Travail et IA : une transformation plus organisationnelle que technologique

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Depuis que l’intelligence artificielle est sortie des laboratoires pour entrer dans les organisations, on assiste à des discussions assez schizophrènes sur son impact sur l’emploi entre fascination pour la technologie et destruction massive d’emplois.

A l’opposé de ces discours parfois anxiogènes le dernier 2025 Global AI Jobs Barometer de PWC se veut plutôt rassurant. Selon lui l’IA, loin de détruire le travail, en créerait davantage, le rendrait plus productif, mieux rémunéré, et plus qualifié.

Mais que vaut vraiment ce constat ? Est-ce une tendance forte ou, encore une fois, un récit marketing parfaitement calibré pour réussir à vendre des missions d’accompagnement à la transformation ? En effet, si l’étude est pleine de chiffres intéressants, parfois même impressionnants, elle évite avec soin certains sujets qui mériteraient, à mon sens, un peu d’attention. Parce le vrai sujet ici est à mon avis autant la transformation de l’emploi que la manière dont on pense la gouvernance du travail à l’ère des agents IA.

En bref :

  • L’étude de PWC affirme que l’IA génère une croissance économique et salariale dans les secteurs les plus exposés, sans détruire massivement l’emploi, mais cette dynamique reste limitée à certains domaines et ne reflète pas l’économie dans son ensemble.
  • L’IA transforme les métiers en déplaçant la complexité plutôt qu’en remplaçant les travailleurs, mais cette transformation exige des efforts importants en formation, organisation et gouvernance, souvent sous-estimés ou invisibles.
  • La création d’emplois dans les secteurs exposés à l’IA est plus lente que dans les autres, ce que l’étude présente comme un atout dans un contexte de déclin démographique, mais cela soulève des questions sur le sens réel de cette évolution.
  • La montée en puissance des compétences au détriment des diplômes est présentée comme une démocratisation, mais elle pose de vrais défis aux fonctions RH en matière de pilotage, d’anticipation et de gouvernance des compétences.
  • La vision promue par le rapport repose sur des conditions rarement réunies dans les organisations actuelles, et ignore largement les effets humains de l’IA sur le travail, comme le stress, l’isolement ou le sentiment d’injustice.

Une productivité dopée à l’IA mais pas pour tout le monde

Le message fort du baromètre est que les secteurs les plus exposés à l’IA (software, finance, services professionnels) enregistrent une croissance 3 fois plus forte de leur chiffre d’affaires par salarié que les moins exposés. Les salaires y progressent également 2 fois plus vite, y compris dans les métiers les plus automatisables. A cela s’ajoute le fait que tous les secteurs, y compris la construction ou l’agriculture, augmentent leur usage de l’IA.

Autrement dit, l’IA ne détruit pas massivement les emplois  mais les transforme. Ceci dit, quand on y regarde de plus près, cette dynamique de croissance reste concentrée, géographiquement et sectoriellement. L’étude mesure donc plutôt l’exposition potentielle à l’IA, pas son adoption réelle dont on sait qu’elle est beaucoup plus nuancée. Ce n’est donc pas un reflet objectif de l’économie dans son ensemble mais plutôt une photographie des secteurs les plus numérisables.

Augmentation ou déplacement du travail ?

Le rapport met en scène deux personas: Amina, analyste augmentée par des agents IA, et John, agent de support client dont les tâches simples ont été automatisées. Dans les deux cas, l’IA libère du temps pour se concentrer sur des activités plus complexes. Le message est clair : l’IA ne remplace pas, elle augmente à défaut de transformer (IA en entreprise : aller au delà de l’augmentation pour enfin transformer).

Mais ce storytelling assez consensuel passe sous silence une réalité à laquelle toutes les entreprises qui ont emprunté cette voie ont été confrontées : ce travail d’augmentation ne va pas de soi. Il faut former, réorganiser, coordonner, expliquer. De plus les compétences requises évoluent 66 % plus vite dans les métiers exposés à l’IA que dans les autres et ce sont les métiers les plus automatisables qui subissent les plus fortes secousses.

La question n’est donc pas tant de savoir si l’IA supprime des emplois mais plutôt de se demander où se déplace la complexité du travail. Superviser un agent IA, reformuler un prompt, ajuster une décision automatisée : tout cela est du travail, souvent invisible, mais à l’ampleur largement sous estimée. Mais cette partie de la transformation s’opère le plus souvent de manière implicite, sans cadre clair ni reconnaissance.

Une création d’emplois ralentie mais socialement acceptable

L’étude se veut rassurante : le nombre d’emplois augmente dans presque tous les métiers exposés à l’IA. Mais elle précise tout de même que cette croissance est nettement plus faible que dans les métiers non exposés et tente de l’expliquer par un argument démographique : dans un monde où la population active décline, une croissance molle de l’emploi exposé à l’IA serait plutôt une bonne nouvelle pour éviter les tensions sur le marché du travail.

C’est là que le raisonnement prête à discussion car on ne parle plus d’opportunité mais de moindre mal. D’un seul coup on ne parle plus d’IA comme levier de propérité mais comme palliatif au vieillissement démographique. Cela mérite d’être noté car on assiste quand même à un changement de paradigme : moins d’emplois, mais potentiellement mieux payés, mieux outillés, plus qualifiés. Tout cela, bien sûr, à condition d’être du bon côté de la transition.

Fin du diplôme et triomphe de la compétence

Un autre point rarement évoqué dans les études et les médias est que dans les métiers exposés à l’IA, la demande de diplômes recule plus vite que dans les autres. Ce qui compte désormais, c’est la capacité à apprendre, s’adapter, collaborer avec des agents, penser en système. L’étude y voit une démocratisation de l’expertise mais elle oublie se demander qui accompagne cette transition.

Pour les fonctions RH l’enjeu est pourtant de taille. Piloter en temps réel des plans de montée en compétence alors que les cycles de transformation s’accélèrent (on parle désormais de 12 à 18 mois de durée de vie d’une compétence clé). Le triptyque « Buy, Build or Bot » (embaucher, faire monter en compétences ou s’appuyer sur la technologie) semble pertinent sur le papier, mais reste illusoire sans gouvernance des compétences ni cartographie dynamique des rôles.

Une vision séduisante mais hors-sol ?

La grande promesse du rapport, c’est l’avènement d’une force de travail numérique orchestrée par des agents IA coopérants, capables de planifier, exécuter, apprendre et interagir. En théorie, cela ressemble à un rêve rendu possible par les algorithmes mais en pratique, cela suppose :

  • des données de qualité,
  • des plateformes interopérables,
  • une architecture ouverte,
  • une coordination métier/IT fluide,
  • une gouvernance claire.

Déjà le rapport n’est pas clair par rapport au fait de savoir qui orchestre. L’IA, des humains, un mix des deux ? Même sentiment de vague quant à savoir comment cela se passe et sur la gouvernance nécessaire. Un peu le même flou d’ailleurs que chez Moderna (RH/IT et réalité du travail chez Moderna : les non dits d’une réorganisation).

Mais pour en revenir à ces prérequis il faut avoir la lucidité de reconnaitre qu’aujourd’hui très peu d’organisations sont en capacité de les réunir. La transformation vers une IA agentique à l’échelle est un sujet beaucoup plus organisationnel que technologique. Sans architecture solide ni vision transverse, les entreprises risquent de multiplier les cas d’usage isolés, sans jamais transformer la chaîne de valeur.

Pire encore, on ne sait pas mesurer aujourd’hui l’impact de l’asymétrie potentielle entre les efforts faits pour s’occuper des IA comme si c’était des salariés à part entière et le fait, qu’en contrepartie, on délaisse les collaborateurs humains (L’IT devient les RH des machines mais qui s’occupe des humains ?).

La zone grise des choses que le baromètre ne mesure pas

Si je devais reprocher une autre chose au rapport c’est son silence sur ce l’impact sur la vie des salariés. Rien de la charge cognitive potentiellement induite par l’IA, ni des effets de bord : dilution des responsabilités, flou sur le rôle humain, accroissement des exigences sans les moyens pour les satisfaire. Loin d’augmenter tous les travailleurs, l’IA peut aussi les rendre plus seuls, plus exposés, plus stressés.

Le rapport parle de valeur mais pas de sentiment de justice ou, plutôt, d’injustice. Il parle de revenus mais pas de reconnaissance, de compétences mais pas de conditions de travail et met en avant les gains de productivité mais sans dire pour qui ni à quel prix.

C’est tout de même surprenant de faire un baromètre sur les emplois en éludant autant la dimension humaine de la transformation à moins qu’il ne s’agisse d’un message implicite.

Conclusion

PWC conclut en appelant à « concevoir intentionnellement » le futur du travail avec l’IA. Un point sur lequel on ne peut qu’être d’accord car la question n’est pas de savoir si on va adopter l’IA mais pour quelles finalités, avec quels garde-fous, dans quelle organisation du travail, et au service de quelle vision du progrès.

Face à une technologie aussi puissante que rapide, les choix à faire sont politiques, pas techniques. Il ne suffit pas d’équiper les salariés mais il faut aussi outiller le collectif, redonner du sens au travail et construire les conditions de la confiance (Employees Won’t Trust AI If They Don’t Trust Their Leader).

Sans cela l’IA risque de n’être qu’un miroir aux alouettes de plus, dans une longue série de transformations promises, mais jamais vraiment accomplies.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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