Vous voulez changer le monde ? Changez la comptabilité.

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Il y a des entreprises qui naissent avec la vocation, au moins affichée, de changer le monde. Quant aux autres, mais cela vaut également pour les autres de leur propre chef ou sous l’impulsion des pouvoirs publics car les sujets sont nombreux. Environnement, inclusion et diversité, prendre les bonnes décisions en fonction de contraintes nouvelles dans un monde qui change, les raisons ne manquent pas pour les inviter à infléchir leurs stratégies et trajectoires dans de nombreux domaines.

Dans un monde techno enthousiaste on aime voir dans la technologie la réponse à tous nos problèmes ou espérer qu’elle le soit faute de meilleure réponse alors que pour d’autres la réponse est la réglementions, pour d’autres l’activisme. Mais peut être qu’elle se trouve dans l’un des instruments les plus anciens et les plus méconnus du pilotage de l’entreprise, à savoir la comptabilité.

Derrière les bilans, les comptes de résultat et les normes IFRS se cache en effet un système de représentation du monde qui façonne ce que nous considérons comme ayant de la valeur, un système dont on peut se demander s’il reste adapté aux contraintes actuelles. Non que la notion même de comptabilité soit obsolète mais que la manière dont elle est construite et fonctionne peut amener à faire de totalement totalement rationnelle voire réglementaire des choix qui ne sont pas rationnels du tout.

Donc à l’heure où les entreprises prétendent intégrer les enjeux climatiques, sociaux et humains dans leur stratégie, la comptabilité reste largement aveugle à ces sujets et continue de privilégier le court terme, de ne reconnaître que ce qui est monétisable, et d’ignorer tout ce qui relève des externalités ou du capital immatériel.

Si on part du principe que tant que l’on ne changera pas ce que l’on compte on ne changera pas ce que l’on fait c’est donc un sujet qui peut mériter notre attention.

Changer la comptabilité, ce n’est pas forcément un sujet d’expertise mais un acte politique. C’est redéfinir les critères de performance, les conditions de soutenabilité, et la légitimité même des décisions économiques. C’est aussi une manière de réintroduire le long terme, la complexité et le sens dans les outils de gestion qui orientent aujourd’hui la majorité des décisions dans le secteur privé comme dans le secteur public.

Trop souvent vue à une fonction support ou administrative, la comptabilité constitue en réalité l’architecture qui sous-tend nos modèles économiques. La questionner revient à remettre en question ce que nous choisissons de valoriser et ce que nous acceptons de sacrifier et ne pas faire évoluer les normes comptables, c’est renoncer à transformer en profondeur les pratiques économiques.

En bref :

  • La comptabilité actuelle structure la vision économique des entreprises mais reste aveugle aux enjeux environnementaux et sociaux.
  • Ses normes privilégient le court terme et les actifs matériels, en négligeant le capital humain, naturel et social ainsi que les externalités.
  • Transformer la comptabilité est un acte politique qui redéfinit les critères de performance et introduit la soutenabilité à long terme dans la gestion.
  • Outils comme les Strategy Maps et le reporting intégré rendent visibles les actifs immatériels et leur lien causal avec les résultats financiers.
  • Des pionniers (Danone, La Nef) prouvent qu’il est possible d’élargir la comptabilité aux impacts extra-financiers sans attendre une réforme normative globale.

La comptabilité, infrastructure invisible du capitalisme

La comptabilité n’est pas neutre. Elle ne se contente pas de mesurer mais elle structure notre vision de l’économie et nos décisions. Ce qu’elle valorise est financé et ce qu’elle ignore est souvent marginalisé. Dans sa forme actuelle elle continue de refléter une vision taylorienne et patrimoniale de l’entreprise.

Cette architecture mentale, héritée d’une ère industrielle peu soucieuse de soutenabilité, rend invisibles les coûts différés, les interdépendances et la dégradation des biens communs. Le capital humain est assimilé à une charge, le capital naturel est traité comme gratuit, kle lien social, la qualité relationnelle ou la réputation sont absents.

La conséquence directe est connue : les entreprises prennent des décisions rationnelles au regard de leurs outils de mesure, mais irrationnelles au regard des impératifs sociaux, environnementaux ou collectifs. Un investissement dans la prévention des risques psychosociaux, dans la biodiversité ou dans la fidélisation des talents pourra être jugé non prioritaire car non visible dans les comptes.

Devant cette asymétrie en termes de priorisation toute stratégie RSE ou de durabilité reste donc cantonnée à la périphérie du modèle dominant.

Redonner de la valeur à l’intangible

Dans une économie fondée sur la connaissance, les relations et la réputation, il est paradoxal que la comptabilité reste ancrée dans une logique matérielle héritée de l’ère industrielle. Le capital immatériel, qu’il s’agisse de la compétence des équipes, de l’innovation, de la confiance des clients ou de la qualité des relations avec les partenaires est devenu central dans la création de valeur mais pourtant il reste invisible dans les bilans.

Selon les estimations de l’OCDE, plus de 80 % de la valorisation des entreprises cotées repose aujourd’hui sur des actifs intangibles. Pourtant, faute de cadre normatif, ces actifs sont ignorés ou seulement partiellement comptabilisés (notamment dans le goodwill, lors d’acquisitions). Ce décalage entre la réalité économique et sa traduction comptable constitue un angle mort dans le pilotage stratégique des organisations.

Des initiatives crédibles tentent pourtant de structurer cette reconnaissance : le WICI (World Intellectual Capital Initiative), la norme ISO 30414 sur le capital humain, ou encore les travaux de la FNEGE sur l’intangibilité stratégique. Mais tant que ces dimensions ne seront pas intégrées dans les états financiers eux-mêmes optionnelles.

Des cartes pour rendre visible ce qui est essentiel

Pour rendre visible cette richesse immatérielle et lui donner une place dans la décision stratégique, certaines entreprises s’appuient sur les cartes de stratégie issues du Balanced Scorecard de Kaplan et Norton. Ces cartes permettent de visualiser la chaîne de valeur intangible : elles relient les ressources humaines, la qualité des processus, les capacités d’innovation ou la satisfaction client à la performance économique.

En d’autres termes, elles structurent une logique causale entre les investissements invisibles (formation, culture, qualité relationnelle…) et les résultats visibles (rentabilité, croissance, impact).

Les cartes de stratégie offrent une traduction managériale des actifs immatériels. Elles permettent d’en suivre l’évolution, d’en démontrer l’utilité et parfois même de commencer à en estimer la valeur. Elles peuvent donc servir de tremplin vers une comptabilité élargie, en aidant à tracer des lignes entre le capital humain, social ou intellectuel et les résultats comptables attendus.

Ces pratiques s’inscrivent dans une évolution plus large vers les modèles de reporting intégré, comme ceux du IR Framework de l’IIRC, qui étendent les notions de capital et de performance au-delà du financier.

EDF a par exemple utilisé les strategy maps pour connecter ses engagements RSE à la performance de ses unités, en les intégrant dans le pilotage managérial et Schneider Electric a articulé sa stratégie de développement durable avec ses tableaux de bord internes à travers une logique inspirée des cartes de stratégie.

Des pionniers qui changent les règles du jeu

Si la réforme des normes comptables reste lente, certains acteurs ont choisi d’agir d’eux-mêmes en redéfinissant les règles du jeu.

Danone fait entrer le carbone dans les chiffres

Bien avant que les termes de « comptabilité verte » ou de « Green CapEx » ne deviennent des slogans, Danone expérimentait déjà une forme d’élargissement du périmètre comptable à ses externalités environnementales. Dès la fin des années 2000, sous l’impulsion de sa stratégie carbone, le groupe déploie un dispositif pionnier en partenariat avec SAP pour intégrer les émissions de CO₂ dans ses systèmes de gestion (Si c’est important mesurez le. Si c’est nouveau construisez un nouveau référentiel).

L’objectif est de pouvoir mesurer, produit par produit, l’empreinte carbone complète sur l’ensemble du cycle de vie (matières premières, fabrication, transport, distribution, usage, fin de vie). Le système s’appuie sur l’ERP SAP, interroge automatiquement les données logistiques et de production, et restitue des indicateurs carbone mensuels exploitables directement par les équipes locales.

Mais Danone ne s’est pas arrêtée à la mesure. Elle a rattaché ces indicateurs à ses politiques managériales : jusqu’à 30 % du bonus des directeurs d’usine était indexé sur les résultats en matière de réduction carbone. En quelques années, l’entreprise a ainsi réduit de plus de 20 % ses émissions, tout en augmentant la conscience environnementale en interne.

Ce dispositif ne modifiait pas directement les états financiers publiés, mais il instaurait une véritable comptabilité parallèle intégrée au pilotage opérationnel. En articulant données financières et données d’impact dans un même système d’information, Danone créait les conditions d’une forme de double comptabilité : l’une centrée sur la performance économique, l’autre sur la performance environnementale, avec des objectifs, des indicateurs, et des mécanismes d’intéressement alignés.

Cette approche, bien que marginale à l’époque, préfigurait les principes de comptabilité multi-capitaux promus aujourd’hui par les courants les plus avant gardistes et montre qu’il est possible d’élargir le périmètre de gestion sans attendre la réforme des normes comptables, en construisant une couche d’analyse parallèle qui devient progressivement structurante.

La Nef

Banque éthique et coopérative, La Nef ne finance que des projets à utilité sociale ou environnementale. Elle publie chaque année l’intégralité des projets financés, assurant une transparence inédite sur l’allocation de l’épargne. Cette cohérence entre mission, gouvernance et pratique comptable fait d’elle un exemple vivant de comptabilité alignée avec la finalité de l’organisation.

Le framework de reporting intégré

Adopté par un nombre croissant de grandes entreprises, le cadre du reporting intégré permet de structurer le reporting autour de six capitaux interdépendants : financier, manufacturier, naturel, humain, intellectuel et relationnel. Ce référentiel, soutenu par l’IIRC et la Fondation IFRS, ouvre la voie à une représentation plus systémique de la performance.

Conclusion

La comptabilité n’est pas un simple langage technique. mais une sorte de boussole collective. Elle indique ce qui compte, ce qui mérite d’être suivi, investi, protégé.

Changer la comptabilité c’est conditionner la viabilité de nos modèles économiques à leur capacité à préserver les équilibres écologiques, humains et sociaux et permettre enfin que les entreprises soient évaluées non seulement sur ce qu’elles produisent, mais sur ce qu’elles préservent.

Il ne s’agit pas de supprimer le résultat net ou dire qu’il ne compte pas mais de le contextualiser, de l’inscrire dans une vision plus large de la création de valeur.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

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Bertrand DUPERRIN
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Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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