L’entreprise AI first : aux origines d’un concept ambigu qui a grandi trop vite

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Afficher une ambition « AI First » est désormais un passage obligé pour toute entreprise souhaitant démonter une certaine modernité par rapport à l’intelligence artificielle. Bien que terme soit à la mode et omniprésent il reste flou, interprété différemment selon les acteurs et souvent utilisé pour désigner tout et son contraire quoi faute d’accord sur sa signification.

Alors avant d’approfondir le thème de l’entreprise AI First il faut d’abord revenir au point de départ, comprendre d’où vient le terme et comment il a été repris puis déformé, et ce que cela révèle du rapport actuel des entreprises à l’IA.

En bref :

  • L’expression « AI First », popularisée par Google en 2016, visait à repositionner l’intelligence artificielle comme élément central des services numériques, mais relevait davantage d’un discours stratégique que d’une transformation concrète de l’organisation.
  • Des entreprises comme Amazon, Netflix ou Uber utilisaient déjà l’IA comme composant structurel sans la nommer ainsi, révélant un écart entre ambition affichée et maturité réelle chez certains acteurs.
  • L’adoption du terme « AI First » par des entreprises traditionnelles reflète souvent une réponse à la pression technologique plus qu’une stratégie structurée, marquant une prise de conscience sans transformation claire.
  • L’ambiguïté du concept entraîne des interprétations divergentes selon les fonctions internes, chacun y projetant ses priorités, ce qui crée un discours commun sans vision partagée ni coordination effective.
  • Malgré son succès « AI First » ne s’appuie sur aucun cadre méthodologique ou organisationnel clair, ce qui limite sa portée opérationnelle tant que sa signification concrète n’est pas définie.

Un terme né d’un coup de communication

L’expression apparait pour la première fois dans la communication de Google qui veut alors se différencier de tous les acteurs qui parlent de « mobile first », en dépassant la logique d’interface pour se recentrer sur la contextualisation intelligente des services et c’est son CEO Sundar Pichai qui revendique le terme lors de l’annonce de la stratégie de l’entreprise en 2016.

L’idée est donc quel’intelligence artificielle devienne le centre de gravité de ses produits. Cette prise de position vise à marquer un tournant symbolique dans l’histoire de l’entreprise, une manière de dire que la prochaine évolution des services numériques se jouera dans leur capacité à apprendre du contexte, à anticiper, à personnaliser. Mais ce repositionnement relève davantage du discours, d’un beau narratif que d’une transformation interne immédiate.

L’organisation de Google reste alors structurée par ses produits et ses plateformes, avec des chaînes de décision et des modèles opérationnels encore largement alignés sur une logique on ne peut plus traditionnelle.

Autrement dit, l’expression AI First relève plus d’une ambition affichée que de quoi que ce soit de concret en termes de produit ou d’organisation.

Les entreprises AI first n’ont pas attendu Google

Si pour Google il s’agit d’une ambition, pour d’autres c’est déjà une réalité et le contraste avec les entreprises qui, au même moment, utilisaient déjà l’intelligence artificielle comme un composant structurel de leur fonctionnement est intéressant à noter. Des acteurs comme Amazon, Netflix ou Uber n’ont en effet jamais éprouvé le besoin de se déclarer AI First » alors que leur infrastructure opérationnelle, fondée sur la donnée et l’optimisation continue pouvait tenir lieu de modèle, en tout cas vu l’état de l’art du moment. Dans ces organisations l’IA n’était ni un programme ni une ambition mais un élément ordinaire du modèle.

Ce décalage montre comme bien souvent que le recours à ce type de slogan de rupture est souvent inversement proportionnel à la maturité réelle, en tout cas c’était la situation à l’époque. Les précurseurs revendiquent rarement leur singularité à l’inverse des suiveurs, ce qui ne veut pas dire que ces derniers ne peuvent pas s’en servir comme aiguillon pour, un jour, prendre la tête de la course.

Un concept poussé par la pression technologique

La diffusion du terme dans les entreprises traditionnelles s’accélère lorsque l’IA générative ouvre un champ de possibilités plus large. Les organisations ressentent alors un double mouvement avec d’un côté la pression du marché et d’un autre la prise de conscience que leur structure interne n’est pas conçue pour absorber cette accélération. Dans cet environnement, l’expression « AI First » est surtout le marqueur d’une prise de conscience de l’inconfort provoqué par le rythme technologique. Elle permet de dire que l’entreprise ne veut pas laisser passer le train même si elle ne sait pas encore comment elle va monter dedans ni où elle veut qu’il la mène.

Le terme commence ainsi à circuler plus vite que les pratiques et les organisations n’évoluent, ce qui accentue la dissociation entre discours et réalité.

Le grand flou des interprétations

A partir du moment où l’AI First a fait son irruption dans des comités de direction désemparés, coincés entre FOMO et pression des actionnaires, comme souvent l’action précède la réflexion et chacun se lance en fonction de sa compréhension du terme, de ce qu’il a envie d’y voir voire de ce que ça l’arrange d’y voir.

Les directions métiers l’entendent comme un signal de réorientation stratégique et s’interrogent sur la place que leurs activités occuperont dans un modèle davantage piloté par les données. Les fonctions en charge de l’innovation y lisent une incitation à élargir le champ des expérimentations, tandis que les équipes en charge du risque et de la donnée y voient surtout la nécessité d’un cadre plus rigoureux. Les opérations, elles, interprètent l’expression comme une volonté d’augmenter l’automatisation des processus et d’accélérer les flux, ce qui ouvre la perspective d’un gain d’efficacité mais aussi celle d’une remise en cause de leurs modes de fonctionnement. Quant aux dirigeants, et en particulier les CEO, ils projettent souvent sur AI First un enjeu plus large de positionnement et de rythme. L’expression devient pour eux un moyen de signaler une ambition, de rattraper une dynamique perçue chez les concurrents, parfois de répondre à une inquiétude sur la capacité de l’organisation à absorber une rupture technologique et ils en font une orientation globale alors que les implications concrètes sont encore en cours de définition.

Le résultat est un alignement lexical qui masque des attentes très différentes car chacun projette sur l’expression ses propres priorités plutôt qu’un sens commun qui de toute manière n’existe pas.

Ce phénomène explique pourquoi certaines entreprises se pensent engagées dans une même trajectoire de transformation alors qu’elles ont chacune la leur et que souvent, même en interne, personne n’avance avec la même idée en tête.

Un concept mais pas de cadre

Le succès du concept AI first tient à sa capacité à capter un changement de cycle technologique. Il offre une manière simple d’exprimer une ambition mais ne fournit aucun principe structurant, pas de méthode, pas de modèle organisationnel. Il pose un cap sans donner de direction ni ne donner idée de ce à quoi ressemble la destination.

Tant qu’aucune clarification ne sera faite à ce sujet on pourra continuer de parler d’AI first sans être engagé quant une vision cible qui finalement n’existe pas ou en tout cas pas de manière partagée.

Aujourd’hui quand on parle d’AI first on affiche une ambition, on donne une vague direction mais sans aucun engagement en termes d’architecture ou de design d’entreprise.

Conclusion

Quand on comprend l’origine de la notion d’AI First on comprend à la fois pourquoi le terme s’est diffusé aussi vite et pourquoi quasiment tout le monde se demande encore aujourd’hui ce qu’est une entreprise AI First. Ou, plutôt chacun à sa propre idée et il y a fort à parier que dans 5 ans les entreprises qui prétendront avoir atteint de stade d’évolution n’auront pas grand chose à voir les unes avec les autres. Et peut être qu’elles auront toutes raison.

Quoi qu’il en soit le signal envoyé par Google a été repris par des organisations dont les réalités, les contraintes et les structures leur ont fait projeter autant de visions cible différentes. Le narratif a donc comme souvent pris le dessus sur l’opératoire et la première étape pour en faire un levier de transformation utile consiste donc au minimum à clarifier ce qu’il signifie en termes d’organisation et d’opérations.

Pour répondre à vos questions…

Que veut vraiment dire l’ambition « AI First » pour une entreprise ?

« AI First » désigne surtout une intention plutôt qu’un modèle clair. Google l’a introduit pour signaler un tournant vers des services plus intelligents, capables d’anticiper et de personnaliser. Mais ce repositionnement relevait davantage du discours que d’un changement structurel. Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises l’utilisent pour exprimer une volonté de modernité face à l’accélération technologique, sans définir précisément ce que cela implique pour leur organisation. L’enjeu pour un dirigeant consiste donc à clarifier ce que signifie concrètement cette ambition pour son propre modèle.

Pourquoi le terme « AI First » est-il perçu comme flou ?

Le concept s’est diffusé rapidement, avant même que les organisations n’aient établi une vision claire. Chacun l’interprète selon ses priorités : les métiers y voient une réorientation, l’innovation une incitation à tester, le risque un besoin de cadre, et les opérations un mouvement vers l’automatisation. Les dirigeants, eux, l’utilisent surtout pour signaler un positionnement face au marché. Ces lectures divergentes créent un alignement apparent qui masque une réalité beaucoup plus hétérogène.

En quoi les entreprises réellement matures diffèrent-elles de celles qui se déclarent « AI First » ?

Les entreprises comme Amazon, Netflix ou Uber n’ont jamais revendiqué être « AI First » alors que l’IA est intégrée à leur fonctionnement quotidien. Elles reposent sur la donnée, l’optimisation continue et une infrastructure pensée pour l’IA. A l’inverse, les organisations qui adoptent le terme sont souvent au début de leur transformation et utilisent le slogan pour exprimer une intention. Cela montre que la maturité se mesure dans les pratiques, pas dans les mots.

Pourquoi les entreprises s’approprient-elles le concept malgré un manque de préparation ?

L’IA générative a créé un sentiment d’urgence, nourri par la pression du marché et la peur de manquer un tournant. « AI First » devient alors un moyen d’afficher une volonté d’avancer, même lorsque l’organisation n’est pas encore prête. Le terme sert à exprimer une conscientisation plutôt qu’une stratégie précise. Mais sans clarification interne, il reste un signal plutôt qu’un véritable guide d’action.

« AI First » peut-il servir de cadre de transformation ?

En l’état, non. Le concept ne propose ni méthode, ni principes, ni modèle organisationnel. Il indique une ambition mais ne définit pas la destination. C’est ce qui explique sa popularité mais aussi ses limites : chacun lui donne le sens qui l’arrange, ce qui entretient la confusion. Pour en faire un levier utile, il faut définir ce que « AI First » signifie réellement pour l’organisation et les opérations.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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