L’intranet est mort, vive l’intranet ? Retour sur l’étude Arctus 2025

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Chaque année, l’Observatoire de l’intranet réalisé par Arctus dresse un état des lieux du digital interne dans les organisations françaises. L’édition 2025 le confirme : l’intranet reste un pilier de l’environnement de travail, jugé « indispensable ou nécessaire » par 94 % des répondants. Pourtant, derrière des chiffres peu surprenants on devine une forme d’essoufflement : un intranet de moins en moins customisé, reposant de plus en plus sur l’écosystème Microsoft 365, et un fossé croissant entre les fonctionnalités disponibles et les usages effectifs.

Mais ce qui m’intéresse le plus dans cette édition c’est l’accent mis sur l’IA générative d’où, d’ailleurs, l’évolution du nom du rapport intitulé cette année « Observatoire de l’Intranet Augmenté ». D’une certaine manière l’intranet devient un prisme pour observer la façon dont les entreprises tentent d’intégrer ces nouvelles capacités dans leurs outils, leurs pratiques et leurs cultures et la tendance semble être moins à une révolution qu’à une transposition de logiques anciennes dans des technologies nouvelles.

En bref :

  • L’intranet reste central dans les organisations, mais tend à s’uniformiser autour de Microsoft 365, avec une personnalisation en baisse et un écart croissant entre les fonctionnalités disponibles et leur usage réel.
  • Il conserve une logique majoritairement « info-com », conçu comme un média d’information descendante plus qu’un véritable espace de travail intégré, avec une faible adoption des fonctions métiers et d’engagement.
  • Les intranets sont souvent déployés sans stratégie d’adoption ni gouvernance claire, ce qui limite leur usage effectif malgré des fonctionnalités riches.
  • L’IA générative suscite de l’intérêt mais son intégration reste superficielle, sans transformation des processus, ni réelle réflexion sur les impacts organisationnels, éthiques ou économiques.
  • Les populations non connectées (comme les travailleurs de terrain) restent exclues du digital interne, révélant un manque d’inclusivité et une absence de vision partagée sur la valeur attendue de ces outils.

Un intranet omniprésent mais figé dans un modèle « info-com »

Le premier enseignement que l’on peut tirer est d’ordre structurel : l’intranet reste un média avant d’être un outil. Dans 40 % des cas, il est conçu comme un dispositif d’information descendante, souvent greffé sur SharePoint (58 %), parfois renforcé par une surcouche ou un CMS intranet spécialisé.

Les plateformes de type Digital Workplace ou Employee Experience Plaforms (EXP) progressent (+2 pts), mais restent minoritaires. On est donc loin d’un espace de travail véritablement intégré, adapté aux usages métiers ou orienté service. L’intranet reste souvent l’écran d’accueil de l’entreprise, mais rarement le point de convergence opérationnelle.

Ce décalage se retrouve dans les usages : les fonctions de base (news, annuaire, GED) sont là, mais peu utilisées. Les fonctions métiers (onboarding, workflows, formation) sont présentes dans moins de la moitié des organisations. Et quant aux fonctions d’engagement (reconnaissance, ambassadeurs, gamification) elles restent anecdotiques.

Un constat qui s’il me déçoit ne me surprend pas. Je disais l’autre jour que la mode des EXP s’était éteinte aussi vite qu’elle était apparue (Employee Experience Platforms : grande promesse, petit bilan ?) et pour le reste j’ai de tout temps trouvé l’ambition des entreprises en termes d’intranet plus que modeste au regard des besoins, sans même parler de la digital workplace.

Lorsque ce sujet était au coeur de mon activité et de mes préoccupations je plaidais pour un intranet lieu de travail et lieu de vie car les limites d’un intranet principalement orienté communication sont assez évidentes : il ne convient pas aux besoins des utilisateurs qui, rappelons le, sont là pour travailler et certains managers iront jusqu’à vous dire qu’il vole l’attention de collaborateurs en essayant à tout prix de faire exister la communication interne.

Et donc non je ne suis pas surpris. Il y a quelque temps je lisais un article du Digital Workplace Group (Modern intranets, A practical guide) et me disait que rien n’avait changé depuis les années 2010 et ce que moi et d’autres écrivions sur le sujet. Mais ça n’est en aucun cas une critique de la vision du DWG qui fait par ailleurs un excellent travail mais juste le constat que les entreprises sont restées à la traine et que quasiment aucune des lignes directrices que les experts poussaient il y a 15 ans déjà n’avait été suivie jusqu’au bout, pour peu qu’elles aient même été considérées.

Des intranets déployés sans stratégie d’adoption

Le problème est bien connu : les fonctionnalités les plus riches sont celles qui demandent le plus d’accompagnement, et donc les moins utilisées. L’étude démontre bien que ce n’est pas l’outil qui manque, mais l’intention organisationnelle.

Il y a un réel sous-dimensionnement de ce que l’on appelle « accompagnement aux usages » qui masque en fait une carence en design organisationnel. Qui porte la responsabilité de l’usage ? Quels sont les indicateurs de succès ? Quelle gouvernance entre IT, com interne, RH, métiers ? Comment transformer le travail pour tirer parti des technologies ? En l’absence de réponses, l’intranet, aussi riche soit il d’un point de vue fonctionnel, est une coquille vide en termes d’usages.

On retrouve ici une constante des projets digitaux internes : l’illusion du déploiement. La fonctionnalité est disponible, donc le service est rendu alors que l’enjeu est ailleurs : dans les flux de travail, les routines, les arbitrages quotidiens entre mails, tâches, messages instantanés outils métier et intranet (Infobésité Numérique : Quand les Outils de Collaboration Dégradent Productivité, QVT et Amplifient la Charge Mentale).

Il y a quelques mois de cela des praticiens du sujet me confiaient que par rapport à « avant » ils étaient négativement surpris par le fait que les entreprises investissaient de moins en moins sur l’accompagnement. J’y vois le résultat de deux causes.

La première n’est pas nouvelle et est la surestimation des compétences digitales des salariés en contexte de travail. Ca n’est pas parce que tout le monde sait utiliser Facebook qu’on sait transposer ces usages dans un contexte professionnel.

La seconde est un autre élément évoqué dans le rapport, à savoir l’écrasante domination de Microsoft dans le secteur. La question du choix de la technologie ne se pose plus donc on n’a plus a l’assumer et subir les conséquences d’une adoption décevante.

Je vais faire également faire un parallèle avec un autre sujet, l’expérience employé, dont on peut d’ailleurs penser que l’intranet est une composante. Je ne vais pas vous ressortir les nombreux articles où j’explique que l’expérience employé se loge avant tout dans les opérations mais par contre je suis récemment tombé sur un article qui expliquait fort bien que la plupart des initiatives en matière d’expérience employé ne savaient pas (ou ne voulaient pas) mesurer leur impact business (How I Stumped a Panel of EX Expert).

En fait, en dehors du fait que l’intranet fait partie de l’expérience employé (mais on a bien vu ce que devenaient les employee experience platforms) les deux souffrent d’un mal similaire. Les deux devraient avant tout s’intéresser avant tout à la manière dont le travail se fait alors que l‘expérience employé a été kidnappée par la QVT et l’intranet par la communication.

L’IA générative : une promesse à concrétiser

L’IA générative fait une entrée remarquée dans l’étude 2025. 10 % des répondants l’utilisent déjà dans leur intranet, 17 % sont en déploiement, et 23 % en phase d’évaluation. Soit plus de 50 % engagés dans une démarche.

Les deux cas d’usage dominants sont la génération de contenus (58 %) et la recherche augmentée (RAG, 58 % aussi). Ce sont des cas classiques, mais qui restent très centrés sur les contributeurs (pour produire plus) et les utilisateurs (pour trouver plus vite).

Le problème, c’est que l’on transpose à l’IA une logique très traditionnelle : produire du contenu et faciliter l’accès à l’information mais sans réfléchir à la reconfiguration des flux de travail, aux responsabilités ou à l’impact culturel. On est bien loin de chez Moderna…(Fusion des RH et de l’IT : Moderna redessine son organisation pour et avec l’IA ) L’IA devient un assistant pour faire plus vite ce qu’on faisait déjà sans réinterroger le sens de ce qu’on fait.

L’autre angle mort est la gouvernance : cybersécurité, cadre éthique, formation aux prompts, gestion des données structurées… Ces dimensions sont encore peu abordées alors qu’elles conditionnent la crédibilité et la soutenabilité des projets.

Je suis vraiment curieux de voir comment les choses vont évoluer dans le futur. Je ne vais pas revenir sur le potentiel énorme de l’IA que personne ne pourra discuter mais je pense que l’adoption en entreprise sera tout sauf simple.

D’abord parce que l’IA en entreprise n’est pas l’IA grand public et qu‘elle fait face à des contraintes qu’on ne peut négliger (Pourquoi l’IA d’entreprise ne peut pas suivre la vitesse de l’IA grand public : au-delà de ChatGPT, une réalité plus complexe).

Vient ensuite le « choc des cultures » entre une entreprise déterministe et une iA qui ne l’est pas (L’entreprise est déterministe, l’IA générative ne l’est pas et c’est un vrai problème).

Se pose également la question du ROI. Ce qu’on voit aujourd’hui c’est que les entreprises peinent à domestiquer l’IA (L’IA dans la digital workplace :un assistant brillant, mais un collègue peu fiable) mais, surtout, que les coûts sont beaucoup trop élevé pour simplement générer du contenu. Ce qui explique d’ailleurs, à mon, avis les difficultés de Microsoft à vendre Copilot : si 60% des entreprises ont testé Copilot, 16% seulement sont passées en phase de déploiement (How to get Microsoft 365 Copilot beyond the pilot stage).

Une personne de l’IT d’une grande entreprise française ne me disait pas autre chose dernièrement : plus de 100 000 collaborateurs et ils ont décidé de se limiter à 5 000 licences copilot en raison des couts.

Et puis pour finir l’IA est limitée par ce qui a empêché de construire de digital workplaces ambitieuses et on peut craindre que les mêmes causes aient les mêmes effets (Digital workplace, IA et intéropérabilité : un problème qui reste entier).

Les grands absents : les déconnectés, les métiers et la valeur

Les « deskless workers » représentent une part importante du salariat, mais restent les grands oubliés du digital interne Transformation digitale : prière de ne pas oublier les cols bleus). Accès mobile difficile, absence de support numérique, ce problème déjà identifié en 2023 semble avoir été mis totalement de côté et aucun progrès n’est constaté en la matière.

La priorité budgétaire a été l’IA à tout prix quitte à laisser de côté toute une population que l’on semble prendre pour des « sous employés ».

C’est le signe d’un intranet pensé encore depuis le siège pour les cols blancs avec une logique de  » bureau numérique » peu inclusive.

Mais c’est également le signe que la valeur attendue n’est pas toujours clairement définie. Que cherche-t-on à améliorer ? La communication ? L’efficacité ? L’expérience salarié ? L’engagement ? L’inclusivité ? Le pilotage de l’activité ? Tout cela à la fois ?

Conclusion

L’étude Arctus 2025 a le mérite de dire les choses : l’intranet n’a pas disparu, mais il ne s’est pas encore réinventé non plus. L’IA pourrait être un catalyseur de transformation, mais elle ne remplacera pas la nécessité d’une stratégie claire, d’une gouvernance partagée et d’une vraie proximité avec les usages métiers.

L’intranet de demain ne se jouera pas uniquement sur des surcouches techniques ou des assistants conversationnels mais construira sur la capacité à penser les outils comme des dispositifs de travail et d’action au niveau individuel et collectif, adaptables, utiles, et alignés sur les formes contemporaines de l’organisation du travail.

Et c’est peut-être cette mutation qui nous amènera à un intranet augmenté qui, aujourd’hui, est loin d’être une réalité.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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