OpenAI qui voulait réinventer la relation entre l’humain et la machine semble aujourd’hui surtout chercher des revenus. Le laboratoire d’intelligence artificielle se transforme en une espèce de conglomérat pressé qui semble pressé par l’urgence : conseil, hardware, publicité, services pour adultes, navigateur, peut-être bientôt suite bureautique. Ca ne semble pas tant être le résultat d’une vision ou d’une stratégie produit mais plutôt une question de survie et derrière la le discours sur l’innovation il y a une contrainte économique : il faut rentabiliser l’IA avant qu’elle ne sorte de la route.
En bref :
- OpenAI multiplie les initiatives commerciales (conseil, hardware, navigateur, publicité, services pour adultes) non par stratégie claire, mais pour répondre à des pressions économiques croissantes.
- La croissance de ChatGPT ralentit, avec une stagnation des abonnements payants, malgré une base d’utilisateurs encore massive, ce qui fragilise la rentabilité du modèle.
- Certaines activités, comme le conseil ou le hardware avec Jony Ive, visent davantage à rassurer les investisseurs et à construire un récit qu’à générer des revenus immédiats.
- OpenAI explore des modèles économiques très différents, parfois contradictoires, qui brouillent la lisibilité du projet et exposent l’entreprise à une complexité opérationnelle croissante.
- L’entreprise semble prise dans une course à la monétisation pour financer une technologie coûteuse, au risque de diluer sa mission initiale d’innovation en intelligence artificielle.
L’euphorie, et après ?
Depuis plusieurs mois, les courbes d’adoption de ChatGPT s’aplatissent. Selon une note de recherche de Deutsche Bank les dépenses des utilisateurs européens ont cessé de croître depuis mai 2025 (ChatGPT Is Already Stalling Out on New Subscribers). TechCrunch observe le même phénomène sur mobile : une baisse de 8 % des téléchargements et un reflux de l’usage quotidien aux États-Unis (ChatGPT’s mobile app is seeing slowing download growth and daily use, analysis shows).
La prudence impose toutefois de nuancer ce propos : NerdyNav rappelle que le service revendique encore plus de 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires (Latest ChatGPT Statistics: 800M+ Users, Revenue (Oct 2025)) et les estimations de revenus avoisinent 13 milliards de dollars (OpenAI Hits $13B Revenue, Fueled by Consumer Subscriptions). Mais la dynamique n’est plus celle d’une ruée et pour une entreprise dont les coûts d’infrastructure explosent la stagnation d’une partie de la base payante est un signal d’alarme (L’IA générative est-elle condamnée à ne jamais être rentable ?).
C’est à ce moment-là qu’un modèle doit se réinventer et OpenAI ne s’échappe pas à la règle.
L’intelligence artificielle découvre le conseil
L’annonce, en juillet dernier, d’une offre de consulting à dix millions de dollars le contrat a fait sourire les observateurs : la société créatrice du produit qui devait ‘tuer le conseil’ en automatisant l’expertise humaine invente aujourd’hui sa propre activité de conseil. Forbes en a détaillé le fonctionnement : équipes dédiées, intégration de modèles personnalisés, accompagnement de déploiement dans les grandes organisations (OpenAI’s $10 Million+ AI Consulting Business: Deployment Takes Center Stage).
Sur le plan économique, l’opération est rationnelle : peu de volume, forte marge, image valorisante mais elle brouille le message : l’intelligence artificielle se vend désormais comme un service humain. Quoi qu’il en soit ces prestations, lucratives mais limitées, ne représentent qu’une fraction du chiffre d’affaires (OpenAI’s $10M AI Consultancy Revolution: The New Era of Premium AI Services), un relais temporaire plutôt qu’un pilier structurel.
L’IA devait automatiser les métiers cognitifs mais au final elle les reconstitue.
Le projet Ive : donner un corps à la machine
Le rachat de la société io Products, fondée par Jony Ive, pour environ 6,5 milliards de dollars, marque un autre tournant interprété comme la volonté d’OpenAI de concevoir un appareil « post-écran » (OpenAi rachète iO pour 6,5 millards : pivot stratégique ou fuite en avant ? et OpenAI closes its deal to buy Jony Ive’s io and build AI hardware). Mais ce passage du logiciel au matériel implique un changement de métier : chaînes d’approvisionnement, fabrication, logistique, maintenance qui sont autant de réalités industrielles étrangères à la culture du laboratoire.
L’idée semble d’ancrer l’intelligence artificielle dans un objet tangible, identifiable, peut-être dans un futur assistant personnel autonome mais la réalité est moins simple avec des retards de conception et un contentieux sur le nom du produit (OpenAI and Jony Ive may be struggling to figure out their AI device). L’intégration de l’équipe d’Ive se révèle plus complexe que prévue et aucune commercialisation n’est attendue avant 2026. J’ai également remarqué que les pages du site d’OpenAOI qui avaient, à l’époque, annoncé le rachat et le projet on été retirées.
A ce stade on peut se demander si dans un premier temps il ne s’agit pas d’un pari d’image plus que d’un levier de revenus à court terme. OpenAI veut montrer à ses investisseurs qu’elle vise un « après-ChatGPT » mais encore faut-il qu’il existe.
Le navigateur, nouvelle frontière
Le 21 octobre 2025, OpenAI a annoncé ChatGPT Atlas, son propre navigateur web : « a new web browser built with ChatGPT at its core« .
C’est une étape logique : si l’IA devient interface, il faut maîtriser l’accès au web. Mais c’est aussi un signal de dispersion : OpenAI, jusque-là centrée sur la génération de contenu, entre sur un marché saturé et très capitalistique car on ne parle plus là d’un navigateur traditionnel.
En parallèle la société semble « explorer le marché des logiciels de productivité » pour concurrencer Microsoft 365 et Google Workspace (OpenAI explores office software market as ChatGPT gains business traction). Aucune annonce officielle mais OpenAI réfléchirait à une suite bureautique intégrant nativement ses modèles. L’idée est plus que cohérente, à savoir contrôler l’environnement dans lequel ses modèles sont utilisés ce qui est un avantage concurrentiel réel dont bénéficient Microsoft ou Google mais elle renforce l’impression d’un éparpillement industriel (OpenAI veut-elle, doit-elle et peut-elle devenir le nouveau Google ?).
Les marges floues de la diversification
Depuis la fin de l’été, plusieurs signaux faibles indiquent qu’OpenAI explore aussi la publicité sans confirmation officielle (OpenAI Looks to Build In-House Ad Infrastructure). L’idée serait d’insérer des recommandations ou des contenus de marque dans certaines conversations. L’hypothèse n’est pas absurde, le modèle d’usage massif mais gratuit appelle une forme de monétisation, mais elle contredit le discours originel de sobriété et d’éthique de l’expérience utilisateur et ce que Sam Altman disait lui même il y a peu à propos du fait qu’il préférait éviter de se lancer dans la publicité et préférait gagner de l’argent avec son produit (An Interview with OpenAI CEO Sam Altman About Building a Consumer Tech Company).
Plus délicat encore il apparait qu’OpenAI autorise désormais certains développeurs à créer des « AI companions » à contenu érotique, officiellement réservés à un public adulte (ChatGPT is about to get erotic, but can OpenAI really keep it adults-only?). L’entreprise explique vouloir « encadrer » ce type d’usage pour éviter qu’il ne se développe hors de son écosystème la frontière technique entre modération et permissivité reste poreuse. Mais n’est donc plus une rumeur : OpenAI expérimente bien une forme de conversation intime, avec prudence, mais elle le fait.
Ces initiatives, si différentes soient elles, ont un point commun : elles montrent une recherche de relais de revenus, y compris sur des terrains qu’OpenAI écartait encore récemment.
Des modèles économiques incompatibles
Certains y verront un sujet moral mais le problème est également structurel.
Tous ces business models n’ont ni les mêmes coûts, ni les mêmes cycles, ni les mêmes marges ni la même scalabilité. Or les investisseurs privilégient la clarté : trop de business models brouillent la lecture du risque et fragilisent la valorisation.
OpenAI a l’avantage de ne pas être cotée et elle échappe donc à la sanction immédiate du marché mais ses principaux investisseurs ne financent pas un laboratoire pour en faire un conglomérat. La multiplication des lignes d’activité est une manière de rassurer sur les revenus mais ne rassure pas sur la cohérence du projet.
Sous la contrainte des coûts
Chaque modèle GPT requiert des quantités astronomiques de calcul et d’énergie. OpenAI a passé des commandes record de puces auprès de Nvidia et Broadcom, des milliards de dollars pour soutenir la prochaine génération de modèles (OpenAI big chip orders dwarf its revenues — for now). C’est un investissement mais surtout une énorme dépendance structurelle.
Le projet de concevoir ses propres processeurs avec Broadcom pourrait, à terme, réduire la facture mais il expose l’entreprise à un deuxième niveau de risque : devenir à la fois producteur et consommateur de matériel, dans un secteur déjà saturé par des géants. En cherchant à maîtriser ses coûts OpenAI est en train de les multiplier.
L’équilibre instable entre pragmatisme et vision
Tout cela ne ressemble pas à une stratégie de long terme mais une série de réactions court termistes. Le conseil pour compenser la stagnation des abonnés, le hardware pour nourrir le récit, le navigateur pour capter la donnée, la publicité pour extraire de la valeur d’une base gratuite, les chats » adultes » pour occuper un créneau lucratif laissé à d’autres.
Chaque mouvement est rationnel pris isolément mais ensemble ils ont tout d’une fuite en avant : une entreprise qui explore non plus l’intelligence artificielle, mais les modèles d’affaires susceptibles de la financer.
La fuite assumée
Ces mouvements tous azimuts, du hardware à la publicité en passant par le conseil et le navigateur, sont moins une stratégie que le réflexe d’une entreprise qui expérimente pour s’acheter le temps nécessaire à ce que son coeur de métier devienne rentable.
La stratégie d’OpenAI semble donc être le mouvement. Son ambition initiale, repousser les limites de l’intelligence artificielle, laisse donc la place à une course à la monétisation. Il ne s’agit plus d’explorer ce que la technologie permet, mais ce qu’elle rapporte.
Chaque diversification est une réponse tactique : le conseil pour gonfler les revenus, le matériel pour rassurer les investisseurs, la publicité pour rentabiliser l’usage, les produits dérivés pour occuper le terrain médiatique.
OpenAI ne cherche plus seulement à inventer l’intelligence artificielle mais également à inventer les revenus qui permettront de la maintenir en vie.
La question, désormais, n’est plus de savoir jusqu’où la technologie peut aller mais jusqu’où le modèle économique peut tenir.
Conclusion
Ce qu’OpenAI traverse n’a rien d’exceptionnel : toutes les entreprises nées d’une promesse technologique finissent, un jour ou l’autre, par affronter la réalité des chiffres. Ce qui est original ici, c’est la vitesse à laquelle les choses vont et l’écart entre discours visionnaire et logique de financement.
D’un côté l’organisation cherche encore à se présenter comme un laboratoire d’avant-garde mais de l’autre, elle empile des activités hétérogènes pour produire du revenu. On peut voir dans cette diversification la marque d’un certain pragmatisme ou le symptôme d’une entreprise devenue victime de son propre succès. L’intelligence artificielle n’a jamais été gratuite, et la facture commence simplement à se voir.
La question n’est donc plus de savoir si OpenAI inventera la prochaine révolution cognitive, mais si elle saura survivre dans l’économie réelle.
Pour répondre à vos questions…
Face au ralentissement de ChatGPT et à des coûts colossaux, OpenAI cherche de nouveaux relais de revenus. Conseil, hardware, navigateur ou publicité : chaque initiative vise à rentabiliser l’IA et à rassurer les investisseurs. Cette diversification traduit moins une vision long terme qu’un réflexe de survie économique.
L’activité de conseil permet à OpenAI de monétiser son expertise à forte marge. Ce virage, paradoxal pour une entreprise qui prônait l’automatisation, vise surtout à compenser la stagnation des abonnés. Une vitrine prestigieuse plus qu’un pilier durable, mais utile pour séduire les grandes entreprises.
En achetant la société d’Ive, OpenAI veut créer un appareil « post-écran » incarnant l’IA. Ce projet ambitieux symbolise la recherche d’un « après-ChatGPT », mais il reste risqué : retards, coûts industriels, intégration difficile. Plus un pari d’image qu’une source de revenus immédiate.
ChatGPT Atlas veut faire de l’IA la nouvelle interface du web. En lançant son navigateur, OpenAI contrôle l’accès à l’information et renforce son écosystème. Mais ce marché saturé et coûteux illustre une dispersion stratégique plutôt qu’une vision claire.
OpenAI empile des modèles économiques très différents, aux coûts et marges incompatibles. Le conseil, le matériel et la publicité complexifient sa structure et brouillent sa cohérence. En cherchant à réduire ses coûts, l’entreprise semble surtout multiplier les risques.
Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)








