premiers à les quitter sachant que pour 73% d’entre eux le choix du freelancing correspond à la volonté de choisir le lieu de travail.

Il n’en est rien.

En France 55% des freelancers sont en Ile de France, 76% en Bavière et dans la Ruhr en Allemagne, 81% à Madrid et en catalogne en Allemagne. On aurait pu s’attendre à autre chose. Mais au final 28% d’entre eux travaillent dans les locaux du client en France et 41% en Allemagne (15% en Espagne). Ceci explique peut être cela.

Le freelancer : un professionnel aguerri et épanoui

Tout va bien au royaume des freelancers si on en croit l’étude puisqu’ils sont 84% à être satisfaits de leur statut et 70% de la reconnaissance qu’ils reçoivent. Ils sont également 84% à ne pas vouloir retourner à une vie salariés (en tout cas en France et en Allemagne, 74% en Espagne).

Car ils ont été salariés avant. Contrairement aux idées reçues le freelancer est un salarié expérimenté qui s’est forgé une expérience et un carnet d’adresse en entreprise (94%) avant de voler de ses propres ailes.

Ils annoncent également avoir significativement augmenté leurs revenus (triplés dans certains cas) même si je vous laisse vous faire votre propre opinion au regard des taux journaliers constatés dans les trois pays.

Et les raisons de leur choix : gérer leur temps comme ils l’entendent (81%), gérer leur carrière à leur manière (76%) et décider de leur lieu de travail (73%).

Leur valeur ajoutée ? Agilité et compétence

Lorsqu’on se demande pourquoi les entreprises font appel aux freelancers et ce qu’ils leur apporte deux choses reviennent de manière récurrence : la compétence et l’agilité.

Le freelancer serait dans la plupart des cas rodé aux méthodes agiles, ce qui correspond à un vrai besoin des entreprises qui désirent donner plus de rythme à leurs projets et se concentrer sur la valeur client.

Autre point : le freelancer est non seulement qualifié mais il met ses compétences à jour et se forme en permanence. En effet dans des métiers en pleine évolution, être à jour des dernières nouveautés est essentiel pour eux pour exister sur le marché. Ils passent ainsi 5h par semaine à se former, chose que les salariés ont bien du mal de faire.

Enfin ajoutons un dernier point : alors qu’il faut 6 mois pour un recrutement externe et 9 pour un recrutement interne, il faudrait 6 jours pour trouver un freelancer.

Tout n’est pas si rose pour les freelancers

Pour autant la personne qui s’engage dans le freelancing doit avoir conscience des difficultés de l’exercice. Unanimement tous reconnaissent que la négociation avec le client est la partie la plus compliquée de leur activité. En effet on imagine bien qu’un bon professionnel n’est pas toujours un bon commercial voire n’a aucune expérience en la matière.

Egalement cité, le poids des formalités administratives. Etre freelancer c’est aussi devenir chef d’entreprise.

Le freelancer travaille également davantage que le salarié et cela s’explique facilement : en dehors du travail pour lequel il est payé il doit justement prospecter des clients, gérer son entreprise et mettre ses compétences à jour ! Ils travaillent ainsi en moyenne 43h par semaine...ce qui à mon avis n’est pas si loin du rythme de pas mal de cadres en entreprise.

Dernier point qui est présenté comme étant spécifique à l’Allemagne (chose que je ne crois pas) le fait que beaucoup d’entreprise utilisent un freelancing forcé comme du salariat déguisé, ce qui expliquerait d’ailleurs le recul du freelancing dans ce pays. A mon avis c’est un sujet assez important pour ne pas passer à côté et je ne pense pas qu’il soit limité à nos amis d’outre Rhin…..

Conclusion : le freelancing c’est magique !

A la lecture de cette étude le sentiment qui prévaut est que le freelancing n’est pas loin d’être le meilleur de mondes, à la fois pour le freelance et pour l’entreprise.

Oui, il y a bien quelques points négatifs comme évoqués plus haut mais justement, le poids de l’administration, de la prospection et de la négociation est réduit lorsque au lieu de passer par des canaux traditionnels on recrute ses freelancers sur des plateformes spécialisées comme…Malt. Et c’est là que j’ai un petit problème sur le fonds.

Ce que l’étude ne dit pas…

Vous avez bien compris que l’étude était coproduite par Malt. Plus que co-produite : quand on regarde les credits à la fin du document, si on trouve listés des contributeurs du BCG la direction éditoriale et la rédaction sont chez Malt.

L’étude dit que les salariés qui passent par Malt peuvent gagner jusqu’à 3 fois plus que les autres. On a vu plus discret comme placement de produit.

In fine j’ai davantage l’impression de lire un publirédactionnel de Malt qui s’est acheté de la crédibilité avec un « tampon » BCG qu’une vraie étude même si les chiffres sont vraiment intéressants.

Ajoutons à cela que les personnes interrogées pour cette étude sont toutes utilisatrice de Malt ce qui signifie deux choses.

1°) On n’a pas ici un état des lieux du Freelancing en Europe mais chez les utilisateurs de Malt qui peuvent représenter le « haut du panier ».

2°) En observant que cette population l’étude fait l’impasse sur les situations les plus difficiles, et notamment la fameuse gig-economy. On ne peut dès lors pas dire qu’elle dépeint le freelancing en Europe dans sa globalité.

Au final cette étude fort intéressante au demeurant me laisse un goût un peu bizarre. Je suis habitué aux études « cofinancées » et suis très confortable avec le principe, sauf que là en fait d’étude je vois beaucoup de données, peu d’analyse, et on sent trop qu’elle n’est qu’un prétexte à une prise de parole marketing. C’est juste maladroit. On sent trop la volonté de « booster » l’importance d’un sujet qui s’il existe n’a aucunement la même ampleur que dans d’autres pays comme les USA par exemple.

On aurait peut être aimé lire que plutôt que de travailler de manière adhoc et disparate avec leurs freelancers les entreprises devraient rationaliser et industrialiser le sourcing au niveau global. On aurait pu se poser la question de la nécessité d’un expérience employé cohérente entre freelancers et salariés. On aurait aimé lire des choses plus structurantes que ce qui n’est au final qu’une publicité pour le freelancing et pour Malt.

Image : freelance de Rawpixel.com via Shutterstock

Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of People and Operations @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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