Le capital humain ? Moins bien doté que le capital technologique 

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Le discours est bien rodé et omniprésent dans toutes les entreprises : « les gens sont notre ressource la plus précieuse« , « le capital humain est au cœur de notre stratégie » et désormais, même à l’ère de l’IA, « ce sont les collaborateurs qui feront la différence ». Ces formules reviennent dans tous les discours, les rapports annuels, dans les séminaires d’entreprise, la marque employeur.

Mais derrière les slogans, la réalité raconte une autre histoire. Quand on regarde comment sont distribués les effectifs, les budgets et les priorités, on s’aperçoit que les entreprises consacrent beaucoup plus de ressources à leurs systèmes informatiques qu’à leurs salariés. On soigne l’informatique, on renforce la cybersécurité, on multiplie les prestataires pour que tout tourne sans accroc, et demain on bichonnera les agents IA. Mais pendant ce temps, les RH continuent d’être sous-staffées, surchargées, et critiquées pour ne pas réussir à couvrir tous les enjeux dont elles sont officiellement responsables.

En bref :

  • Les entreprises valorisent fortement le discours sur l’importance du capital humain, mais les moyens réellement alloués aux ressources humaines restent faibles comparés à ceux dédiés à l’informatique.
  • La fonction RH est surchargée, sous-dotée et souvent perçue comme un simple centre de coûts, ce qui l’empêche de remplir ses missions stratégiques.
  • À l’inverse, la fonction IT bénéficie de moyens humains et financiers importants, car elle est perçue comme un levier direct de performance et d’innovation.
  • L’émergence de l’intelligence artificielle accentue ce déséquilibre, les agents IA étant accueillis et accompagnés avec plus de soin que les nouveaux collaborateurs humains.
  • Ce contraste entre discours et réalité soulève une nécessité de choix organisationnel : soit assumer la priorité donnée aux systèmes, soit doter réellement la fonction RH des moyens de mettre les humains au centre.

Une fonction RH qui court toujours derrière ses enjeux

On se plaint régulièrement que la fonction RH est sous-dotée. Les professionnels eux-mêmes le reconnaissent : on leur demande de s’occuper de l’engagement, de l’expérience employé, de la transformation du travail, tout en assurant recrutement, formation et administration. Historiquement, la fonction est née de la gestion du personnel et de la conformité légale. et on y a progressivement ajouté le développement, la mobilité, la transformation, mais sans jamais aligner les moyens.

Résultat : une fonction à qui l’on reproche de ne pas agir assez sur les sujets stratégiques, et qui répond toujours la même chose : « nous ne sommes pas assez nombreux » et cela se ressent de plus en plus avec des salariés qui ne voient pas en elle le partenaire de leur carrière (L’impact des RH questionnée par les cadres français). Et si cette situation perdure, ce n’est pas un hasard. En effet dans beaucoup d’entreprises, on voit la fonction RH avant tout comme un coût. Pas un coût nécessaire, pas un coût productif, mais un coût tout court. Investir sur les gens n’est pas perçu comme un investissement : c’est une charge, parfois tolérée mais rarement valorisée.

A terme cela doit même nous interroger sur la nécessiter de scinder la fonction pour distinguer ce qui relève du coûts administratif et de conformité et ce qui relève de l’investissement sur le capital humain mais ça n’est pas (encore) le sujet de ce billet.

L’IT, un coût productif

A l’inverse, l’IT est elle aussi coûteuse, et tout le monde en est conscient mais elle n’est pas perçue de la même manière. Un euro dépensé dans l’IT est rarement vu comme un coût improductif : c’est un coût de production, une condition d’efficacité, un levier de performance, parfois même une promesse d’innovation. Bref, un coût qui produit, un coût « utile ».

C’est ainsi que la fonction IT a gagné ses effectifs, ses prestataires et sa légitimité à mobiliser des budgets supérieurs. On tolère volontiers qu’elle pèse lourd dans l’organisation, parce qu’on l’associe à la performance immédiate, à la productivité voire à la survie même de l’entreprise.

Quand l’IA devient un collègue à part entière

Ce déséquilibre se retrouve dans les discours actuels sur l’intelligence artificielle. On nous dit qu’il faut « intégrer » les agents IA comme des collègues, les voir et les traiter comme des salariés, réfléchir à leur rôle, leur place dans les flux de travail. Ce discours n’est pas une simple métaphore pédagogique : il traduit une réalité nouvelle, où l’on soigne l’arrivée d’un agent IA comme on le ferait pour un nouveau collaborateur.

On se retrouve ainsi devant un paradoxe : à force de répéter qu’il faut traiter une IA comme un collègue, on s’aperçoit qu’on prend parfois plus de soin des machines que des humains (L’IT devient les RH des machines mais qui s’occupe des humains ?) et ce n’est pas seulement une impression car c’est inscrit dans la structure même des organisations.

Une fonction RH réduite au strict minimum

Les chiffres sont parlants. La fonction RH représente en moyenne 1,7 % des effectifs, soit environ 1 salarié RH pour 60 employés (How Many HR Staff Members Is Best?), un ratio qui peut atteindre 2,57 % en moyenne, soit un RH pour 37 employés avec des variations selon la taille de l’organisation (plus élevé dans les petites structures, plus faible dans les grandes) (70 Pivotal HR Statistics for 2025).

Autrement dit, la capacité d’accompagnement est structurellement faible. Les RH passent plus de temps à traiter des flux administratifs qu’à travailler sur la qualité du travail ou l’expérience employé et les ambitions de transformation s’écrasent contre le mur des moyens.

Une fonction IT massivement dotée

A l’inverse si on devine aisément que la fonction IT n’a rien de modeste on sous estime certainement l’ampleur de la situation. Le ratio moyen d’IT interne est d’environ 1 pour 27 salariés, avec des variations selon la taille de l’organisation : Selon Workforce.com, le ratio moyen d’IT interne est d’environ 1 pour 27 salariés, avec des variations selon la taille de l’organisation : 1 pour 40 dans les très grandes entreprises jusque 1 pour 18 dans les structures de moins de 500 salariés (Ratio of IT Staff to Employees).

Ces chiffres, même considérés isolément, sont déjà significatifs : les entreprises consacrent jusqu’à trois fois plus de ressources à leurs systèmes qu’à l’accompagnement de leurs collaborateurs et encore je ne parle que des « basiques » de ce qu’on peut entendre par « mettre l’humain au centre » (Mettre les gens au centre : bien plus que du « care« ).

Mais ça n’est encore que la surface. En effet ces benchmarks ne prennent en compte que les effectifs internes or une large part de l’IT est externalisée : infogérance, support utilisateur, développement offshore, cybersécurité etc. Dans beaucoup de grandes organisations, il y a au moins autant de prestataires que de salariés IT internes. Si on les intègre, le ratio effectif descend alors vers 1 pour 20 à 1 pour 27 salariés dans les grands groupes, et 1 pour 10 à 1 pour 13 dans les PME les plus dépendantes à l’externalisation.

Un déséquilibre organisationnel

Qu’on le trouve ou non justifié ce contraste ne peut pas ne susciter a minima un début d’interrogation ou de réflexion. D’un côté, une poignée de RH débordés, qui peinent à faire autre chose que de tenir le quotidien administratif et, de l’autre, une armée visible et invisible de techniciens, de prestataires et de partenaires dont la mission est de veiller à ce que les machines tournent, que les infrastructures tiennent et que les logiciels soient déployés correctement.

Le déséquilibre est tel que, mécaniquement, les entreprises se donnent beaucoup plus de moyens pour s’occuper de leurs outils que de leurs humains. Ce n’est pas une question de choix idéologique mais d’allocation de ressources : les systèmes sont surprotégés, les salariés sous-accompagnés.

Encore une fois cela se comprend et s’explique et quelque part ne me pose pas de problème. Par contre il faut savoir l’expliquer avec pédagogie quand un salarié (ils ne sont pas aveugles) vient s’en étonner. Quand on voit qu’il suffit de quelques heures pour régler un problème IT et plusieurs jours pour avoir une réponse à une question RH basique cela suscite forcément des retours des collaborateurs et le pire serait de botter en touche face à eux.

J’ai une fois posé la question lors d’un diner entre amis et la réponse a été unanime et même les membres de la fonction RH n’ont rien trouvé à y redire : « si c’est ainsi c’est que l’entreprise ne peut fonctionner et avancer sans IT« . Je vous laisse faire par vous même le raisonnement à contrario et en tirer les conclusions que vous voudrez sur l’image de la fonction RH.

Un discours qui ne colle plus à la réalité

En effet, on entend partout que « les gens sont ce qui compte le plus », que « le capital humain est notre ressource essentielle » mais les chiffres racontent une autre histoire. Dans certaines entreprises, il y a jusqu’à deux fois plus de monde pour s’occuper des systèmes que pour s’occuper des salariés.

Il y a un moment où il faut dire les choses clairement. Soit on assume que ce qui compte le plus, ce n’est pas l’humain mais l’activité, les outils et les machines qui la soutiennent et, dans ce cas, arrêtons le double discours et assumons ce choix. Soit on veut réellement placer l’humain au centre, et alors il faut donner à la fonction RH les moyens de jouer pleinement son rôle parce que, pour l’instant, et même si nombre de critiques sont justifiées, on ne lui donne pas les moyens de faire mieux. 

Conclusion

Comme le rappelait Peter Drucker, « la culture mange la stratégie au petit déjeuner ».. mais encore faut-il qu’il reste pour préparer le repas. Aujourd’hui, les entreprises se donnent les moyens d’assurer la robustesse de leurs infrastructures, de surveiller leurs systèmes et demain, d’intégrer des agents IA comme on le fait déjà pour n’importe quel outil critique. Mais dans le même temps, elles laissent leurs fonctions RH fonctionner avec des ratios dérisoires qui condamnent leurs ambitions à rester à l’état de slogans.

Si elles poursuivent dans cette voie, elles bâtiront des organisations où les machines seront intégrées, monitorées, accompagnées avec soin, alors que les humains continueront d’évoluer dans des environnements mal pensés, avec peu d’attention portée au design, à l’organisation et à l’expérience de travail. C’est la promesse d’une entreprise parfaitement équipée pour piloter des flottes d’agents intelligents, mais toujours incapable de gérer sérieusement ses propres collaborateurs.

On peut déjà voir la trajectoire : demain, il sera plus facile d’intégrer et de superviser un agent IA que d’accueillir un nouveau collaborateur. Les premiers auront droit à un support permanent, quand les seconds continueront de dépendre d’un service RH saturé.

La question n’est donc plus de savoir si « les gens comptent le plus » car tout le monde le dit déjà mais de savoir si l’on veut enfin aligner les moyens sur ce discours. Car si les humains comptent, alors la fonction RH doit avoir la taille, la légitimité et les ressources de l’IT. Et si ce n’est pas le cas, il faut avoir le courage d’assumer le discours inverse et dire que les systèmes, l’activité, la performance passent avant les salariés.

Mais il faut choisir. Tant que l’on continuera à clamer « les gens d’abord » tout en investissant deux fois plus de ressources dans les machines que dans l’accompagnement humain, on restera dans un double discours qui mine la confiance et décrédibilise les velléités de transformations. L’honnêteté organisationnelle et la confiance, au fond, commencent par là.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

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Bertrand DUPERRIN
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Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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