Trois scénarios concrets pour l’évolution de la fonction RH

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Après avoir discuté du rôle de la fonction RH (Quel est l’objectif des RH ?)et des différentes manières dont il pouvait s’incarner organiquement (Après le rôle, la place : comment la fonction RH peut évoluer organiquement ?), il est temps de se projeter dans des trajectoires concrètes. Car si l’on sait ce que l’on attend des RH, reste à imaginer comment cela peut se traduire dans des entreprises de taille moyenne ou grande, confrontées chacune à leurs contraintes et à leurs priorités stratégiques. Il n’y aura pas de futur uniforme de la fonction RH mais il est possible de dégager des scénarios et de tracer des feuilles de route plausibles.

En bref :

  • La fonction RH est appelée à évoluer différemment selon le contexte de chaque entreprise, avec des trajectoires concrètes adaptées à leurs priorités stratégiques et contraintes spécifiques.
  • Trois scénarios illustrent cette évolution : la convergence RH–IT pour mieux aligner technologies et talents, l’intégration RH–opérations pour fluidifier le travail et améliorer la performance, et l’externalisation des tâches administratives pour recentrer la fonction RH sur l’expérience employé.
  • Ces transformations impliquent des compétences hybrides, une gouvernance transversale et un usage accru des données pour piloter l’efficacité des actions RH.
  • Chaque modèle présente des risques spécifiques : hégémonie technologique, perte d’équilibre entre productivité et humanité, ou dépendance aux prestataires.
  • La mutation profonde de la fonction RH repose sur sa capacité à s’intégrer aux autres fonctions clés de l’entreprise et à contribuer directement à sa performance globale.

Scénario 1 : la convergence RH et IT dans une entreprise technologique

Imaginons SoftNet, une société de services numériques de 8 000 personnes. Depuis deux ans, l’entreprise investit massivement dans l’intelligence artificielle générative. Mais les résultats sont décevants : les outils existent, les budgets sont engagés, et pourtant les collaborateurs ne les adoptent pas. La direction comprend que la difficulté n’est pas technique mais humaine.

Plutôt que de renforcer séparément les départements RH et IT, SoftNet crée une structure commune. D’abord un comité mixte, chargé de projets concrets : améliorer l’onboarding via des agents conversationnels, automatiser certaines tâches administratives, concevoir des environnements de travail digitaux plus fluides. Rapidement, l’entreprise comprend que ce comité doit devenir une fonction permanente, avec un budget partagé et des objectifs mesurés à la fois en productivité et en expérience employé.

Deux ans plus tard, SoftNet franchit un pas supplémentaire et nomme une Chief People & Technology Officer, ancienne DRH formée aux enjeux numériques. L’existence de ce rôle unique permet d’aligner pleinement les investissements technologiques et la stratégie des talents. L’entreprise voit enfin des gains tangibles : adoption des outils, réduction des irritants quotidiens, satisfaction accrue des collaborateurs. Le risque de dilution des priorités humaines était réel, mais il a été contré par le choix d’un profil hybride crédible. Dans une entreprise dont le cœur de métier est déjà le digital, ce scénario s’impose presque naturellement.

Scénario 2 : le rapprochement RH et opérations dans une entreprise industrielle

Regardons MetalWorks, une ETI industrielle de 5 000 salariés qui fabrique des pièces automobiles. Ici, la DRH est historiquement perçue comme un service support, concentré sur la paie et les relations sociales. Les tensions sociales s’accumulent, les plannings sont instables, la formation mal adaptée, la pénibilité ignorée. Les dirigeants comprennent que l’entreprise ne peut pas améliorer sa performance sans réconcilier opérations et RH .

Le projet commence modestement. Une équipe RH s’installe dans l’atelier principal, observe les flux de travail, dialogue avec les managers et les opérateurs. Elle découvre que les difficultés viennent moins des salaires que de l’organisation du travail (Baromètre 2023 de l’expérience collaborateur : l’expérience employé face à ses contradictions): manque de visibilité sur les horaires, reporting redondant, circulation d’information chaotique (L’humain est partout dans l’entreprise mais, dans le travail, les RH ne sont nulle part). Avec les opérations, elle conçoit un nouveau système de planification, simplifie les procédures et intègre directement la gestion des compétences dans l’ERP de production.

Peu à peu, la perception change. Les managers de terrain comprennent que les RH ne sont pas là pour imposer des contraintes, mais pour fluidifier le travail et améliorer la performance. De leur côté, les RH découvrent que l’expérience employé est une composante directe de l’efficacité opérationnelle (De l’expérience employé à l’excellence opérationnelle : des RH pas si outillés !). Il ne s’agit pas d’une dilution des rôles, mais d’une double adaptation : les RH se mettent au service des opérations, et les opérations acceptent l’expérience employé comme une contrainte structurante. Après trois ans, MetalWorks est parvenue à transformer une relation souvent conflictuelle en un partenariat gagnant-gagnant.

Scénario 3 : l’externalisation et les People Ops dans une entreprise de services

Enfin, prenons Servia, un grand groupe de services B2B de 12 000 personnes, implanté dans plusieurs pays. La fonction RH y est saturée par la complexité administrative : paie éclatée, droit social multiple, recrutement de masse, formation réglementaire. Les collaborateurs perçoivent les RH comme une bureaucratie inefficace.

La direction décide de tout reprendre à zéro. Un audit distingue ce qui relève du stratégique et ce qui peut être externalisé. La paie est confiée à un prestataire, le juridique à un cabinet, le recrutement de volume à des partenaires spécialisés. En interne, Servia conserve une petite équipe dédiée à la stratégie de talents, au leadership et à l’expérience employé . Cette équipe se structure en People Ops, organisés comme une équipe produit (Et si on pensait les RH ou l’IT comme un produit ?). Leur mission est de concevoir des parcours collaborateurs intégrés, mesurés en continu, ajustés sur la base des données et des feedbacks.

En deux ans, l’entreprise retrouve de l’agilité. Les irritants administratifs disparaissent, les salariés disposent de services plus lisibles, et la fonction RH regagne de la crédibilité. Le risque de dépendance aux prestataires est bien réel, mais il est compensé par une gouvernance serrée. Le gain est réel : Servia concentre ses ressources sur ce qui compte vraiment, et la fonction RH cesse d’être submergée par l’administratif.

Comparaison transversale

Ces trois scénarios reposent sur une conviction commune : la fonction RH ne peut plus rester un silo. Chez SoftNet, elle se confond avec l’IT pour aligner technologie et talents, chez MetalWorks, elle s’intègre aux opérations pour fluidifier le travail, chez Servia, elle se déleste de l’administratif pour se concentrer sur l’expérience employé. Dans les trois cas, elle ne disparaît pas, mais elle change de nature en se connectant directement à ce qui fait la performance de l’entreprise.

On retrouve aussi des invariants. Tous ces scénarios supposent des compétences hybrides, capables de dialoguer avec d’autres métiers, tous exigent une gouvernance transversale pour éviter que l’équilibre penche trop d’un côté et tous, enfin, reposent sur la donnée, qu’il s’agisse de mesurer l’adoption technologique, de suivre la fluidité opérationnelle ou d’analyser l’expérience collaborateur.

Mais chaque modèle expose à des risques différents. Dans la convergence RH–IT, c’est la tentation de l’hégémonie technologique. Dans l’intégration aux opérations, c’est la difficulté de maintenir l’équilibre permanent entre productivité et humanité. Dans l’externalisation, c’est la dépendance à des prestataires et la fragmentation de l’expérience employé. Il n’y a donc pas de recette unique, mais des choix contextualisés, qui reflètent l’histoire, la culture et les priorités de chaque entreprise.

Conclusion

Ces scénarios ne sont pas de la science-fiction. On en voit déjà les prémices dans de nombreuses organisations. Ils montrent que l’avenir de la fonction RH ne sera pas uniforme mais pluriel et que la question n’est pas de choisir une forme idéale mais de construire une trajectoire cohérente.

Ce que je crois, c’est que la véritable mutation n’est pas dans le titre des fonctions ni dans la couleur des organigrammes, mais dans la capacité des RH à collaborer avec les autres fonctions de l’entreprise. Qu’elles parlent le langage de la technologie, celui des opérations ou celui du service, elles ne gagneront en légitimité que si elles cessent d’être périphériques pour devenir un acteur organiquement intégré à la performance et à l’expérience de travail.

Pour répondre à vos questions…

Comment la fonction RH peut-elle évoluer dans une entreprise technologique ?

Dans une entreprise digitale, la RH peut se rapprocher de l’IT pour mieux aligner talents et technologie. SoftNet illustre cette convergence en créant une fonction commune puis un Chief People & Technology Officer. Ce rôle hybride a permis d’améliorer l’adoption des outils, de simplifier l’onboarding et d’accroître la satisfaction des collaborateurs. L’enjeu est de préserver l’humain tout en valorisant les gains de productivité.

Pourquoi rapprocher les RH des opérations dans l’industrie ?

Dans l’industrie, intégrer les RH aux opérations aide à résoudre des problèmes liés à la planification, aux horaires ou à la circulation de l’information. Chez MetalWorks, la présence des RH sur le terrain a permis de simplifier les procédures et d’intégrer les compétences dans l’ERP. Ce rapprochement a transformé une relation souvent tendue en un partenariat direct au service de la performance.

Quels bénéfices apporte l’externalisation RH dans les services ?

Externaliser la paie, le juridique ou le recrutement de masse libère du temps pour les sujets stratégiques. Chez Servia, une équipe réduite de People Ops se concentre sur l’expérience employé et la stratégie de talents, tandis que les prestataires gèrent l’administratif. Cette organisation a amélioré la lisibilité des services et restauré la crédibilité RH, malgré un risque de dépendance externe.

Quels sont les principaux risques de ces scénarios RH ?

Chaque trajectoire comporte un risque : domination technologique dans la convergence avec l’IT, déséquilibre entre productivité et humain dans l’industrie, dépendance aux prestataires dans l’externalisation. Ces limites montrent l’importance d’une gouvernance solide et de compétences hybrides capables de dialoguer avec les autres métiers.

Existe-t-il un modèle idéal pour transformer la fonction RH ?

Il n’existe pas de modèle unique. Chaque entreprise doit adapter sa trajectoire selon sa culture, son secteur et ses priorités. Que la RH se rapproche de l’IT, des opérations ou se déleste de l’administratif, sa légitimité repose sur sa capacité à s’intégrer aux autres fonctions et à renforcer l’expérience de travail.

Dans cette série

Quel est l’objectif des RH ?
Après le rôle, la place : comment la fonction RH peut évoluer organiquement
Trois scénarios concrets pour l’évolution de la fonction RH

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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