Connaissez vous la technostructure qui dévore tous vos efforts d’amélioration ?

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En 1967, l’économiste John Kenneth Galbraith publie Le Nouvel État industriel. A une époque marquée par l’essor des grandes entreprises, il rompt avec la vision d’un capitalisme dominé par les propriétaires et actionnaires. Pour lui, le véritable pouvoir ne réside plus dans les mains des actionnaires, mais dans une nouvelle entité : la technostructure.

Ce terme désigne la couche organisationnelle composée des managers, ingénieurs, experts et planificateurs qui contrôlent l’entreprise au quotidien. Contrairement au mythe de l’entrepreneur désireux d’avoir un impact sur le marché, sur le monde, la technostructure n’a pas pour but le profit ou le bien de la société. Sa préoccupation est ailleurs : garantir la continuité, sa continuité, en réduisant l’incertitude dans le but principal de préserver sa propre existence.

C’est en partant de cette analyse que Galbraith décrit un mécanisme que nous avons tous eu l’occasion de constater : chaque fois qu’une organisation gagne en efficacité, elle ne se libère pas mais se réorganise et se complique. Les marges, qu’on parle de temps, d’argent ou d’énergie, sont aussitôt captées et réutilisées au seul service de l’organisation.

Et si vous vous demandez pourquoi j’exhume, en 2025, un concept aussi vieux c’est qu’il n’a peut être jamais été autant d’actualité et qu’une piqure de rappel ne fait jamais de mal.

En bref :

  • Galbraith identifie la technostructure (managers, ingénieurs, experts) comme le véritable centre de pouvoir dans les grandes organisations, supplantant les actionnaires.
  • La technostructure vise avant tout sa propre continuité, en absorbant toute marge (temps, argent, énergie) pour renforcer son fonctionnement interne.
  • Chaque gain d’efficacité génère de la complexification organisationnelle : au lieu de simplifier, l’organisation ajoute des couches de contrôle et de coordination.
  • Ce mécanisme s’observe dans les grandes entreprises, le secteur public et la transformation numérique, où les outils censés alléger le travail renforcent au contraire la bureaucratie.
  • La question centrale n’est pas seulement d’accroître l’efficacité, mais de protéger les ressources libérées pour qu’elles bénéficient réellement aux acteurs opérationnels et non à la technostructure.

L’organisation se nourrit de tout gain

Dans l’analyse de Galbraith, un gain d’efficacité ne reste jamais inutilisé. Lorsqu’une tâche est simplifiée, l’organisation ajoute des étapes de contrôle, quand un outil fait gagner du temps, le temps gagné est vite comblé par des réunions ou du reporting et, quand une marge financière apparaît, elle alimente de nouveaux projets et de nouveaux départements.

Ainsi, la technostructure ne restitue pas les bénéfices aux individus ni aux actionnaires : elle les recycle dans son propre fonctionnement. L’organisation agit comme un monstre glouton, toujours prêt à avaler toute ressource disponible ou nouvellement rendue disponible au profit de sa propre croissance voire, a minima, de sa survie.

Plus il y a à manger plus il a faim, plus il mange, plus il réclame à manger.

Une machine qui ne vit que pour elle-même

Il serait facile de voir dans cette mécanique une déviance du fonctionnement des organisations. Galbraith montre au contraire qu’elle répond à une logique cohérente : la technostructure privilégie la stabilité à l’innovation et la prévisibilité à la prise de risque.

Chaque ressource supplémentaire devient l’occasion de consolider le système, de renforcer l’équilibre des pouvoirs et de justifier ses effectifs. Comme dans le tonneau des Danaïdes, les gains comblent un vide qui ne peut jamais être rempli. L’organisation ne tolère pas le vide : ce qui pourrait apparaître comme une marge de manoeuvre, peu importe sa nature, est immédiatement reconverti en une nouvelle strate au service de l’organisation.

On pourrait parler d’organisation dans l’organisation mais c’est plus compliqué que cela. Une organisation a des chefs, des leaders alors que la technostructure fonctionne comme un collectif diffus, sans leadership incarné, où le pouvoir se répartit entre experts, procédures et mécanismes de contrôle. Elle est donc partout mais difficile à saisir.

Une logique constante

Plus d’un demi-siècle plus tard on ne peut pas dire que le concept de Galbraith ait pris la moindre ride.

Dans les grandes entreprises, les fonctions support se multiplient. Une initiative censée alléger la hiérarchie se traduit par l’inflation des comités et des procédures. L’instauration d’un nouvel outil génère aussitôt un besoin de pilotage, d’accompagnement, de formation et je vous renvoie à Yves Morieux qui a décrit mieux que quiconque le problème de la complication organisationnelle (Smart Simplicity : 6 règles pour gérer la complexité sans devenir compliqué).

On observe le même mécanisme également (et certains diront surtout) dans le secteur public. Chaque vague de simplification administrative ajoute paradoxalement des formulaires, des contrôles et des étapes supplémentaires, des comités, des agences. La technostructure, loin de s’alléger, se renforce.

La transformation numérique illustre également cette tendance. Les promesses d’automatisation et de fluidité débouchent sur une prolifération d’outils. Chaque automatisation appelle de nouvelles interfaces, la promesse de fluidité débouche sur davantage de temps passé à se coordonner, chaque tableau de suivi entraîne un autre tableau de suivi. Loin de créer des marges, la digitalisation les consomme.

A qui profitent les gains d’efficacité ?

Ce que nous dit Galbraith c’est que plus une organisation gagne en efficacité, plus elle accroît son inertie. Les gains ne sont pas libérés au profit des opérationnels mais de la technostructure qui agit ainsi moins comme un outil au service d’un projet que comme une fin en soi. Elle se gouverne pour elle-même et absorbe toute ressource disponible pour assurer sa propre reproduction.

C’est d’ailleurs ce qui la rend si difficile à réformer : toute tentative de simplification et d’allègement, loin de réduire son poids, devient prétexte à de nouveaux dispositifs de pilotage, de coordination ou de contrôle.

C’est comme si elle était programmée pour grossir en se nourrissant sur le dos de l’entreprise.

Conclusion

Galbraith avait compris que dans une grande organisation rien n’est jamais réellement gagné ou économisé. Les marges dégagées ne restent pas disponibles et sont absorbées par la technostructure qui les recycle pour son propre fonctionnement.

Ce constat ne fait que mettre un nom sur quelque chose qu’on a tous vécu et constaté : introduire de nouveaux outils, automatiser des processus ne suffit pas. Le vrai enjeu est de savoir comment protéger les marges dégagées pour qu’elles profitent aux individus, aux collectifs, à l’opérationnel, aux investissements utiles plutôt que d’être englouties par une machine bureaucratique dont l’appétit semble infini.

Galbraith nous met donc en garde contre des organisations qui tendent à devenir des systèmes qui croissent pour eux-mêmes. La véritable question du management contemporain n’est donc pas seulement celle de l’efficacité, mais celle de la préservation et de l’utilisation des espaces libérés.

Pour répondre à vos questions

Qu’entend John Kenneth Galbraith par « technostructure » ?

Galbraith désigne par « technostructure » l’ensemble des managers, ingénieurs et experts qui pilotent les grandes organisations. Ce n’est plus l’actionnaire qui détient le pouvoir, mais cette couche organisationnelle dont la priorité est d’assurer sa propre continuité. Elle réduit l’incertitude et absorbe toutes les ressources disponibles pour renforcer son existence, au détriment des salariés ou des actionnaires.

Pourquoi les gains d’efficacité ne profitent-ils pas aux acteurs de terrain ?

Chaque gain de temps, d’argent ou d’énergie est aussitôt récupéré par l’organisation. Plutôt que d’alléger le travail ou d’être redistribués, ces bénéfices alimentent de nouveaux processus, services ou contrôles. La technostructure se renforce en recyclant les marges disponibles, empêchant qu’elles profitent réellement aux individus.

Comment l’efficacité renforce-t-elle la complexité organisationnelle ?

Au lieu de simplifier, chaque progrès d’efficacité ajoute des étapes de contrôle, des réunions ou des comités. L’organisation se dote de nouvelles procédures qui alourdissent son fonctionnement. Ce mécanisme transforme l’entreprise ou l’administration en une machine dont la finalité devient sa propre survie, et non le service rendu.

En quoi la transformation numérique confirme-t-elle cette logique ?

La digitalisation promet simplicité et gain de temps, mais elle produit souvent l’inverse. Chaque outil appelle formation, pilotage et coordination supplémentaires. Les automatismes génèrent une inflation de logiciels et de tableaux de suivi, consommant plus de ressources qu’ils n’en libèrent. La technostructure se nourrit ainsi des marges créées par le numérique.

Pourquoi est-il difficile de réformer une technostructure ?

Les réformes visant la simplification créent paradoxalement de nouvelles strates de contrôle et de coordination et de plus la technostructure n’a pas de vrai chef à qui s’attaquer. Elle transforme toute tentative de changement en opportunité pour croître. Cette inertie explique la résistance des grandes organisations : rien n’est jamais réellement économisé, car toute ressource libérée est aussitôt absorbée.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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