Une entreprise peut naitre « AI first » mais peut elle le devenir ?

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L’expression « AI First » est désormais bien présente dans les discours à tel point que d’une manière ou d’une autre c’est sinon un objectif pour les entreprises en tout cas un axe de réflexion et d’interrogation. Mais, si observe ceux qui se revendiquent AI First et ceux qui le sont, on découvre deux réalités très différentes.

On a en effet, d’un côté, des entreprises conçues dès l’origine autour de l’usage intensif des données, de modèles et de cycles rapides et, de l’autre, des organisations établies qui cherchent à réinterpréter leur fonctionnement à la lumière de capacités auxquelles elles n’avaient pas été pensées.

Entre les deux on a un réel fossé déterminant pour comprendre ce que signifie réellement « devenir » AI First.

En bref :

  • L’expression « AI First » recouvre deux réalités : les entreprises nativement structurées autour de l’IA (AI natives) et celles qui cherchent à l’intégrer dans un modèle existant.
  • Les entreprises AI natives sont conçues dès l’origine pour fonctionner grâce à la donnée et à l’apprentissage automatique, l’IA y étant un principe organisationnel et non une technologie ajoutée.
  • À l’inverse, les entreprises établies doivent composer avec des systèmes, cultures et processus hérités, souvent peu adaptés à l’agilité et à l’expérimentation que requiert une approche AI First.
  • Devenir AI First pour ces organisations implique une transformation culturelle et structurelle profonde, au-delà de la simple adoption technologique.
  • La question demeure ouverte : peut-on réellement devenir AI First si l’on ne l’est pas dès l’origine, ou ne peut-on qu’en adopter certains éléments sans égaler l’efficacité des AI natives ?

Naître AI First

Une entreprise réellement née AI First que j’appellerai plutôt « AI native » n’a pas « adopté » l’intelligence artificielle. Elle est construite d’abord autour de la data et l’IA y a trouvé naturellement sa place comme « moteur » de l’organisation. Son architecture découle de l’hypothèse initiale que chaque processus pourra être instrumenté par la donnée, que chaque interaction peut produire un signal exploitable, que chaque boucle opérationnelle gagnera en efficacité si elle est capable d’apprendre au fil de son utilisation. C’est une manière de concevoir l’organisation, pas une orientation technologique.

Dans ces structures, les flux priment sur les silos et c’est d’ailleurs un vrai sujet pour les entreprises qui ont été conçues autour de principes différents (Penser le travail comme un flux : séduisant mais est-ce réaliste ?). La donnée circule parce qu’elle a été pensée comme un actif et pas comme une ressource à laquelle on essaie d’accéder au gré des besoins. Les décisions se rapprochent du terrain parce qu’un modèle n’attend pas la validation de multiples instances pour être réajusté. Les équipes travaillent selon une logique produit où la continuité prévaut sur la logique de projet. Le rythme devient un concept clé car l’itération est une manière de travailler ancrée dans l’ADN de l’entreprise et le design du travail et pas un choix ponctuel face à une situation donnée. Tout concourt à mettre l’IA au centre non pas comme un outil mais comme un principe organisateur.

Ces entreprises ne sont pas devenues AI First, elles le sont par définition, elles sont nées AI First avant même que Google n’invente le concept (L’entreprise AI first : aux origines d’un concept ambigu qui a grandi trop vite). Cela crée un avantage qui n’est pas seulement technologique mais avant tout structurel et je dirai même culturel.

L’IA n’est pas un projet mais une conséquence

Dans les entreprises AI native, l’IA n’a pas de statut particulier. Elle ne nécessite pas de comité de pilotage, de gouvernance, de transformation ou de stratégie spécifique. Au contraire, c’est quasiment une commodité, elle est partout, parfois imperceptible, parce que l’organisation repose sur des choix qui la rendent évidente et qu’elle a toujours été là. Les données sont propres parce qu’elles doivent l’être pour que les produits fonctionnent, les modèles évoluent parce que le système est conçu pour apprendre et s’améliorer en permanence gouvernance n’est pas légère par choix mais parce qu’il y a une culture de la donnée, des opérations et de l’IA qui fait qu’elle est un peu la responsabilité de tous et pas de certains en particulier.

Il n’y a pas eu de bascule vers l’IA, pas de rupture, pas de programme de transformation à mener. Il n’y a que la continuité d’un fonctionnement pensé pour exploiter l’apprentissage automatique comme une capacité ordinaire. C’est d’ailleurs ce qui rend ces entreprises difficiles à imiter. Ce qu’elles font semble simple mais qui leur permet de le faire ne l’est pas du tout et se résume à tout sauf de la technologie.

Vouloir devenir AI First

Face à ces acteurs nativement structurés autour de l’IA, les entreprises établies abordent la même ambition mais dans un cadre et avec des contraintes très différents. Elles disposent d’histoires, de métiers, de systèmes et d’habitudes qui se sont construits bien avant l’émergence de capacités d’apprentissage ou de traitement avancé. Elles découvrent l’IA après avoir construit l’essentiel de leurs modèles opérationnels et doivent donc intégrer ce que d’autres ont pu utiliser comme fondation.

Ce faisant, elles se heurtent à des contraintes qui n’ont rien voir avec la technologie. Les données existent mais leur qualité et leur gouvernance laissent pour le moins à désirer. Les processus sont maîtrisés mais rarement flexible et jamais 100% fonctionnels sans compensation des collaborateurs (Le « work about work » : quand la réalité du travail consiste à faire fonctionner ce qui ne marche pas). Les responsabilités sont réparties de manière précise mais rarement alignées avec ce que demanderait une gouvernance plus rapide. Les équipes disposent d’expertises solides, construites dans un environnement où la stabilité, la prévisibilité et la maîtrise du risque étaient les principes structurants. Elles n’ont pas été organisées pour fonctionner dans un cycle d’essais rapides, de corrections successives et d’ajustements permanents, qui est la logique naturelle des entreprises nativement AI First. Rien de tout cela n’est un défaut. Ces entreprises sont des produits de leur temps et elles ont les attributs naturels d’organisations conçues pour la stabilité, la prévisibilité, la conformité et la maîtrise du risque.

Vouloir devenir AI First dans ce contexte revient à demander à une structure pensée pour la continuité de se comporter comme une structure pensée pour l’adaptation rapide. Cela demande des choix difficiles, souvent coûteux politiquement et organisationnellement qui ne peuvent se résumer à un slogan.

Deux trajectoires non symétriques

L’idée selon laquelle une entreprise pourrait « rattraper » une autre née AI First suppose que les deux trajectoires seraient simplement décalées dans le temps, ce qui n’est pas le cas. L’une a été conçue pour fonctionner avec l’IA comme levier structurant alors que l’autre doit se reconfigurer pour que l’IA puisse dans un premier temps s’y insérer pour dans un second temps faire partie de l’ADN de l’organisation ce qui tient plus du culturel que de la technologie. Dans les entreprises nées AI First, les mécanismes d’adaptation font partie de la structure alors que dans les organisations établies, ils doivent être introduits dans un environnement déjà organisé autour de routines et de structures stables.

La difficulté n’est pas d’ajouter un modèle ou une infrastructure technique. Elle réside dans la transformation des mécanismes de décision, de la manière de coordonner les activités, de la façon de définir la performance, de la place accordée à l’expérimentation, et plus largement de la capacité d’une organisation à repenser ses flux plutôt qu’à renforcer ses silos. Les deux mondes ne s’opposent pas mais ne se superposent pas non plus. Ils répondent à des logiques et contraintes différentes.

Une question ouverte

Cela conduit naturellement à une interrogation : peut-on réellement devenir AI First si l’on n’est pas né ainsi, ou ne peut-on que s’en rapprocher sans atteindre ce que permet une architecture pensée dès l’origine pour exploiter ces capacités ? Et; si cette ambition est réaliste, quel en est le coût réel pour une organisation conçue pour la stabilité, et non pour la plasticité permanente ?

Ce sont des questions auxquelles il serait prématuré de répondre même si on a déjà eu des réponses en matière de transformation digitale avec des entreprises qui avaient conscience de leur lenteur à se transformer et ont créé une filiale, concurrente, native du digital. De là plusieurs issues étaient possibles.

Soit la filiale s’imposait et in fine remplaçait la maison mère qu’elle pouvait éventuellement racheter.

Soit elle occupait le terrain pour éviter qu’un concurrent ne s’impose, le temps que la maison mère refasse son retard et était ensuite absorbée.

Soit c’était un échec et elle était vendue.

En tout cas le principe selon lequel « si vous ne vous cannibalisez pas votre business le feront pour vous » resurgiront probablement dans la course à l’entreprise AI First.

Conclusion

Distinguer les entreprises AI native de celles qui veulent le devenir permet de comprendre que l’IA n’agit pas de la même façon dans un système conçu autour d’elle et dans un système qui doit l’intégrer.

Les premières avancent par prolongement naturel de leurs architectures, ADN et culture alors que les secondes doivent réinterpréter leur fonctionnement, parfois au prix d’une révision profonde de leurs principes organisationnels.

Entre les deux, il existe un espace où se situent la plupart des entreprises aujourd’hui. Un espace où la question n’est pas seulement de savoir comment utiliser l’IA mais de comprendre ce qu’il faut transformer pour qu’elle trouve réellement sa place.

Pour répondre à vos questions…

Qu’est-ce qui distingue une entreprise réellement « AI First » ?

Une entreprise AI First est conçue dès l’origine autour de la donnée et de l’apprentissage continu. L’IA n’y est pas un projet mais une conséquence logique d’une architecture pensée pour instrumenter chaque processus et favoriser les flux plutôt que les silos. Les décisions sont rapprochées du terrain et les équipes travaillent en cycles rapides d’itération. Cette approche relève autant de la culture que de la technologie. Pour un décideur, cela implique de considérer l’IA comme un principe structurant plutôt qu’un outil à ajouter.

Pourquoi les entreprises traditionnelles ont-elles du mal à devenir AI First ?

Les organisations établies fonctionnent avec des données imparfaites, des processus rigides et une gouvernance conçue pour la stabilité. Elles ne sont pas préparées aux cycles rapides d’essais-erreurs typiques des entreprises AI native. Leur culture valorise la prévisibilité plus que l’adaptation. Devenir AI First exige donc une transformation profonde qui dépasse largement la question technologique. Les décideurs doivent anticiper un effort de réinterprétation globale du fonctionnement.

Quel avantage ont les entreprises AI native par rapport aux autres ?

Les entreprises AI native disposent d’une structure où la donnée circule naturellement et où les modèles évoluent en continu. L’IA y est intégrée de manière organique, sans gouvernance lourde ni rupture culturelle. Leur capacité à itérer rapidement crée un avantage difficile à imiter, car il repose sur des choix fondateurs et non sur des outils. Pour les dirigeants, cela montre que la performance liée à l’IA vient d’abord de la structure et de la culture.

Une entreprise non native peut-elle réellement devenir AI First ?

Difficile d’y répondre. Une entreprise peut s’en rapprocher, mais atteindre pleinement le niveau d’une AI native reste incertain, car cela demande de revoir en profondeur les mécanismes de décision, de coordination et d’apprentissage. Certaines réussites passent par la création de filiales plus agiles, comme dans les transformations digitales. Pour un décideur, cela implique d’évaluer le coût organisationnel et culturel d’une telle ambition.

Crédit visuel : Image générée par intelligence artificielle via ChatGPT (OpenAI)

Bertrand DUPERRIN
Bertrand DUPERRINhttps://www.duperrin.com
Directeur People & Operations / Ex Directeur Consulting / Au croisement de l'humain, de la technologie et du business / Conférencier / Voyageur compulsif.
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