Le futur du travail sera digitalement responsable

Peut on parler du futur du travail sans parler de l’impact environnemental du travail ? Certainement pas.

La pandémie a posé les bases d’une prise de conscience nouvelle qui n’aurait peut être survécu au retour à la normale si une nouvelle crise ne s’était pas manifestée dans la foulée.

Aujourd’hui, peu importent les raisons, l’environnement est au coeur des préoccupations des entreprises et des salariés.

Et bien sûr nous allons étudier cela au regard des forces qui façonnent le futur du travail en 2022.

La pandémie

Beaucoup de sont étonnés et souvent à juste titre de l’emballement environnemental provoqué par la pandémie à coups de « monde d’après » et retour à un monde plus lent, plus fermé et moins consommateur de ressources.

Pour autant si le lien de cause à effet entre pandémie et environnement était tout sauf évident, le lien avec les conséquences de la pandémie était assez simple à percevoir.

Effectivement lorsque plus personne ne se rend sur son lieu de travail, que beaucoup d’activités et sites de production sont à l’arrêt et les flux logistiques sont coupés, les émissions chutent de manière incontestable et cela même s’il y avait d’autres causes.

Bien entendu bon nombre des bonnes résolutions n’a pas survécu au retour à la normale : c’est une logique normale en temps de crise : après la stupefaction et les bonnes intentions vient l’envie de tourner la page et revivre comment avant.

Mais voilà : à peine a-t-on pu croire que la pandémie était dernière nous qu’arrive une crise d’un genre différent mais dont l’impact sur l’énergie sera infiniment plus important que ce qu’on a connu lors de la pandémie.

L’occasion de persister dans les bonnes résolutions ?

La consumérisation

C’est peut être la seule fois la seule fois se manifeste de manière aussi peu joyeuse dans la vie du collaborateur. Alors qu’en général elle permet de faire rentrer dans l’entreprise des pratiques et outils du quotidien « pour le meilleur », ici il s’agit d’y importer une sorte de frugalité qui s’impose à la plupart dans nos vies privées.

Alors que les prix augmentent, que l’on demande à tout un chacun de faire preuve de sobriété énergétique et de frugalité il sera très mal vue que l’entreprise et la vie au bureau dérogent à ces règles nouvelles et ne montrent pas l’exemple.

Bien sûr il y aura une pression gouvernementale dans ce sens mais on peut se douter que l’opinion publique pèsera au moins tout autant (quoique vous allez voir plus bas que c’est tout sauf évident).

Dernier point : quand on parle de digital c’est le plus souvent dans leurs usages privés que les collaborateurs ont pris de mauvaises habitudes qu’ils ont importé dans l’entreprise. Prendre des photos de tout et n’importe quoi, partager les vidéos de vacances, croire qu’ils disposent d’une capacité de stockage infinie et neutre pour l’environnement, faire un appel vidéo pour un oui pour un non.

Pendant longtemps en effet les outils et infrastructures d’entreprise n’étaient pas au niveau de ce dont profitaient les salariés chez eux. Puis les choses se sont « améliorées », permettant à chacun d’être aussi digitalement irresponsable au travail qu’il l’est chez lui.

La technologie

Elle est le plus souvent vue comme la solution en la matière car elle permet une transformation profonde des pratiques de travail.
Deux exemples ? Elle a permis le bureau sans papier (enfin pour les entreprises qui ont vraiment envie d’aller au fond des choses dans cette direction) et, on l’a vu pendant la pandémie, permet une réduction drastique des déplacements dont l’impact n’a pas été difficile à mesurer.

Mais elle a un défaut : elle fait figure de réponse facile car il est aisé de voir son impact. Par contre si on voit les problèmes visibles qu’elle fait disparaitre, on a tendance à facilement fermer les yeux sur les problèmes invisibles qu’elle crée.

L’impact de la technologie sur l’environnement mériterait presque un blog dédié tant le sujet est vaste mais je vais essayer de l’illustrer avec des exemples très simples.

Pour une entreprise, pour l’opinion publique, supprimer les voyages au profit de réunions à distance a tout de l’idée vertueuse. En fait ça n’est pas aussi simple.

Commençons par une chose simple : l’opinion publique a une vision totalement biaisée des principales sources d’émissions de CO2.

Aujourd’hui le coupable facilement désigné est l’aérien qui contribue à hauteur de 4% au émissions. C’est peut être beaucoup mais beaucoup moins que le textile et l’habillement qui ne sont pas notre propos ici mais représente, lui, 10% des émissions.

Quant à ce qu’on appelle de manière générale le « digital » il représentait 4,5% des émissions en 2020 et les 8% devraient être atteints largement avant 2030. On parle ici aussi bien de la construction du matériel (ordinateurs, smartphones) que de l’infrastructure des réseaux ou encore du fonctionnemement des serveurs.

On pourrait en déduire vite que le terroriste climatique n’est pas celui qui prend l’avion mais l’adepte du fast fashion qui fait du binge watching devant Netflix mais creusons encore un peu plus.

• En terme d’émissions de CO2, les 3,5 milliards de requêtes quotidiennes sur Google correspondent à 7 vols Paris – New York

Comme le signalait Arnaud Rayrole sur Linkedin à l’occasion du Lecko In’Pulse Day :

9 collaborateurs sur 10 accroissent leur espace de stockage en ligne chaque mois. 40% ne suppriment rien sur un mois. Cela montre à quel point l’espace de stockage est perçu comme une ressource illimitée et si peu chère qu’on ne la préserve pas.

Pour autant, chaque Go émet 400gCO2e / an. Et chaque nouveau Go vient s’ajouter aux précédents. Donc l’empreinte environnementale ne fait qu’augmenter. Nos pratiques de travail sont sur une trajectoire contraire aux efforts engagés par la Société dans la décarbonation.
Au delà des émissions en soi, c’est l’inertie des comportements qui est inquiétant. Peu s’attachent à limiter l’espace disque consommé.

• Chaque jour environ 350 milliards d’emails sont envoyés dans le monde. 65% de ces emails sont du spam. 15% seraient des emails publicitaires.

Cela fait environ 50 milliards d’emails publicitaires par jour.

On trouve différents chiffres sur l’empreinte carbone de l’envoi d’un email qui varient en général en fonction de la taille des pièces jointes.

  • 4 grammes pour un mail sans pièce jointe
  • 11 grammes pour un email avec une pièce jointe de 1 MB.
  • Jusqu’à 50 grammes pour un long email avec des pièces jointes. 

On nous dit qu’une newsletter « pèse » dans les 10g. Prenons ce chiffre

Ce qui porte le poids des emails marketing à 500 milliards de grammes par jour. 500 000 tonnes.

Si ces emails ne sont pas effacés immédiatement il faudra alors ajouter à cela leur coût de leur stockage tout au long de leur vie.

Cerise sur le gateau : combien de ces emails sont ouverts ? Combien donnent lieu à un ROI ?

Je veux bien qu’il soit facile de couper dans la politique voyage des entreprises et interdire les jets privés des rares dirigeants qui en ont mais un jour il faudrait peut être s’intéresser aux pratiques du marketing non ?

• Pour des ordres de grandeur plus proches de ce choses que nous sommes capables de réaliser,  L’Ademe a réalisé une étude qui estime que chaque Français salarié reçoit en moyenne 58 e-mails professionnels par jour et en envoie 33. Ces 33 e-mails quotidiens avec des pièces jointes de 1 Mo à deux destinataires génèrent des émissions annuelles équivalentes à 180 kg de CO2, soit autant que 1 000 km parcourus en voiture.
Selon ce calcul, les e-mails d’une entreprise de 100 personnes émettraient ainsi chaque année 18 tonnes de gaz à effet de serre, soit l’équivalent de 18 allers-retours Paris-New York.

Encore une fois j’ai trouvé pleins de chiffres différents sur le sujet et tous les experts ne s’accordent pas au gramme près mais ce qui est de l’ordre de grandeur c’est assez parlant.

Ah une dernière chose. On parlait de l’impact de toute l’information inutile que nous continuons à stocker « dans les nuages » en se disant que comme on ne voit rien ça n’existe pas. Juste à titre d’exemple, les néerlandais ont eu la surprise, en pleine sécheresse, de réaliser que le datacenter d’un de acteurs majeurs du marché consommait….84 millions de litres d’eau potable par an !

L’évolution de la société et de l’économie

Qu’il y ait une prise de conscience générale quant à l’impact de nos activités professionnelles et personnelles ne fait aucun doute. Mais j’irai un peu plus moins en parlant de modes de vie et modes de travail.

Il y a longtemps de cela, Nicolas Negroponte nous disait que « L’informatique n’est plus une question d’ordinateurs. C’est notre mode de vie.« . On peut faire dire à cette phrase ce que l’on veut mais quand on parle d’environnement cela signifie qu’elle fait tellement partie de nos vies, que ses usages sont tellement la prolongation naturelle de nos pensées, qu’on ne la voit plus, qu’on perd conscience de son existence.

Quand on voit une usine on comprend les enjeux. Quand on voit une flotte de voitures d’entreprise on comprend les enjeux. Quand on utilise un smartphone, qu’on envoie un email, qu’on fait une visioconférence non. Quand on laisse sa boite email se remplir non plus. Quand on se félicite de la politique IT généreuse d’une entreprise qui renouvelle ordinateurs et téléphones tous les 2 ou 3 ans non plus. Pire : on peut avoir l’impression d’améliorer les choses alors que ça n’est pas toujours vrai.

Une de mes relations qui travaille chez un des leaders du secteur me disait il y a quelques années « on fait fait de la m… mais de la m…. tellement cool que personne ne nous stigmatise alors qu’à ce rythme on va bientôt polluer deux fois plus que l’aérien« .

Et puis alors que j’écrivais cet article je suis tombé sur une étude aux résultats pour le moins surprenants.

En effet dans l’édition 2022 de la fameuse IBM CEO Study, lorsqu’on demande aux dirigeants d’où vient la pression qui les pousse à davantage de transparence sur la durabilité voici la réponse surprenante que l’on obtient.

Il n’est donc pas si évident que la pression vienne, comme on peut souvent le penser, du client ou des salariés. Surprenant ? Pas tant que ça. Le salarié fait ce qu’on lui demande de faire en fonction des indicateurs de performance qu’on lui assigne. Quant au client ses bonnes intentions volent souvent en éclat face à la réalité du porte monnaie.

Donc si pression il y a elle semble davantage venir de ceux qui tiennent les leviers économiques et ça n’est pas une si mauvaise chose car ils ont vraiment les moyens d’imposer leurs vues.

A moins que cela ne veuille dire autre chose : la voix du client et du collaborateur ne remonte pas au CEO…

La transformation des activités de service et du travail du savoir

Pas grand chose à dire sur le sujet si ce n’est que si on parle d’activités qui requièrent un usage intensif des technologies de l’information l’équation entre travail distant et travail colocalisé permettant un impact environnemental optimal n’est pas si évidente qu’on peut le penser.

Conclusion

Je ne vais pas stigmatiser ici certaines formes de green washing dont tout le monde a bien conscience mais plutôt suggérer que les efforts ne vont pas forcément dans la bonne direction.

En effet une usine, des voitures, des avions cela pollue. Et s’y attaquer offre un autre avantage : on s’occupe de choses visibles faciles à stigmatiser.

Mais le reste et, surtout, le digital ? Il pèse autant, voire davantage et que fait on de vraiment contraignant de ce côté au delà des déclarations de bonnes intentions et des chartes de bonnes pratiques ?

On « conseille » d’éviter les pièces jointes volumineuses, d’effacer les emails inutiles etc. Et que ce passe-t-il si les salariés n’en font rien ? Et bien rien.

On supprime les voyages mais qui s’indigne des quantités d’emails envoyés par le marketing ?

A-t-on vu un CEO dire à son directeur marketing « calmez vous avec vos emailings de masse, pour 14% de taux d’ouverture je ne peux tolérer des pratiques aussi néfastes pour l’environnement ».

Il faut bien avoir conscience qu’à part pour une entreprise dont les activités requièrent de nombreux déplacements de la part des collaborateurs (et encore…) le poste digital pèse infiniment plus sur leur bilan carbone que les déplacements des collaborateurs. Mais une fois qu’on a interdit les déplacements on a pris une mesure symbolique pendant que la bombe climatique se tient dans leurs ordinateurs et leurs serveurs.

Si je reprend l’exemple de l’ADEME qu’une entreprise de 100 personnes dont l’usage de l’email correspond à 18 aller-retours entre Paris et New York, une telle entreprise peut dire « nous interdisons désormais les voyages et tout se passera en visioconférence » et être très fier d’elle. Sauf que s’il s’agit d’une PME qui avait un recours faible à l’avion en faisant ainsi elle a pris une décision visible mais avec un impact minime, sans s’attaquer aux vrais problèmes.

Si on veut que le futur du travail doit digitalement responsable cela signifiera des pratiques individuelles beaucoup plus vertueuses dans l’utilisation des outils collaboratif et des technologies de la communication. Envoie-t-on trop d’emails ? Les conserve-t-on à tord ? Abuse-t-on de la vidéo quand un simple appel vocal suffirait ?

Cela demandera d’essayer de donner une réalité tangible et mesurée à pleins de chose aujourd’hui invisibles.

Cela questionnera les pratiques marketing actuelles et à venir.

Cela demandera de réflechir à deux fois avant de s’emparer de la nouvelle mode. 5G ? Réalité virtuelle ? Metavers ?

Cela demandera, surtout, de faire porter les efforts sur les sujets qui ont un impact plutôt que sur ceux qui sont visibles, permettent de facilement communiquer mais finalement n’ont qu’un impact limité. Et ce sera le plus difficile car l’usage des TIC contrairement à celui de la voiture ou de l’avion est inconscient et concerne absolument tout le monde.

BilletSujet
#1Les forces qui impactent le futur du travail en 2022
#2Le futur du travail concerne…le travail et son futur
#3Le futur du travail n’est pas une promesse ou un rêve
#4Le futur du travail n’est pas un endroit ou une plage horaire
#5Futur de la paie et rémunération : parler le même langage, payer en temps réel, donner du sens.
#6Le futur du travail : complexe par nature, simple par obligation
#7Dans le futur du travail on contrôle le résultat et rien d’autre
#8Le futur du travail reposera sur la data et l’amélioration continue
#9Le futur du travail sera « agile by design »
#10Le management dans le futur du travail : leadership digital et approche systémique du management
#11Dans le futur du travail l’engagement se mesure par rapport au travail, pas à l’entreprise ni aux gens
#12La gestion des carrières dans le futur du travail : des voies d’accès plus que des parcours
#13Futur du travail et expérience employé : une préoccupation locale quotidienne, plus un programme générique
#14Le futur du « care » au travail : utile et productif
#15Le travail du futur sera conçu pour des humains
#16Le travail du futur sera conçu en fonction du « job to be done »
#17Le futur du travail sera automatisé avec pertinence
#18Dans le futur du travail la charge mentale est la nouvelle charge de travail
#19Le lien social dans le futur du travail : plus faible, plus solide
#21Le temps de travail dans le futur du travail : à la carte mais pas toujours réduit
#22Le futur du travail sera digitalement responsable
#23Le futur du travail est pour tous les collaborateurs
#24Mais qui s’occupe du futur du travail ?

Image : Green IT de thodonal88 via Shutterstock

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Head of People and Operations @Emakina / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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