Collaboration : une promesse technologique qui tourne à vide (et ça va empirer)

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Depuis des décennies la technologie avance avec la même promesse à savoir rendre le travail plus fluide, plus intelligent, plus collectif, plus collaboratif. Chaque nouvelle vague, de l’e-mail à la messagerie instantanée, du réseau social d’entreprise à l’intelligence artificielle nous a promis que la collaboration serait enfin simple, quasi naturelle et sur le papier, la promesse semble tenue : nous échangeons plus, plus vite, avec plus de monde.

Et, d’une certaine manière, nous avons réussi le tour de force de transformer l’organisation du travail en un gigantesque réseau de circulation d’information.

Mais en fait plus nous communiquons moins nous collaborons vraiment. Nous avons confondu la rapidité du flux avec la qualité du collectif et ce que la technologie nous a apporté n’est pas un surcroît de coopération mais une augmentation volumétrique des signaux, des interactions, des documents, en somme de tout ce qui ressemble à du travail sans en être nécessairement.

Tout ce qu’on a fait c’est produire plus d’information et la faire circuler plus vite. Mais pour quel résultat ?

En bref :

  • La technologie a permis une accélération massive des échanges d’information sans pour autant améliorer la qualité réelle de la collaboration au sein des organisations.
  • Cette surabondance de signaux et d’interactions crée une illusion d’efficacité, alors qu’elle fragmente les efforts collectifs et empêche la construction d’un sens partagé.
  • Les outils collaboratifs renforcent les pratiques existantes sans transformer la manière de travailler ; ils favorisent la production de contenu visible plutôt que des actions concrètes et utiles.
  • L’intelligence artificielle accentue cette logique en facilitant la production rapide de contenus creux (le  » workslop »), renforçant une culture de preuve d’activité au détriment de l’impact réel.
  • Le véritable enjeu n’est plus la rapidité mais la valeur produite collectivement, ce qui suppose de repenser le travail collaboratif en privilégiant la contribution utile plutôt que la simple production.

La promesse technologique : toujours plus, toujours plus vite

Mon avis sur le but de la technologie en entreprise n’a pas varié d’un iota au fil du temps. Sa promesse n’est pas de nous aider à faire autrement ou mieux mais à faire plus et à le faire plus vite. On peut s’en servir pour faire mieux mais cela relève d’une démarche intentionnelle de transformation du travail, de design d’entreprise (Manager, c’est designer) et la technologie, dans ce cas, n’arrive que dans une seconde phase pour supporter cela.

Cette logique s’exprime pleinement dans le domaine de la collaboration. Plus d’informations, diffusées plus largement, plus rapidement, plus fréquemment : voilà la trajectoire que nous avons emprunté. Le problème est que tant qu’on accélère, on a l’impression d’avancer.

Mais, au lieu de rapprocher les efforts, cette accélération les a dispersés et si elle a relié les gens elle n’a jamais relié leurs intentions. Elle a surtout créé un vacarme d’échanges dont plus personne ne sait vraiment ce qu’ils produisent et ce qui devait donner de la puissance au collectif a souvent fini par le fragmenter.

Nous avons réussi à relier les gens sans nécessairement les faire travailler ensemble.

Les outils amplifient sans améliorer

Les outils collaboratifs se sont succédé comme autant de promesse de transformation mais dans les faits ils n’ont fait qu’amplifier les réflexes existants. Messageries, plateformes de partage, espaces de coédition : tout est conçu pour produire, commenter, réagir mais jamais pour faire le tri, pour décider, pour transformer un échange en action.

Cette inflation de dispositifs a fini par nous faire confondre la production d’information et le travail lui-même (Créer des documents, est-ce vraiment travailler ?). Rédiger, partager, annoter, est devenu une fin en soi comme si l’accumulation de traces numériques prouvait la valeur de la contribution. Nous ne collaborons plus : nous alimentons un flux.

Aujourd’hui, la valeur perçue du travail repose plus sur la visibilité de la production d’information que sur son utilité réelle.

L’IA : la prolifération de bruit assistée par ordinateur

Et voilà que l’intelligence artificielle arrive, non pas pour corriger le tir, mais pour pousser la logique à son extrême. L’IA ne résout pas notre problème de surcharge informationnelle, elle l’accélère en permettant de produire plus de contenus, plus vite, avec moins d’effort. Elle automatise quasiment notre parole avant même qu’on ait été au bout de notre pensée alors que nous gagnerions à ralentir, trier, structurer elle nous invite à déverser encore davantage.

C’est la promesse ultime de la technologie poussée jusqu’à la caricature : produire sans limite, produire pour produire et occuper l’espace et l’attention, produire indépendamment des besoins des uns et des autres. Ca n’est plus de la collaboration mais de prolifération de bruit assistée par ordinateur. Dans ce contexte de saturation la véritable rareté n’est plus l’information mais la capacité à décider, hiérarchiser, créer du sens partagé.

Et voilà justement qu’arrive un concept nouveau, le workslop qui désigne une production automatique de contenus qui ont l’apparence du travail bien fait mais en aucun cas la substance. Des rapports, des notes, des synthèses impeccablement formatés mais toalement creux que quelqu’un devra vérifier, compléter, corriger, sans que cela ne fasse réellement avancer quoi que ce soit (AI-Generated “Workslop” Is Destroying Productivity).

Mais le workslop n’est pas un accident ni le résultat d’un mauvais usage. « Chaque système est parfaitement conçu pour obtenir les résultats qu’il obtient » nous disait Deming et le workslop n’est que la rencontre d’un système où on est jugé davantage sur nos preuves d’activité que sur notre impact et d’un outil qui aide à produire ces preuves à moindre effort fut-ce au détriment de leur qualité.

Et si vous êtes désespérés par la prolifération des contenus sans fond ni intérêt qui pullulent sur internet et le dégradent dites vous que si on n’y change rien la même chose est déjà en train d’arriver en entreprise.

Je vous parle ici d’un coût cognitif qui a bien sûr un coût économique mais on pourrait également parler du coût environnemental devant lequel on ferme encore largement des yeux (L’IA, moteur d’un emballement énergétique inédit et Numérique responsable : et si on arrêtait l’hypocrisie ?).

De la vitesse à la valeur

Le véritable enjeu de la collaboration aujourd’hui n’est plus la vitesse mais la valeur. Au lieu d’un système qui fait circuler l’information plus vite nous devrions essayer de construire un environnement où l’effort collectif produit quelque chose de concret, cohérent et utile. De sortir du réflexe productiviste pour revenir au contributif.

La technologie a tenu sa promesse car elle nous permet effectivement de faire plus et à plus grande échelle et c’est à nous maintenant de choisir si on veut faire mieux ou simplement faire davantage.

Conclusion

Nous avons passé vingt ans à accélérer la circulation de l’information mais il serait peut-être temps de se demander si nous avons vraiment accéléré le travail. La technologie ne nous a pas trahis, elle a simplement amplifié ce que nous étions déjà : fascinés par le mouvement, impatients du résultat, mais souvent peu regardants quant à la qualité et au sens.

Le progrès n’est plus une question de vitesse et collaborer ça n’est pas occuper l’espace mais l’habiter. La modernité sera peut-être de réapprendre à faire moins, mais ensemble.

Pour répondre à vos questions…

Pourquoi la technologie n’a-t-elle pas vraiment amélioré la collaboration au travail ?

Les outils numériques ont multiplié les échanges sans renforcer la coopération réelle. Ils accélèrent les flux d’informations mais dispersent les efforts et les intentions. On communique plus, mais on travaille moins ensemble. La vraie collaboration exige de repenser le travail avant d’ajouter des outils, pour donner du sens commun aux échanges.

En quoi la rapidité des échanges peut-elle nuire à la coopération ?

Aller toujours plus vite crée une illusion d’efficacité. En réalité, la précipitation empêche la réflexion, la coordination et la décision. Le flux prend le pas sur la valeur. Pour mieux collaborer, il faut ralentir, structurer et privilégier la clarté plutôt que la quantité.

Quel effet l’intelligence artificielle a-t-elle sur la surcharge d’informations ?

L’IA amplifie la production de contenus sans forcément en améliorer la qualité. Elle automatise l’écriture avant la pensée et alimente la surabondance d’informations. Utilisée sans cadre, elle accroît le bruit au lieu de créer du sens.

Que signifie le terme « workslop » ?

Le workslop désigne des contenus produits automatiquement qui paraissent sérieux mais sont creux. Ils donnent une illusion d’activité sans valeur réelle. Ce phénomène reflète un système où la visibilité compte plus que l’impact.

Comment redonner de la valeur à la collaboration ?

Il faut passer d’une logique de vitesse à une logique de sens. La technologie doit soutenir un travail collectif orienté vers des résultats utiles, pas seulement visibles. Collaborer, c’est moins produire plus, que produire mieux ensemble.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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