Une entreprise mal designée est illisible et incompréhensible des salariés et des clients

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J’ai vu beaucoup d’entreprises où des personnes compétentes travaillent avec sérieux et convictionmais où plus personne on l’impression que la plupart ont perdu le fil. A la fois le fil du pourquoi ils font les choses et le fil de leur contribution à une ambition plus collective. Au fur et à mesure que les programmes de transformation se succèdent, que les systèmes s’empilent et que les initiatives en tous sens se multiplient, les organisations finissent par devenir illisibles et incompréhensibles. Faute de trouver un sens collectif partagé chacun traduit à son niveau ce qu’il en comprend, à sa manière, et souvent selon ses intérêts immédiats.

La stratégie devient une machine à nourrir des ambitions, les opérations des indicateurs, les équipes des livrables. A priori tout cela n’est que logique et on ne le relèverait pas si on n’était pas frappé par l’espèce de vide qui règne entre les trois.

Cette perte de lisibilité sur ce qui lie et articule les différents acteurs n’est pas un accident mais le symptôme d’une entreprise qui, d’une certaine manière, a cessé de se penser.

Quand on ne conçoit plus l’entreprise comme un tout elle devient un puzzle et, fidèle au constat de Deming qui nous dit qu' »un mauvais système battra toujours une bonne personne » elle peine à satisfaire clients et salariés car depuis plus de 20 ans nous avons perfectionné les systèmes sans jamais prendre en compte l’intention qu’ils devaient servir.

En bref :

  • Les entreprises perdent souvent le lien entre leur raison d’être, leurs opérations et leur contribution collective, ce qui engendre une perte de sens et de lisibilité interne.
  • Le fossé croissant entre discours identitaire (valeurs, culture) et réalité opérationnelle résulte d’un défaut de conception plus que d’un simple manque d’alignement.
  • La technologie, en comblant le vide laissé par le management, impose des modes de fonctionnement standardisés qui peuvent affaiblir l’identité de l’entreprise.
  • Le design d’entreprise vise à reconnecter identité, expérience et opérations pour créer une organisation cohérente, lisible et résiliente.
  • Le design d’entreprise doit devenir une pratique collective et partagée au sein des organisations pour garantir que les décisions techniques et managériales restent au service d’une intention claire.

Perte du lien entre identité et opérations

Dans beaucoup d’entreprises, l’identité est devenue le terrain de jeu de la communication et des dirigeants alors que les opérations sont sous la coupe des systèmes d’information qui leur imposent une certaine philosophie de l’entreprise, du travail et de la manière dont les choses doivent se passer.

Les premiers font des discours sur les valeurs alors que les seconds sont en pilote automatique.

Les premiers parlent de culture, de valeurs, de mission, mais ces mots ne se traduisent plus dans le quotidien des seconds. On célèbre l’orientation client mais les processus, eux, restent dessinés pour la conformité et l’efficacité économique. On parle d’agilité, mais les décisions descendent encore plus vite qu’elles ne remontent. On parle de confiance mais on mesure la performance à la micro-tâche dans un micro-management généralisé.

Ce décalage entre identité, expérience et opérations n’est pas un simple défaut d’alignement mais un défaut de conception. Comme le souligne Parisa Foroudi (2024) dans ses travaux sur l’identité d’entreprise, la cohérence entre ce qu’une organisation dit être et ce qu’elle fait vivre conditionne directement la confiance interne et externe (Corporate identity management: A study of employees’ perceptions in the context of the retail and the hospitality and tourism sectors). Faute de cohérence l’identité n’est plus un repère ni un guide mais juste une vitrine.

Je l’ai vu dans des comités de direction où chaque fonction défendait sa propre cohérence en faisant fi de l’ensemble : le marketing protège la marque, les RH la culture, la DSI la sécurité, et chacun agit avec raison mais ligne directrice commune. L’entreprise se comporte alors comme un organisme dont chaque organe fonctionnerait parfaitement mais sans savoir à quel corps il appartient.

La technologie prend le pouvoir faute de design

Mais accuser la technologie d’avoir nié sens et identité pour imposer sa manière d’opérer serait aller un peu vide en besogne : la nature a horreur du vide et elle a juste rempli celui laissé par le management, parfois même à contre coeur mais il fallait bien que quelqu’un prenne les choses en main (Comment le management a laissé les systèmes penser à sa place).

Au fil des ans les systèmes d’information ont cessé d’être des supports pour devenir des structures et d’ailleurs ils serait temps de faire évoluer notre vocabulaire et abandonner cette notion d’un autre temps car ils sont bel et bien devenus des systèmes d’opération. Une évolution qu’on devrait a priori considérer comme positive si ça n’était que si on considère le lien entre identité et opérations comme vital en termes d’expérience et de performance économique durable ils importent leur conception des opérations et leur philosophie de l’entreprise laissant de coté son identité.

Ce ne sont pas les dirigeants qui ont redéfini les modes de collaboration et d’opération mais les plateformes, pas plus que ce ne sont les managers qui ont ajusté les processus mais les ERP. Comme le montrait déjà R. van de Wetering (2021), l’architecture d’entreprise ne crée de valeur que lorsqu’elle s’appuie sur une vision claire (Dynamic enterprise architecture capabilities and organizational benefits: an empirical mediation study) et donc sans intention et donc sans design soit elle solidifie et amplifie l’existant soit importe des pratiques de l’extérieur, reflets de l’identité de leurs concepteurs.

Les choix technologiques sont donc devenus des décisions de conception implicites. Quand une entreprise choisit Salesforce plutôt qu’un autre outil elle adopte implicitement une manière de penser la relation client, quand elle configure un process RH dans Workday, elle formalise un modèle de management « contraint » par les capacités de l’outil et influé par d’éventuels consultants experts en process RH mais pour qui l’identité de l’entreprise, sa marque employeur et son expérience employé sont des données négligeables.

Derrière ce qui ressemble à des décisions puremen techniques on a des actes de design d’entreprise qui sont le plus souvent inconscients.

Je pense souvent à Klarna, cette fintech qui a massivement automatisé son service client grâce à l’IA avant de découvrir que ce qu’elle gagnait en vitesse, elle le perdait en identité et in fine en satisfaction client. L’efficacité technique a remplacé la relation, et la marque s’est trouvée étrangère à elle-même (Reprendre la main sur le design d’entreprise : l’intention avant les outils).

Une culture d’entreprise ne se perd pas en une décision mais se dilue au gré des choix et paramètres d’outils.

Le design d’entreprise comme facteur de cohérence

Le design d’entreprise ne consiste pas à redessiner les organigrammes ni à ajouter une couche de méthode mais à redonner de la cohérence au système.

Alors que l’architecture décrit, le design formule une intention, là où la stratégie formule des ambitions il relie. En effet Il réunit trois dimensions que les organisations ont trop longtemps dissociées : ce que l’entreprise veut être (identité)ce qu’elle fait vivre (expérience), et la manière dont elle agit (opérations).

Concevoir c’est rendre lisible et cohérent et permettre à chaque acteur de comprendre comment son action incarne la vision.

Peter Drucker l’avait résumé bien avant que l’on parle d’IA : « la culture mange la stratégie au petit-déjeuner » et aujourd’hui je dirais que « vos opérations mangent votre stratégie au petit déjeuner »…si elles ne traduisent pas votre culture car ce qui a changé depuis Drucker c’est que l’IT peut prendre la main sur une entreprise en faisant fi de sa culture et ainsi dévoyer une stratégie qui fait d’elle un facteur de succès. C’est la vocation du design d’entreprise que de rétablir cette continuité.

Les travaux de Sharon Kristal (2020) sur l’identité de marque montrent d’ailleurs que l’identité n’est pas un attribut figé mais qu’elle se co-crée par les interactions, les routines et les choix organisationnels (Performative corporate brand identity in industrial markets). Le design d’entreprise conçoit les conditions dans lesquelles l’identité peut s’exprimer au quotidien au travers des opérations.

La lisibilité devient un avantage concurrentiel

Les organisations ne se perdent pas parce qu’elles n’ont pas de plans mais parce qu’elles ne comprennent ni n’anticipent ce qui se passe quand le plan rencontre la réalité.

Une entreprise lisible est une entreprise qui sait se raconter à elle-même, qui sait pourquoi une décision a été prise, comment elle s’applique, et quel sens elle sert.

Cette lisibilité crée de la confiance et de l’engagement de la part des collaborateurs car on peut accepter une décision qu’on comprend, même si on ne la partage pas mais aussi de la part des clients qui en vivent ou subissent les conséquence.

Elle crée également de la vitesse : on agit sans bureaucratie excessive parce que le cadre est clair.

Et elle crée enfin de la résilience : on peut absorber l’imprévu parce qu’on connaît la logique du système.

Deming soulignait qu’on n’améliore rien sans comprendre le système dans lequel on agit. Le design d’entreprise prolonge cette idée : il rend visible la manière dont une organisation pense, agit et apprend en cohérence avec ce qu’elle est pour que chaque amélioration serve la cohérence du tout plutôt que la performance d’une partie.

Vers un langage de design partagé

Le design d’entreprise n’est pas une discipline réservée à quelques experts mais une grammaire commune qui offre aux dirigeants, aux métiers et aux techniciens un espace pour penser ensemble.
Des cadres comme EDGY (EDGY : un langage commun pour aligner identité, expérience et opérations) ne sont pas des recettes, mais des langages qui ils permettent d’exprimer les liens entre identité, expérience et opérations avec la même précision qu’un architecte exprime des contraintes techniques mais en ayant du sens et étant compréhensible de l’ensemble des parties prenantes indépendamment de leur métier.

Ce que j’aime dans cette idée, au delà de la méthode c’est la conversation qu’il rend possible. en faisant du flou une opportunité de dialogue.

Mais un langage, même partagé, ne sert à rien sans usage et la cohérence ne se décrète pas : elle se conçoit, elle s’entretient, elle se rediscute et c’est pour cette raison cela que le management doit redevenir une fonction de design collectif et pas seulement de supervision (Manager, c’est designer).

Conclusion

La maturité d’une organisation ne se mesure pas à son degré d’automatisation ni à la sophistication de ses indicateurs, mais à sa capacité à relier ce qu’elle promet et ce qu’elle fait. Reprendre la main design d’entreprise, c’est redonner au management la responsabilité de ce lien vivant entre l’intention et l’exécution.

Une entreprise cohérente n’est pas une entreprise qui contrôle tout mais une entreprise qui se comprend. Elle sait pourquoi elle agit, comment elle agit et ce qu’elle est et veut devenir en agissant.

Alors que la technologie tend à imposer son propre rythme, cette compréhension partagée donne un avantage rare : organisation qui pense encore avant d’être pensée par ses systèmes.

Pour répondre à vos questions…

Pourquoi les entreprises perdent-elles souvent le sens collectif ?

A force d’empiler programmes et systèmes, les entreprises se fragmentent. Chaque service agit selon sa logique sans lien avec une ambition commune. Cette perte de cohérence traduit une organisation qui ne se pense plus comme un tout. Retrouver du sens suppose de reconnecter stratégie, opérations et identité pour redonner une direction partagée à chacun.

Quel est l’impact du décalage entre identité et opérations ?

Quand les valeurs affichées ne se traduisent pas dans le quotidien, l’identité devient une façade. Ce manque de cohérence détruit la confiance et la crédibilité, autant en interne qu’en externe. Réaligner discours et pratiques permet de renforcer la culture et d’assurer une performance durable.

Comment la technologie a-t-elle pris le dessus sur le management ?

En l’absence de vision claire, les outils numériques ont imposé leur logique. Choisir une plateforme, c’est adopter une certaine manière de travailler. Les décisions techniques deviennent des choix de design d’entreprise implicites. Reprendre la main, c’est remettre l’intention managériale avant la technologie.

En quoi le design d’entreprise améliore-t-il la cohérence ?

Le design d’entreprise relie ce que l’entreprise veut être, ce qu’elle fait et comment elle agit. Il rend lisibles les choix et donne du sens aux actions. Chaque collaborateur comprend ainsi sa contribution à la vision globale, créant engagement, clarté et efficacité collective.

Pourquoi la lisibilité est-elle un atout stratégique ?

Une entreprise lisible sait expliquer ses décisions et leur raison d’être. Cette clarté favorise la confiance, la réactivité et la cohérence. Elle permet d’agir vite sans perdre le sens, offrant un avantage durable face à des systèmes toujours plus contraignants.

Dans cette série :

1Manager, c’est designer
2Comment le management a laissé les systèmes penser à sa place
3Le design d’entreprise avant l’architecture : remettons l’entreprise à l’endroit
4Reprendre la main sur le design d’entreprise : l’intention avant les outils
5Une entreprise mal designée est illisible et incomprise des salariés et des clients

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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